Carthago 6

Dossier Jodorowsky

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Partez à la rencontre d'Alejandro Jodorowsky, créateur de génie.

Interviews

Rencontre avec Jodorowsky : Final Incal


Ca y est, le tome 3 de Final Incal est sorti. Quel effet cela vous fait-il de conclure ainsi cette grande saga ?

Vous savez, pour moi c'est tout sauf une surprise. Il a fallu du temps pour écrire l'histoire, du temps pour dessiner. Ce sont des années de préparation donc j'ai eu le temps de m'habituer. J'ai plutôt l'impression d'avoir refait une promenade avec de vieux amis plutôt que de les avoir quitté pour de bon.
Il y a un personnage que j'aimais beaucoup, que j'ai toujours voulu développé : Gorgo Le Sale. C'est un personnage vraiment important pour moi et là ça y est, je me suis occupé de lui.
D'autres sont absents, le Méta-baron notamment. Il a déjà sa propre série, toute sa famille. Je n'ai pas voulu le mêler à Final Incal, cette histoire n'est pas la sienne.

Un dessinateur différent illustre chaque cycle de l'Incal. Après Moebius, ce fut Janjetov et c'est maintenant Ladrönn. Pourquoi tous ces changements ?

Ce n'est pas quelque chose qui est venu de moi, je ne voulais pas changer à chaque fois. C'est Moebius qui a choisi. Je lui ai proposé de faire Avant l'Incal mais il a dit que non, il n'avait pas le temps. Il ne pensait pas que l'on puisse inventer une autre histoire aussi folle que l'Incal. Moi j'y croyais ! Alors j'ai cherché quelqu'un qui était influencé par Moebius et j'ai trouvé Janjetov. Avec le temps il est devenu lui-même mais là dans Avant l'Incal il a imité le style de Moebius.
Quand Moebius a repris Après l'Incal, il était fatigué, malade. Après l'Incal n'avait pas le style de l'Incal. Il l'a dessiné comme si c'était un cartoon, un comic, ça a changé. Alors on a recommencé avec Final Incal parce que je n'étais pas satisfait. Même si on connaissait l'histoire, je l'ai reprise pour Ladrönn. C'est un fan absolu du style de Moebius et il m'a semblé qu'avec lui je pourrais faire Final Incal, rester dans le même univers graphique.

Comment avez-vous rencontré Ladrönn ?

C'est Fabrice Giger [NDLR : patron des humanoïdes associés] qui me l'a présenté. Il m'avait demandé de faire un livre pour de jeunes dessinateurs (Astéroïde Hurlant, paru en 2006). Il me montrait un dessinateur, je voyais le dessin et je dessinais un conte en rapport. C'était très intéressant comme démarche. Celui là savait dessiner des personnages mais pas les décors. Du coup je lui ai inventé une histoire dans un espace désertique, avec presque pas de décors, et j'ai développé les personnages. Un autre ne savait dessiner que des machines donc je lui ai fait des histoires de robots.
Et là dedans il y avait Ladrönn. Il avait une bonne technique mais son dessin manquait de sentiments humains. Alors pour le mener à dépasser ses limites j'ai décidé de faire une histoire qui était purement des sentiments. C'était Les Larmes d'Or et c'était formidable au final, parfaitement ce qu'il fallait. C'est comme ça qu'on est rentré en collaboration. Lui aussi est devenu formidable et maintenant on travaille très bien.

Comment travaillez-vous avec Ladrönn, malgré la distance ?

Par Skype. Comme quoi, la technique est utile ! Qu'il soit à Pékin ou à Los Angeles, où il vit, on échange par Skype et ça ne coute pas un sou. Chaque nuit, on parle une heure, on discute comme on veut. Evidemment je vois ses dessins. Il me les montre, il met les bulles, on fait des arrangements en direct [NDLR : Ladrönn travaille exclusivement par ordinateur], là on ajoute, là on enlève. Je peux même mimer ! Je bouge devant la caméra et tout. Je joue. Ca ne change pas de d'habitude. C'est vraiment formidable.

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Vos histoires opposent souvent la vie organique à la technologie, aux machines. C'est l'histoire de Final Incal au fond. Vous avez voulu faire passer un message?

Les questions qu'il faut se poser sur Final Incal, c'est qu'est ce que la société de Final Incal ? Pourquoi ce président robotique ? Pourquoi veut-il non seulement détruire la vie mais aussi attaquer les techno-technos et l'Imperoratriz, qui représente la religion, l'économie et la politique. Pourquoi l'amour va-t-il sauver le monde ?

Dans la recherche du bonheur, les machines sont utiles, l'argent est utile. Mais ça ne peut pas te donner le bonheur. Sans lunettes tu ne vois pas, ça c'est la technique. Mais ce n'est pas le bonheur, ce n'est pas tes lunettes qui sont le bonheur. C'est ce que tu es capable de voir. Si tu as de merveilleuses lunettes mais que tu ne sais pas voir ce qui est devant toi, ça ne te sert à rien.
C'est ce que je développe dans les Technopères. Tout comme la religion, l'un des plus grands malheurs de l'humanité. La politique, l'économie, les soldats, les armées, ce sont les maladies de l'humanité. Tout ça s'entremêle. Regardez dans quel monde vous vivez maintenant. Tu crois à la politique ? Tu crois à la religion ? Le pape c'est un gars déguisé en pape. Qui va croire à l'économie, qui va croire à cette horreur, aux banques ? La patrie, l'héroïsme de guerre, tout ça c'est des affaires commerciales.
C'est les horreurs actuelles, c'est tout. Même la nourriture. Avant quand je mangeais un fruit il y avait du goût. Maintenant il n'y en a plus, ils sont produits industriellement. Et tout ça on le retrouve dans Final Incal. La peste, le virus Ebola. Et pourtant ça fait 4 ans qu'on travaille dessus, on a pris le temps de le faire et tout est là.
Gorgo le sale c'est la grande humanité, celle qui est pauvre, qui vit dans la misère. Il y a les mutants qui vivent à l'écart, ce sont les minorités, sexuelles ou non, les enfants sous ou sur doués etc. La société de Final Incal c'est la nôtre.

Final Incal, un cri de révolte alors ?

Oui, tout à fait. Et ça libère vraiment intérieurement. Tu te libère parce que tu organises ta vie d'une autre façon. Tu apprends quelque part à donner, que l'autre existe. Chaque personne est une collectivité. Même ton corps est une collectivité de cellules ! L'humanité est une collectivité cosmique. On vit ensemble, on se rencontre et on apprend qu'il y a une continuité, qu'on est une humanité. Comme individu on est mortel mais comme humanité on est immortel. On n'est qu'une partie. La partie doit accepter qu'elle forme une totalité. On est arrivé à la décadence de l'humanité en ce moment. On est comme sur une bombe atomique prête à éclater. Tu commences à la voir éclater en Ukraine, au Venezuela. Partout ça éclate.

Dans tout l'Incal, Difool cherche l'amour. Dans le fond, vous êtes un pacifiste romantique dans l'âme non ?

Je le suis devenu. Dans Final Incal, Difool trouve enfin l'amour ! J'ai mis moi aussi une vie à trouver, à réaliser. J'ai enfin rencontré ma femme idéale là y a 10 ans, à 74 ans. J'en ai 85 ans maintenant. J'ai découvert que l'amour existe, que ce n'était pas qu'une invention.
Comme je viens du Chili en Amérique Latine, j'avais un regard très masculin. Quand j'ai fait mon film El Topo, c'était vraiment macho non ?
Quand tu deviens conscient, tu te rends compte que la moitié de la planète c'est des femmes. Le problème c'est qu'on a chassé la déesse mère. On a tué le père mais la déesse mère elle n'existait pas vraiment. Pour exister, la femme doit imiter l'homme. C'est un problème, encore de nos jours. Et un problème qu'il va falloir résoudre. Les personnes intellectuelles, raffinées l'ont compris. Mais les personnes médiocres qui forment la plus grande partie de l'humanité n'ont pas encore compris. Ce sont les destructeurs de la planète, des assassins en puissance. Parce qu'ils détruisent la Terre avec leur connerie, ce sont des dangers publics. Et notre but à nous c'est de semer la conscience. Parce qu'autrement la race humaine sera bientôt finie.

Et vos scénarios sont pour vous un moyen de semer la conscience, de participer à ce changement ?

Oui, je fais toujours un personnage qui est un inconscient, Difool. Peu à peu, sa conscience s'ouvre. Et dans Final Incal il finit par trouver l'humanité absolue. Il devient utile à l'humanité lui. Je suis fatigué des anti-héros, de la décadence. Ca a trop été fait. Je suis fatigué des super-héros, du cinéma hollywoodien. C'est une réalité ignoble, comme si l'être humain était un être ignoble. Même le super-héros est ignoble. Mais l'être humain n'est pas ignoble, c'est une merveille. Sauf que la société nous a réduits en esclavage.

Vous vous êtes parfois assez durs avec vos personnages. Quel regard portez-vous sur eux ?

Oui je suis dur avec eux. Parfois ils peuvent même mourir. Ils souffrent, ils sont heureux. Ils sont comme toi, comme tout le monde. Ils ne sont ni bons ni méchants. Il n'y a pas que les bons et que les méchants dans la vie. On ne peut pas définir un être humain ni lui mettre une étiquette. On n'a pas de limites mais on se fabrique des limites qu'on appelle ego et qui sont formées par la famille, la société, la culture. On te met une empreinte et on t'apprend à être comme ça.
Mais chacun de nous a un intérieur multiple, sans limite. Et j'ai toujours voulu explorer ce qu'il y avait au-delà de mes limites. Difool c'est un personnage qui peut être plusieurs personnages. On ne sait pas qui il est. Lui-même ne sait pas qui il est ! Dans toute la saga de l'Incal, il grandit. Les cerveaux humains ressemblent à des galaxies, en pleine expansion. Jusqu'au moment où arrive l'implosion. Et après ça recommence. C'est ça l'Incal.

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