PIETROLINO
Jodorowsky, Boicommun, Les Humanoïdes Associés

Pietrolino ne ressemble à rien de ce que Jodorowsky a pu écrire jusqu’à présent pour la bande dessinée. Le dessinateur Boiscommun, bouleversé par la force vitale du personnage de Pietrolino, sensible à son destin hors norme, lui a donné les traits du mime Marceau pour qui ce récit avait initialement été imaginé. Le mime génial est décédé le 22 septembre dernier, à quelques jours de la sortie de presse du livre et sans avoir pu le découvrir.

PARIS, SECONDE GUERRE MONDIALE

48 pages couleur - 22,5 x 29,7 cm
prix: 12,90 € - 18,90 CHF
ISBN: 9 782731 620009
code: 43 1301 1







Dans les rues, les nazis font régner la terreur. Témoins impuissants de la barbarie, deux hommes et une femme tentent de survivre. L’un d’eux s’appelle Pietrolino. Il est mime. Il sait faire oublier la grisaille de ces années d’Occupation par la seule magie de ses mains. Son partenaire et compagnon de route a pour nom Simio. Petit homme plein de ressources, au physique ingrat mais à la débrouillardise infinie, il est le narrateur de cette histoire. Une femme, Colombella, les accompagne à contrecoeur, ponctuant leurs pérégrinations de ses disputes incessantes avec Simio.

Un jour, Pietrolino et sa petite troupe se produisent dans un café. Devant une poignée de clients, il donne naissance à un monde enchanteur et ouvre en grand les portes de l’Illusion. Le public est enthousiaste. Emporté par sa passion, Pietrolino passe alors à la seconde partie du programme : une métaphore mimée de la résistance contre l’Allemagne d’Hitler, qui se termine par la victoire des Alliés. Mais la réalité reprend bien vite ses droits. Pendant la représentation, personne n’a vu ni entendu les soldats Allemands qui viennent d’entrer. A leur tête, un gradé cruel au regard froid comme de l’acier. L’officier ne tue pas Pietrolino ; il fait bien pire : il lui brise les mains.

L’histoire de Pietrolino a connu un destin original. Partenaire de Marcel Marceau, qu’il accompagna en tournée à travers le monde dans les années cinquante, Alejandro Jodorowsky l’avait écrite à la demande du célèbre mime voilà une dizaine d’années. Mais, faute de financement susceptible de la transformer en un spectacle vivant, elle resta dans un tiroir. "Jodo" finit par l’oublier. Il finit aussi par oublier qu’il l’avait confiée à Bruno Lecigne, éditeur aux Humanoïdes Associés...

Bruno Lecigne et son compère Philippe Hauri, autre éditeur aux Humanos, attendaient l’oiseau rare et le bon moment pour envisager l’adaptation en bande dessinée de ce récit devenu mythique. Lorsqu’ils lui présentèrent le projet, Olivier G. Boiscommun, le dessinateur d’Anges, du Livre de Jack et d’Halloween, se montra immédiatement très enthousiaste. Une rencontre entre Jodorowsky et Boiscommun fit le reste.

Pietrolino ne ressemble à rien de ce que Jodorowsky a pu écrire jusqu’à présent pour la bande dessinée. S’il fallait lui trouver une source d’inspiration, il faudrait plutôt chercher du côté de la commedia dell’arte ou de l’un de ses films, Santa Sangre, situé dans le monde du cirque. C’est cette singularité qui a séduit Olivier G. Boiscommun, lecteur de Jodorowsky depuis toujours et admirateur de son cinéma. Bouleversé par la force vitale du personnage de Pietrolino, sensible à son destin hors norme, il lui a donné les traits du mime Marceau. Comme un retour aux sources et un hommage à celui grâce à qui l’histoire a vu le jour.

Le mime Marceau est décédé le 22 septembre dernier, sans avoir pu découvrir le livre et à quelques jours de sa sortie de presse. Facétie du destin, incroyable coincidence, le mime génial s’en va, tandis que de leur côté, Pietrolino et son fidèle Simio vont enfin vivre pour de bon…

Extraits

Couverture
Planche 1
Planche 2
Planche 3
Planche 4
Planche 5
Planche 6



LES PERSONNAGES

Pietrolino

Héros de cette histoire, il évoque le Pierrot de la commedia dell’arte. Il y a aussi du Don Quichotte en lui, dans sa manière de se battre contre la lourdeur du quotidien et de lui opposer la toute-puissance de l’illusion. Rêveur éternel que Simio doit sans cesse ramener à la réalité, Pietrolino n’a pas son pareil pour faire naître un monde merveilleux par la seule force de persuasion de son art du mime, qu’il maîtrise à la perfection.

Simio

Un visage sévère, un air peu avenant, une queue de singe qui dépasse de ses vêtements… Ce petit homme nommé Simio n’a pas grand-chose pour lui. Mais, c’est bien connu, il ne faut pas se fier aux apparences. Débordant de ressources, jamais à court d’idées ni en manque d’enthousiasme, Simio est le partenaire indispensable de Pietrolino. Il incarne le personnage du peuple et joue le rôle de l’inlassable faire-valoir du héros, à la manière d’un Sancho Pança ou du Bouffon du Roi.

Alma

Lors de sa première apparition dans cette histoire, c’est à peine si on la remarque. Alma est cette petite fille discrète employée dans le café où Pietrolino donne la représentation fatidique. Le lecteur la retrouve quelques années plus tard, à la Libération. Devenue mime à son tour, elle a conservé le décor qu’utilisait Pietrolino et perpétue sa tradition en se produisant dans les rues. Elle symbolise la pureté et l’innocence. Son nom, Alma, est une déclinaison du mot « anima », qui signifie « âme ».

Colombella

A l’opposé d’Alma, Colombella est la femme fatale, la « vamp », la séductrice. Aventurière sans scrupules prête à tout pour parvenir à ses fins, elle n’hésite pas à monnayer ses charmes au plus offrant. Le sort de Pietrolino et de Simio lui importe peu. Et elle ne s’encombre pas de considérations idéologiques dès qu’il s’agit de se faire une place au soleil. Héritière de la Colombine de la commedia, elle fait tourner la tête de Pietrolino, que les événements dramatiques conduiront enfin à ouvrir les yeux à son sujet.

LES AUTEURS

Olivier G. Boiscommun

est né le 19 mars 1971 à Neuilly-sur-Seine, en banlieue parisienne. Enfant, il découvre la bande dessinée grâce à la lecture des grands classiques du genre, d’Astérix à Tintin et de Spirou à Gaston Lagaffe.
Après le Lycée d’Arts graphiques de Corvisart (Paris), il suit une première année aux Beaux-Arts d’Orléans et s’oriente vers le stylisme, dessinant des maillots de bain ou des motifs pour des tissus et des tee-shirts. En 1992, le travail de Bilal et de Loisel lui donne envie de revenir vers la bande dessinée. Cette même année, il prend contact avec l’éditeur Guy Delcourt avant d’intégrer en deuxième année l’Ecole des Beaux-Arts d’Angoulême l’année suivante. En 1994, il publie une histoire courte intitulée « Renaissance » dans le recueil collectif Les Enfants du Nil. Son tout premier album, Joe, paraît en 1995 chez Le Cycliste. En 1996, il s’associe à Joann Sfar et Jean-David Morvan pour la série Trolls, dont les trois tomes seront édités par Delcourt. Après avoir publié Halloween en 1998 (éd. Le Cycliste), il fait son entrée aux Humanoïdes Associés l’année suivante avec Le Livre de Jack, d’après un scénario de Denis-Pierre Filippi. Le premier volet d’Anges, écrit par Dieter, sort en 2001. La même année, Boiscommun publie Rature Pendragon avec Alain Goutal (éd. Aux bords des continents). Le Livre de Sam paraît en 2002 et le deuxième tome d’Anges en 2004. Toujours aux Humanoïdes Associés, Olivier G. Boiscommun publie en 2005 L’Histoire de Joe et le troisième volet d’Anges. Enfin, Les Humanos rééditent Halloween en 2006 dans une édition agrémentée d’une nouvelle couverture et de plusieurs pages inédites.


Alejandro Jodorowsky

est né à Iquique, au Chili. Après avoir quitté ce pays où ses parents, des Juifs Russes, s’étaient réfugiés pour fuir les pogroms, il a été tour à tour mime aux côtés de Marcel Marceau, peintre en bâtiment, créateur du groupe « Panique » avec Roland Topor et Fernando Arrabal et fondateur du Théâtre d’avant-garde de Mexico. C’est au Mexique qu’il devient réalisateur de films avec Fando et Lys (d’après une pièce d’Arrabal), puis El Topo et La Montagne sacrée. Il y effectue aussi ses premiers pas d’auteur de bande dessinée en créant le personnage d'Anibal 5 pour le dessinateur Manuel Moro et en illustrant ses Fables paniques (Fabulas panicas) pour un hebdomadaire de Mexico. En 1975, il collabore avec Moebius (Jean Giraud, dessinateur de Blueberry) à l’adaptation au cinéma de Dune, le roman de Frank Herbert. Le projet sera finalement abandonné et le film tourné quelques années plus tard par David Lynch. Mais cette rencontre donnera à Jodorowsky et Moebius l’occasion de réaliser leur première bande dessinée, Les Yeux du Chat, publiée en 1978. Deux ans plus tard, ils récidivent avec L’Incal et le personnage de John Difool qui devient un best seller mondial. Dès lors, Jodorowsky ne va cesser d’écrire des scénarios de bande dessinée pour de nombreux auteurs : Arno (Alef-Thau), Georges Bess (Le Lama blanc), Boucq (Face de Lune, Bouncer), Gimenez (La Caste des Méta-Barons), Jean-Claude Gal (La Passion de Diosamante), Janjetov (Les Technopères), Beltran (Megalex) et bien d’autres. Réalisateur de six films de long métrage, Alexandro Jodorowsky est aussi un spécialiste du Tarot de Marseille, l’inventeur de la psycho-magie et l’auteur de poésies et de romans. En 2007 est paru le premier tome de sa nouvelle série, Castaka (sur dessin de Das Pastoras), avant Pietrolino, qui marque sa première collaboration avec O.G. Boiscommun. 2008 sera une année marquée par la parution de plusieurs nouveautés dans les grandes séries classiques de Jodorowsky, comme Bouncer, L’Incal, Alef-Thau ou Megalex, sans oublier la conclusion du récit de Pietrolino.



INTERVIEW
JODOROWSKY / BOISCOMMUN

EXPOSITION BOISCOMMUN

A l’occasion de sa 24e édition (16 au 18 novembre 2007), le Festival BD-Boum de Blois (Loir-et-Cher) consacrera une exposition au travail d’Olivier G. Boiscommun.

Organisée dans le cadre de la Bibliothèque Abbé Grégoire jusqu’au mois de janvier 2008, elle présentera son travail publié par Les Humanoïdes Associés. Une première partie mettra en scène Pietrolino à travers un parcours mêlant évocation de l’univers du cirque, bandes-son rappelant le contexte historique de l’histoire, présentation d’objets présents dans l’album et exposition d’une trentaine de planches originales. L’ensemble sera mis en valeur grâce à un travail sur les couleurs et sur les ambiances sonores. La deuxième partie proposera une plongée dans l’univers développé par Boiscommun dans ses différents livres, des deux premiers tomes d’Anges à L’histoire de Joe en passant par Le Livre de Jack, Le Livre de Sam et Halloween. Des maquettes réalisées par l’auteur seront présentées, où les personnages de L’histoire de Joe et d’ Halloween seront intégrés à des décors en volume. Le tout enrichi par une scénographie imaginée par les trois co-organisateurs de l’exposition : Bruno Genini (Directeur de BD-Boum), William Gohet et Philippe Courtaud. Au total, plus d’une centaine de planches d’Olivier G. Boiscommun seront exposées après avoir été sélectionnées et encadrées par l’association belge de bande dessinée « Sur la pointe du pinceau ». En accompagnement de l’exposition, l’Ecole du cirque de Blois organisera des animations pour sensibiliser les visiteurs à l’univers du cirque. Quant au lycée professionnel Sonia Delaunay, il proposera aux plus jeunes d’entre eux de se faire maquiller à la manière des personnages de Boiscommun. Enfin, le dessinateur de Pietrolino participera à des rencontres avec des élèves de collèges et de lycées qui pourront ainsi l’interroger sur son travail d’auteur de bande dessinée.

www.bdboum.com
www.surlapointedupinceau.com

Alejandro, comment est né le personnage de Pietrolino ?

Alejandro Jodorowsky -  J’ai écrit ce texte pour le mime Marceau, il y a longtemps. Il était déjà âgé mais il portait toujours la fameuse perruque et le maquillage qui l’ont rendu célèbre. Il était venu me voir chez moi. Je me souviens qu’il avait monté les quatre étages à pied. Quand je lui ai ouvert la porte, il a soulevé sa chemise, m’a montré sa musculature impeccable et m’a dit : « On va les enterrer tous ! ». C’était du pur Marceau… Il m’a demandé de lui proposer un mimodrame qu’il aurait joué sur scène et dans lequel il tiendrait le rôle principal. Mais je lui ai expliqué qu’il ne pouvait pas interpréter un rôle romantique à cause de son âge. Je lui ai donc écrit l’histoire de l’amour d’un vieil homme pour une jeune fille.

Vous aviez déjà travaillé pour lui ?

Alejandro Jodorowsky - Je connais Marcel Marceau depuis les années cinquante. A l’époque, j’étais mime au Chili. Je pratiquais le théâtre muet dans une troupe qui jouait des pièces sans s’appuyer sur des textes. J’ai eu envie de travailler avec Marceau et j’ai fait le voyage en France rien que pour le rencontrer. Je suis entré dans sa compagnie en 1954 ; mon rôle consistait à interpréter une petite pantomime en première partie, puis à tenir les pancartes qui annonçaient le titre de chaque pantomime de Marceau. Mais je n’étais que l’un de ses employés. Nous étions trois dans sa compagnie, dont deux à nous occuper des pancartes !

Olivier, qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter cette histoire ?

Olivier G. Boiscommun - Au-delà de l’excitation que suscitait chez moi l’éventualité d’une collaboration avec le grand Alejandro Jodorowsky, je me suis senti intimement lié au destin insolite des personnages dès la première lecture de ce texte. Ces quelques pages réunissaient tellement d'éléments qui sont les raisons mêmes qui me poussent à écrire ou dessiner des histoires. Tout d’abord l'expression d’un sentiment comme la passion, de l'Art ou d'une femme, violente et destructrice. Ou encore l'amour, celui avec un grand A, profond, altruiste et inconditionnel. Mais également l'amitié fidèle entre deux hommes, qui perdure au-delà du temps et des difficultés traversées. Et enfin la possibilité de mettre la poésie et le romantisme en opposition avec un contexte dur et sombre. J'ai lu ces quelques pages et j'ai été bouleversé. Il m’est apparu comme une évidence qu'elles avaient été écrites pour moi. Elles ne pouvaient pas rester confidentielles et devaient absolument voir le jour. Alejandro m'a fait l'honneur d'accepter de les partager avec moi…

Vous étiez lecteur de Jodorowsky ? Qu’est-ce qui vous intéresse dans son univers ?

Olivier G. Boiscommun - Je suis tenté de dire que j'ai lu Jodo comme tout amateur de bande dessinée. J'ai plongé dans les bas-fonds de l'Incal avec Difool et j’ai usé mes pantalons sur le dos d'un bourin avec Bouncer. J'ai découvert comme beaucoup ses univers toujours décalés qui débordent de créativité et d'originalité. Il y aborde des sujets dans lesquels peu se risqueraient et toujours avec beaucoup de malice. Mais ce qui m'a le plus marqué dans son travail, c’est le film Santa Sangre , où il entraîne le spectateur à travers un voyage totalement surréaliste. Aujourd'hui, il nous surprend toujours car Pietrolino ne ressemble a rien de ce qu'il a écrit jusqu'a présent.

Alejandro, vous connaissiez Boiscommun ?

Alejandro Jodorowsky - Pas du tout. C’est Bruno Lecigne qui m’a parlé de lui pour la première fois. Bruno a commencé par me dire : « ce n’est pas le style de dessinateur avec lequel tu travailles d’habitude, tu ne vas peut-être pas aimer son univers, ce n’est ni de la science-fiction, ni de l’humour, etc… ». Je lui ai répondu : « montre-moi ce qu’il a fait, je te dirai si j’aime ou pas ». J’ai regardé ses premiers essais et j’ai aimé tout de suite. J’ai alors demandé à Bruno d’organiser une rencontre entre nous deux.

Qu’est-ce qui vous a séduit chez lui ?

Alejandro Jodorowsky - J’ai apprécié sa sensibilité. Je ne peux pas travailler avec un dessinateur chez qui je ne capte aucune sensibilité. Boiscommun est très émotionnel, il exprime une espèce de bonté poétique et impressionniste qui m’a touché. En regardant ses premiers essais, j’ai eu la sensation que l’histoire avait été dessinée pour lui et qu’elle n’attendait que lui ! C’est une sorte de petit miracle… Il aime beaucoup la pantomime et s’est lancé dans cette aventure avec enthousiasme. Je n’aurais pas accepté de confier le projet à quelqu’un d’autre car j’ai décelé un réel désir dans son dessin.

Comment définiriez-vous Pietrolino ? Comme une sorte de conte ?

Alejandro Jodorowsky - Non, ce n’est pas un conte, c’est plutôt une histoire réaliste. Mais c’est aussi une histoire poétique, romantique, dramatique et politique… Une histoire ancrée dans une réalité historique très précise, celle du Paris de l’Occupation et de la Libération. Je sais que beaucoup de gens ont tendance à me cataloguer comme un auteur de science-fiction, mais plusieurs de mes bandes dessinées se déroulent dans le passé, comme Borgia ou Bouncer. Pietrolino serait plus proche de certains de mes films comme Santa Sangre , qui se déroule dans l’univers du cirque et dans lequel on retrouve un personnage de petite fille.

Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire pendant la seconde guerre mondiale ?

Alejandro Jodorowsky - Traditionnellement, les pantomimes sont plutôt coupées de la réalité. Elles mettent l’accent sur le romantisme des situations. Cette fois, j’ai voulu une pantomime située dans un contexte réaliste. C’est une période que Marceau a vécue. Après la mort de ses parents en déportation, il a perdu la voix. Il a conservé toute sa vie une voix très particulière, un peu chevrotante. Et puis, comme les Japonais et les Américains n’arrêtent pas de nous bombarder de bandes dessinées qui se déroulent dans leurs pays, j’ai eu envie d’une histoire qui se passe à Paris !

Comment avez-vous travaillé ensemble à cette adaptation ? Avez-vous modifié des éléments de l’histoire ?

Olivier G. Boiscommun - Mon objectif était de rester le plus fidèle possible à l'histoire originelle. J’ai tenté de ne rien perdre de l’essence même du récit, d’en préserver toute la force et la profondeur des sentiments qui s’en dégageaient.
Le texte d'Alejandro contenait tous les éléments pour cela. Je n'ai rien changé à sa structure. En revanche, il a fallu que je trouve les moyens narratifs et graphiques qui me permettraient de retranscrire les scènes de mime. C'est ainsi que le partenaire de Pietrolino, Simio, qui n’était qu’un personnage secondaire au départ, est devenu le narrateur de l’histoire. Il apporte du même coup une voix « off » qui, tout en instaurant un rapport intime entre les personnages et le lecteur, est un apport précieux pour toutes les scènes de spectacle qui ponctuent le récit. Toujours dans la même démarche, j'ai parfois utilisé cette voix en reprenant les mots qu'Alejandro avait choisis pour raconter son histoire. Il m’a fait confiance et m’a même encouragé dans l’interprétation du texte. Il a parfois réparé d’un seul « CLIC » les fragilités d’un récit avec l’élégance d’un homme de son expérience.

Comment avez-vous perçu le personnage de Pietrolino ?

Olivier G. Boiscommun - Il me bouleverse. Il symbolise la force, la puissance de vie que les hommes portent parfois. Il fait partie de ces êtres qui se construisent sur le chaos et la souffrance mais que pourtant rien ne semble pouvoir détruire.

L’histoire se passe à Paris, une ville que vous aimez dessiner. Quelle vision de la capitale proposez-vous dans cet album ?

Olivier G. Boiscommun - Pour une fois, c'est une vision plus historique que graphique. Elle permet d'inscrire l'histoire dans un contexte réaliste qui est en totale opposition avec l'univers romantique et poétique que les personnages véhiculent à travers leurs spectacles. La dureté des événements qu'ils traversent ne fait que renforcer la pureté des sentiments qu'ils développent.

Quelle est la part de fantastique, une dimension à laquelle vous êtes attaché ?

Olivier G. Boiscommun - Il n'y a rien de fantastique dans Pietrolino. C'est une histoire tout ce qu'il y a de plus réaliste. Bien sûr, la capacité des personnages à traduire l'irréel donne une dimension onirique au récit, mais il reste malgré tout bien ancré dans la réalité.

On retrouve l’idée d’un personnage en quête de renaissance, comme c’est le cas dans plusieurs de vos bandes dessinées.

Alejandro Jodorowsky - Pietrolino a été détruit par l’amour. Malgré ses mains fracturées, il va devenir un héros et triompher à sa manière. C’est une sorte de Pierrot. Il est très amoureux de Colombella, cette femme qui le dénonce aux nazis et qui correspond à la Colombine de la commedia dell’arte . Cette histoire peut être lue par tout le monde, les adultes comme les enfants. Ce n’est pas féroce, car le mime Marceau ne pouvait pas se permettre d’interpréter une histoire féroce ou cruelle.

Vous avez travaillé en collaboration ou en laissant entière liberté à Boiscommun ?

Alejandro Jodorowsky - Je l’ai laissé travailler comme il le souhaitait. Il me faisait lire ses planches et je lui adressais quelques remarques, mais vraiment très peu. Olivier était obsédé par la figure du mime. Il s’est inspiré du visage de Marceau pour dessiner Pietrolino, mais ce n’est pas moi qui le lui ai demandé. Il a trouvé des solutions graphiques originales, comme dans ce passage de l’histoire où Pietrolino fait apparaître tout un monde sous-marin devant les yeux des spectateurs. C’était une scène difficile à faire vivre en bande dessinée et il s’en est très bien tiré.

Olivier, quelle tonalité graphique avez-vous souhaité installer ?

Olivier G. Boiscommun - Lorsque j'aborde un univers nouveau, je le fais de manière très instinctive. J'essaie juste de m'approcher le plus possible des besoins de l'histoire. Pour Pietrolino , je me suis dirigé naturellement vers un trait un peu plus réaliste. Pour ce qui est de la couleur, j'ai cherché à développer le même contraste qui est porté par l'histoire en mettant en regard des teintes froides pour les scènes dramatiques avec des tons chauds pour les scènes de spectacle. Sans oublier le rouge, couleur récurrente qui rappelle évidemment la couleur des rideaux de thêatre et celle du sang de la mutilation.

Quelles ont été vos sources d’inspiration pour les différents personnages ?

Olivier G. Boiscommun - J'ai eu envie de garder l'idée initiale de créer une compagnie. D'ailleurs, j'aimerais beaucoup pouvoir leur faire jouer d'autres rôles dans de nouvelles histoires qui n'auraient rien à voir avec Pietrolino, comme de véritables comédiens. J'ai donc organisé une sorte de casting pour chaque personnage de la troupe. Pour chacun d'entre eux, je me suis inspiré de quelqu'un de réel. Pour Simio, c'est Danny DeVito qui a servi de modèle. Pour Colombella, je suis parti de Marylin Monroe. Pietrolino se devait d'être joué par Marceau. Pour Alma jeune, je me suis inspiré de ma fille Noann, et de sa maman Enora pour Alma adulte. Enfin, j'ai fortement pensé au regretté Raymond Devos pour incarner Pantalone. Il n'y avait qu'un personnage qui me faisait défaut : Félix, un jeune trapéziste qui n'apparaîtra que dans la seconde partie. Je l'ai longuement cherché, mais en vain. Un jour, j'ai reçu un colis. Alejandro m'envoyait le disque de son fils Adanowsky, que j'avais découvert dans Santa Sangre lorsqu'il était enfant. Il est depuis devenu un beau jeune homme et un musicien de grand talent. Je venais de trouver Félix, mais également la musique qui m'a bercé durant toute la réalisation de l'album.

Dans votre album Halloween, l’un de vos personnages ressemblait déja au mime Marceau. Vous êtes attiré par l’univers de la pantomime ?

Olivier G. Boiscommun - Effectivement. J'avais besoin d'une silhouette très élastique et expressive pour jouer le rôle du frère dans Halloween. Quelqu'un d'exubérant qui puisse aussi bien être inquiétant que rassurant, et qui exprime ses sentiments avec démesure et exagération. J'ai tout de suite cherché dans la direction du mime. La référence la plus évidente dans ce domaine étant Marcel Marceau, je me suis inspiré de sa gestuelle et de son costume. Je ne savais pas que j'aurais un jour à m'en inspirer de nouveau.

Alejandro, quel genre de textes aviez-vous proposé au mime Marceau ?

Alejandro Jodorowsky - Ses pantomimes étaient très « chaplinesques », il faisait beaucoup de grimaces. Je me suis dit qu’il serait intéressant d’immobiliser son visage. Je lui ai écrit Le fabricant de masques, une pièce dans laquelle il portait un masque qui l’obligeait à garder le visage figé avec un rictus. Le soir même du jour où je lui ai fait lire le texte, il l’interprétait sur scène en improvisant. J’ai aussi imaginé La Cage, où un homme enfermé dans une cage transparente lutte pour se libérer, avant de s’apercevoir qu’il est toujours enfermé mais dans une cage encore plus grande. Et Les mangeurs de cœurs , qui raconte l’histoire d’un type qui dévore le cœur des gens, jusqu’au jour où il mange le cœur d’un enfant et connaît enfin la pitié avant de mourir. Toutes ces pantomimes ont connu le succès. Quand il a publié ses Mémoires, il a écrit qu’il avait collaboré avec deux écrivains : Gogol et Jodorowsky... En lisant cette phrase, j’étais très heureux ! Certains de ces textes ont parcouru le monde. Un jour, à New York, j’ai été très étonné de voir un clochard en train d’interpréter La Cage dans la rue ! J’ai trouvé ça incroyable.

Il arrive à Pietrolino une chose terrible pour un mime : un officier nazi lui brise les mains. Marceau aurait-il pu interpréter le personnage sur scène ?

Alejandro Jodorowsky - De la même façon que j’avais « paralysé » son visage pour l’obliger à s’exprimer avec son corps, j’ai eu l’idée de l’empêcher de se servir de ses mains. Le mime Marceau a toujours eu de très belles mains qui étaient très importantes dans son jeu. Je m’étais demandé ce qu’il arriverait si on lui interdisait de s’en servir… Mais il était tellement génial qu’il se débrouillait toujours pour dépasser les contraintes qui lui étaient fixées. Je savais qu’il trouverait la solution. Malheureusement, il n’a jamais pu jouer Pietrolino car il n’a pas réussi à trouver le financement nécessaire pour monter le spectacle.

Qu’avez-vous retiré de votre expérience avec le mime Marceau ?

Alejandro Jodorowsky - Elle a été très enrichissante. J’ai donné des cours dans l’école de mimes qu’il avait fondée, et j’ai surtout voyagé un peu partout dans le monde. Au Japon, nous avons été parmi les tout premiers occidentaux à jouer dans les salles réservées au théâtre japonais. Nous étions invités par le frère de l’Empereur. J’en ai profité pour passer mon temps dans les temples et dans les musées. Comme Marceau ne se levait pas avant le milieu de l’après-midi et partait directement au théâtre, je sortais dès le matin et j’allais me balader un peu partout, accompagné par les officiels japonais.

Pourquoi avez-vous arrêté cette activité ?

Alejandro Jodorowsky - J’ai fait le mime pendant quinze ans. Les rivalités dans le petit monde du théâtre étaient féroces. Et j’ai compris un jour que je ne pourrais jamais entrer en compétition avec quelqu’un comme Marceau. Il était tellement génial… Il était naturellement mime. Je savais que je n’avais pas d’avenir dans ce métier. Je n’avais pas envie de terminer mon existence dans la peau d’un vieillard au visage peint en blanc. Quand nous sommes allés donner des représentations au Mexique, j’ai décidé de rester sur place et de ne pas repartir avec lui. J’avais passé cinq années à ses côtés. J’avais envie de démarrer une nouvelle vie et je me suis demandé ce que je pourrais faire d’autre. C’est là que j’ai compris que j’avais intérêt à me consacrer à l’écriture. Comme j’avais toujours écrit mes propres pantomimes et de petites histoires, j’ai proposé à Marceau d’en écrire pour lui.

Olivier, vous qui avez l’habitude de participer à l’écriture des scénarios de vos albums, n’avez-vous pas été frustré d’adapter une histoire déja écrite ?

Olivier G. Boiscommun - Pas du tout. Cette adaptation était un vrai défi. Elle m'a demandé beaucoup de travail. J'ai mis tout mon savoir-faire à la réalisation de cet ouvrage. Pietrolino est une très belle histoire, et le fait qu'elle ne soit pas de moi n'a rien enlevé au plaisir que j'ai pris à la raconter.

Alejandro, en regardant les dessins d’Olivier G. Boiscommun, avez-vous retrouvé le texte que vous aviez écrit ?

Alejandro Jodorowsky - J’ai vraiment redécouvert Pietrolino. J’ai eu l’impression d’une nouvelle naissance qui m’a enthousiasmé. L’album est accessible à tous les lecteurs et il est très différent de tout ce que j’ai fait jusqu’à présent. Le deuxième et dernier tome sortira l’année prochaine.

Le mime Marceau est décédé le 22 septembre dernier, à quelques jours de la parution de Pietrolino et sans avoir eu l'occasion de le lire ; comment interpréter cette facétie du destin ?

Alejandro Jodorowsky -  Je me demande parfois si ce qu'on appelle « le monde » ne possède pas une conscience propre. Les événements de la vie semblent avoir un sens, comme si la réalité était une danse. Marcel Marceau m’avait demandé d’écrire « Pietrolino » qu’il rêvait de pouvoir monter comme un spectacle total, non seulement avec les élèves de son école de mime, mais aussi avec un cirque et un corps de ballet.
Faute de financement suffisant et notamment l’absence d’aide de la part des pouvoirs publics, ce projet est resté pour lui une immense déception. Imaginons ce que cela aurait pu donner si Marcel Marceau avait incarné ce personnage, lui qui vivait une deuxième vie sur scène.
Il était malade et presque paralysé déjà quand son grand rêve pour ce mimodrame s’est mis à devenir un roman graphique. Le personnage de Pietrolino existe grâce à l’encre et au papier, ce n’est pas lui en chair et en os, c’est un peu la même différence qu’entre une personne et son reflet dans un miroir. Si l’on peut penser que notre théâtre de papier lui aurait plu, on peut aussi se dire qu’il en aurait ressenti une vraie souffrance. Mais pour nous, les auteurs, Pietrolino en bande dessinée, c’est Marcel Marceau interprétant le dernier rôle de sa vie.