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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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Sans dessus-dessous The Upside Downs - 2ème partie

mardi 15 décembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

C’est le cas de Peter Maresca qui, après une petite période d’oubli relatif, a remis « Little Nemo » à l’honneur avec maintenant 2 volumes géants et c’est le cas de Maresca encore et toujours avec sa maison d’édition Sunday Press qui republie en un grand format oblong magnifique « The Upside-Down World » qui contient toutes les planches du dimanche de Gustave Verbeek parues entre 1903 et 1905, c’est-à-dire l’intégralité de son court séjour dans la bande dessinée américaine.

Le livre est sublime et se passe d’explications puisque la présentation fait bien le tour.

On y voit les débuts de Verbeek, en France, dans « Le Chat Noir », et grâce à Martin Gardner, on le compare avec tous les maîtres de ce qu’on appelait les « Upside Down » et que j’appelle les « Sans dessus-dessous », c’est-à-dire toutes ces œuvres faites pour être lues à l’endroit puis à l’envers. A commencer par le grand illustrateur de livres pour enfants Peter Newell qui n’hésita pas à faire par exemple un livre en pente au sens propre, et qui est bien difficile à ranger dans une bibliothèque, ou un livre avec un trou au milieu : une météorite traversant toutes les pages et provoquant à chacune de celles-ci des dégâts considérables et qui fit un « sans dessus-dessous » intitulé « The Naps of Polly Sleephead ».

Il parle aussi de tous ces exemples au XVIIIème et au XIXème siècle, de caricatures et de portraits chargés sans dessus-dessous, ou d’autres illustrateurs, comme le très distingué Rex Whistler qui était un prince du bois gravé et du Upside Down, pour en arriver enfin à Verbeek qui travailla pour le New York Herald à la période où, coïncidence, Peter Newell s’y essaya aussi, le temps d’une saison.

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Gustave Verbeek était hollandais. Hearst, faisant son tour de la terre, l’avait peut-être trouvé sur le chemin de l’Allemagne où il alla chercher Feininger et il essaya semble-t-il de conquérir d’autres maîtres du dessin français : ce en quoi il échut, c’est peut-être dommage mais les français à ce moment là, n’avaient aucune raison de s’expatrier.

Les peintres, les dessinateurs qui s’expatrient, c’est une autre histoire et les raisons en sont souvent financières car certains viennent de pays où ils ne gagnent pas leur vie et découvraient l’Amérique avec émerveillement, tout comme le formidable Igor Kordey qui doit être très content d’être devenu, en bande dessinée, un des auteurs phares en ce moment en France.

Et je me souviens de mes difficultés à mes tous débuts, quand la Cartoon Editor de
« Playboy », Michelle Urry, qui nous a quittée récemment, essaya de trouver des dessinateurs français qui voulurent bien travailler à « Playboy » pour des salaires très conséquents.

Et seuls, deux ou trois dessinateurs qui travaillaient en France pour la presse de charme comme Loup, acceptèrent.

Michelle Urry subit d’autres difficultés, elle adorait le travail de Mandryka mais ne réussi pas à l’imposer et quand elle rencontra Jean-Claude Forest et quelques autres, le fait que le copyright appartiendrait à « Playboy » d’une part (ce qui n’était pas si grave car « Playboy » faisait de beaux livres), mais surtout le fait qu’ils ne reverraient jamais leurs originaux, les fit refuser ce qui était normal.
(Je ne savais pas que cela aurait pu s’arranger et elle ne m’en avisa point, puisque certains illustrateurs dudit « Playboy » comme Gahan Wilson avaient obtenu dans leur contrat, la restitution de leurs originaux).

Demain, c’est juré, on arrête de disserter et on parle de Verbeek pour de bon.

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Sans dessus-dessous The Upside Downs - 1ère partie

lundi 14 décembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

Sans dessus-dessous
The Upside Downs
Le chef-d’œuvre de Gustave Verbeek

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La nouvelle génération de critiques de bande dessinée, qu’ils soient superficiels et disent des énormités, voire des contre vérités (parfois volontairement ce qui est pire, certains travaillant pour des éditeurs qu’ils poussent, renvois d’ascenseur habituels en littérature mais situation nouvelle pour la bande dessinée), ou qu’ils soient théoriciens, auteurs d’essais et d’ouvrages plus conséquents avec un beau bagage théorique ou universitaire, ont en commun de ne pas être historiens de la bande dessinée et ils devraient réviser leurs classiques.

L’unanimité autour de « Krazy Kat », chef-d’œuvre absolu, et de « Little Nemo », autre chef-d’œuvre absolu, est fort discutable car cela veut dire qu’on ignore les autres œuvres majeures qui parurent simultanément dans les journaux de l’époque, essentiellement du groupe « Hearst » et le « Chicago Tribune », Hearst n’était pas du tout l’imbécile qu’a dépeint Orson Welles dans « Citizen Kane », c’était au contraire un homme de goût et de culture qui avait entre autres la plus belle collection de Benvenuto Cellini du monde et il imposa à ses lecteurs, au début rétifs, qu’il voyait adultes plutôt qu’enfants, d’innombrables chefs-d’œuvre.

A « Little Nemo », on peut comparer « Bringing up Father », cette histoire de parvenus dûe à Georges McManus, qui était mieux dessinée et qui reste sans égal, incroyablement riche en détails sur la mode et l’architecture du début du siècle jusqu’aux années 30. Ensuite, cela se gâta un peu. Et les histoires étaient dignes des grandes comédies du Hollywood d’alors, entre Léo McCarey et Gregory La Cava.

Il fit d’ailleurs, en même temps que « Little Nemo », des bandes dessinées très proches sur les rêves et les cauchemars : c’était une mode du moment inspirée par les illustrateurs anglais ou des dessinateurs de livres pour enfants, aux limites de la bande dessinée, comme Palmer Cox qui avait fait la même chose avant.

A « Krazy Kat », on peut comparer « Polly and her pals », bande dessinée un peu plus cubiste mais tout aussi brillante où le chat, contrepoint incontrôlable de l’action qui se déroule, joue une autre histoire en quelque sorte. C’était formidable et ça inspira peut-être Franquin et Greg pour « Les aventures  du Marsupilami ».

Hearst faisait le tour du monde comme Disney plus tard et il alla chercher un allemand, Lyonel Feininger, qui devint pendant un temps auteur des planches du dimanche avant de retourner à la peinture et en Allemagne.

Et il y a bien d’autres merveilles graphiques tout aussi passionnantes, aussi inventives que toutes les précitées, qui parurent dans les journaux du groupe Hearst mais aussi, compétition, dans d’autres quotidiens dont on trouve d’ailleurs un bon résumé à la fois dans le grand livre « Funnies on Sunday » mais aussi dans l’incontournable « Art out of Time » chez Abrams.

J’ajouterai aussi par rapport aux critiques de bandes dessinées, un gros reproche, qui est qu’ils méconnaissent la porosité qu’il y a entre tous les arts dès qu’un artiste est curieux.

Leur méconnaissance, souvent, des arts dits « nobles », fait qu’ils ne savent pas mettre en parallèle les arts décoratifs, la peinture, l’architecture du moment et la bande dessinée et manquent parfois des évidences.

Ainsi, pour Alex Raymond, tout ce qu’il a emprunté au peintre illustrateur mondain, La Gatta, et aux « Villes Volantes » de Franklin Booth qui sont exactement celles de
« Flash Gordon ».

Ils ne voient pas non plus que le style du grand Noël Sickles (c’est lui qui l’a dit) et donc de Caniff et donc de Pratt, vient de Harold von Schmidt, peintre de l’ouest américain qui a par ailleurs beaucoup inspiré le travail de Jean Giraud pour
« Blueberry » à une époque, mais ceci est une autre histoire : Harold von Schmidt, le temps d’un livre en noir et blanc, « Death comes for the Archbishop », une de ses rares œuvres illustratives, inventa la grammaire de toute une part de la bande dessinée moderne, qu’imprudemment certains, dont moi, attribuèrent à la découverte de l’impressionnisme.

Apparemment, ce n’était pas le cas : ils ne connaissaient que quelques tableaux de Renoir et consorts, et plus tôt l’influence par ricochet, que la découverte du Paris
« Belle Epoque » eut sur certains peintres américains, comme Sargent qui vinrent chez nous en pèlerinage.

Si vous tombez un jour sur le livre d’Harold von Schmidt, vous comprendrez ce que je veux dire, c’est frappant.

Heureusement, il y a quelques éditeurs qui font admirablement bien leur travail et qui de temps en temps ressuscitent, de manière parfaite, ce qui doit être.

La suite demain.

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Toujours Carlotta et toujours Douglas Sirk

vendredi 11 décembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

« Capitaine Mystère » est un de mes films préférés de Douglas Sirk.

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Il ressort enfin chez Carlotta avec une tripoté de suppléments dont un beau documentaire où Bertrand Tavernier revient sur le tournage de ce film, pour une fois en décor naturel, presque entièrement, et hors d’Amérique, ce qui réussit fort bien à Douglas Sirk qui n’était donc pas qu’un homme de studio.

« Capitaine Mystère » est un des plus beaux romans de William Riley Burnett, qu’on peut trouver en poche chez Folio Jeunesse, que vous devriez tous lire, « Le Capitaine Lightfoot » (Il y a bien des merveilles que les adultes devraient lire en Folio Junior ou alors à l’Ecole des Loisirs comme les romans prodigieux de Cormier, qui sont des œuvres vitales pour les grands aussi).

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D’abord je voudrais vous dire ma faiblesse pour Burnett.

Parmi les amateurs de série noire qui sont de moins en moins nombreux semble-t-il, au niveau des grands classiques, on en revient toujours à Chandler ou à Hammett, d’autant que les éditions massacrées d’époque permettent, sur Chandler surtout, de faire à la suite une succession d’éditions dites définitives, en rajoutant quelques pages et semble-t-il désormais, des traductions vraiment complètes. Je n’ai rien contre, au contraire.

Mais il y a aussi les autres : Horace McCoy qui n’a rien perdu de sa force, David Goodis qui n’a rien perdu de son angoisse existentielle, James Cain, l’auteur de « Le Facteur sonne toujours deux fois » que je considère avant tout comme un romancier tout court puisque ses plus belles œuvres comme « Serenade » sont de fabuleux mélodrames qui s’adressent à tout le monde, un peu comme Evan Hunter quand il n’écrivait pas, sous pseudo, des polars. Je ne reviens pas souvent désormais à ces maîtres fondateurs.

Il y en a un pourtant que je peux relire tout le temps, de ses débuts et en gros de
« Little Caesar », son premier roman, à « Good Bye Chicago », son dernier, magnifique adieu à l’écriture et au polar en même temps, et dans son œuvre « Le Capitaine Lightfoot » est en gros une histoire de révolte en Irlande mais aussi un roman à la manière de Stevenson ou du Falkner de « Moonfleet », il y a des choses qu’on a jamais retrouvées ailleurs chez lui dont une certaine alacrité, une joie triste, mélancolique à la manière de « l’homme tranquille » : et il est bien sûr du côté de Lightfoot, bandit de grands chemins libertaire et tenancier de bordel à ses heures.

Le film de Sirk est une merveille.

Burnett, maintenant réédité régulièrement chez Rivages, a eu la chance et la déveine d’avoir fait partie de tous ces grands écrivains américains qu’on alla chercher pour en faire des scénaristes, de Faulkner à Fitzgerald en passant par presque tous les auteurs précités.

Les premiers  producteurs d’Hollywood qu’on prend pour des idiots n’étaient pas bêtes : pour adapter un livre très cinématographique, ils allaient chercher l’auteur et souvent ne s’en trouvaient pas plus mal lotis.

Cela a parfois donné des résultats rigolos comme « High Sierra » adapté trois fois, de trois manières différentes et magnifiques et dont Burnett fut l’auteur du premier et du troisième scénarios.

Pour la petite histoire, cet amateur de Maupassant et de Mérimée, comme tant d’autres américains qui découvrirent chez eux l’art de la concision, fut adapté une autre fois par un jeune metteur en scène dont c’était le premier film, il s’appelait Michael Cimino (il avait déjà œuvré comme scénariste avec Steven Bochco sur un film de science fiction écologique formidable « Silent Running »), dans son « Thunderbolt and Lightfoot », appelé imbécilement chez nous « Le Canardeur », il y avait dans le rôle du Capitaine Lightfoot, Clint Eastwood, impeccable, et dans celui de son disciple, magnifique, et un moment en travelo, Jeff Bridges. Il n’avait pas tout à fait respecté le roman puisque Lightfoot continuait sa vie tandis que c’est Thunderbolt qui était blessé et se mettait à mourir tout doucement, mais le film était très bien et plus tard, lorsque Cimino s’écroula avec « La porte du Paradis » qu’on peut revoir aujourd’hui comme un grand film malade mais magnifique, Eastwood, sévère, dit que ce type qui avait coulé une compagnie avait pourtant réussi avec « Le Canardeur », un premier film impeccable et pas cher.

« Le Capitaine Mystère » fut encore adapté de manière pirate, sournoise, dans un film étonnant, un western mexicain fait par des anglais et produit par Sir Lew Grade,
« Barbarossa » où un bandit de grands chemins au grand cœur terrorisait la frontière entre Mexique et Amérique jusqu’au moment où il trouvait un successeur, dans le cas précis c’était Gary Busey.

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Les Visages de Jesse Kellerman

jeudi 10 décembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

Les Visages
de Jesse Kellerman
aux éditions Sonatine

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« Les Visages » de Jesse Kellerman est une merveille et pour moi, le meilleur polar de l’année (j’ai eu peur en voyant qu’il avait été élu meilleur thriller de l’année par le New York Times : j’ai un à priori contre les livres unanimement encensés ayant souvent été déçu : j’avais tort).

J’avais un deuxième à priori puisqu’il est dit sur le livre qu’il est le fils de Faye Kellerman, auteur que je n’ai jamais lu et qui n’a jamais été traduit en France et de Jonathan Kellerman qui a écrit des choses très très bien. Curieusement chez le fils, j’ai trouvé des échos du père. J’ai aussi un à priori contre les « fils de », surtout dans la chanson française.

Dans « Qu’elle repose en paix », Jonathan Kellerman parlait d’une affaire vieille de vingt ans, ravivée par les photos que le tueur envoie et dans « La dernière Note », il s’agissait d’une histoire de tueur en série dans le monde artistique. Quand vous aurez lu « Les Visages » que je ne vous raconterai évidemment pas, vous comprendrez ce que je veux dire…

En tout cas, voici un livre avec de l’humour. A deux ou trois moments, Jesse s’amuse à parodier le style Hammett-Chandler en disant qu’il serait bien incapable de faire ce genre de narration.

Il mélange, comme d’autres écrivains le présent et le passé, mais contrairement à d’autres écrivains justement, on n’a pas du tout l’envie de sauter la moitié emmerdante : les deux parties sont passionnantes, encore plus quand on approche de la fin. Et quelle fin, plus qu’inattendue.

Il raconte merveilleusement bien le milieu artistique newyorkais, il raconte merveilleusement bien la vie des gallieristes d’aujourd’hui, il raconte merveilleusement bien aussi la manière dont un petit juif teigneux va créer une dynastie, effaçant ensuite son passé pour devenir légende.

Tout est nécessaire dans ce livre éblouissant dont je ne vous dirai rien de plus, sinon que j’aime l’idée d’une œuvre artistique qui dérègle la machine, provoquant l’intrigue.

Comme je ne veux rien dévoiler de l’histoire, disons simplement qu’il s’agit d’une success story, de l’histoire d’un homme en somme qui a bâti une dynastie d’anciens pauvres qui, comme par magie, sont devenus plus que des riches : des institutions. Mais pour cela, il a bien fallu cacher des cendres humaines sous les tapis et forcément un jour le passé les rattrape, prélevant une livre de chair.

Mais ce qui est magnifique dans ce livre, c’est qu’il finit non dans un coup de tonnerre mais tout doucement, par des explications toutes simples et forcément décevantes : les pêchés des pères n’étaient pas si grands que ça mais le destin, comme dans tous romans noirs, même s’il se moque des règles du genre, l’auteur en fait vraiment un, attend toujours au tournant. Tout le monde au bout du compte se retrouvera face à soi-même en un étrange imbroglio, où tout est lié.

Ce fils de polardeux cite quelque part Borges. Il ne faut pas y voir là de la prétention mais plutôt une influence très discrète du réalisme magique et de la manière dont on se retrouve toujours dans les jardins où les sentiers bifurquent. Les fils, à un moment, sont dénoués, certains étaient presque invisibles : au bout du compte, tout se rejoindra.

Le polar nouveau, quand il est réussi, est comme la science fiction nouvelle quand elle est réussie. On ne peut plus écrire comme avant et c’est un livre impur au sens où j’ai parlé de certains ouvrages de science fiction impurs récents. En gros cela pourrait être une de ces sagas comme en écrivait Booth Tarkington, pas tellement « La Splendeur des Ambersons » que tout le monde connaît grâce au film, mais plutôt « Le Tourbillon » mais dans un monde d’après et l’on sait désormais que l’Amérique et le reste du monde qui a copié le rêve américain, c’était juste un songe : au bout de la quête il n’y a pas de récompense, il n’y en a jamais eu d’ailleurs. C’est ce qui fait depuis des temps très anciens la beauté desdites quêtes. Ulysse désormais peut cultiver son jardin.

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Les Photographes italiens - Federico Garolla

mercredi 9 décembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

Chez SilvanaEditoriale encore, un autre photographe à l’honneur, à l’occasion d’une exposition à Caraglio. C’est « Federico Garolla – L’occhio del tempo – Fotografie dal 1948 al 1968 ».

Il est tout à fait passionnant puisque Garolla est, on peut le dire, de la génération suivante. Ce n’est pas pour rien qu’il rejoint parfois, comme avec son portrait de Lea Massari, ce que se fit au cinéma alors, Lelouch puis Sautet, visages entrevus en reflets dans une vitrine et certains photographes anglais des années 60/70. Et l’on retrouve Rossano Brazzi qui était jeune et superbe chez Ghergo et qui ici, est toujours superbe, plus vieux, devenu prince du mélodrame.

Il photographie en situation, des metteurs en scène, comme Pietro Germi qui a l’air ici de vouloir voler une bicyclette, des mineurs, des collections de mode dans la rue, des défilés dans des palazzi, des pêcheurs, des manifestations, des gens du monde, des gens de la rue, Luchino Visconti montre à un acteur le geste qu’il doit faire, Audrey Hepburn réfléchit devant son miroir, Gassman s’envole comme un danseur de ballet, Lattuada fait une sieste dans l’herbe la tête posée sur un journal, des enfants naissent dans une maternité, un homme attend dans une gare assis, sur un diable, des orphelins au garde à vous attendent dans un escalier interminable, sous le regard d’un prêtre figé, Chirico s’ennuie dans un festival, Claudia Cardinale ne se rend pas bien compte qu’en prenant ses notes, elle nous dévoile, jambes pourtant presque fermés, un peu de son intimité.

Encore un livre merveilleux sur un photographe merveilleux que nous ne connaissions pas et où ma photo préférée peut-être, est celle de Vittorio De Sica descendu de voiture, dans l’embouteillage d’un tunnel, pour aller allumer une cigarette ou une anticipation des photos de Jean-Paul Goude en 1963, comme Garolla photographie en ombres chinoises le show d’une émission de télé pour Studio Uno.

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Décidément, dans le monde de la photographie, il y a des continents perdus, et je me souviens d’un photographe anglais plutôt spécialisé dans le Swinging London qui fit comme par erreur une image qu’on attribuerait sans aucun doute à ce que fit Helmut Newton un peu plus tard et que Newton n’a sans doute jamais vu : synchronicité.

J’ai parlé de la Chine et de la Russie mais il reste toute l’Asie, et tous ses pays qui furent longtemps « russifiés » et il y eut d’immenses photographes en Amérique du Sud, particulièrement en Argentine et au Mexique, dont j’ai vu des photos et dont souvent j’ignore le nom.

A quand une grande expo un jour où tous les photographes du monde viendraient se donner la main et où nous découvrirons avec étonnement, qu’un peu partout, la même année ou presque, parfois à la même seconde, d’innombrables photographes ont vu la même chose de manière semblable ou la même chose encore de manière totalement différente, et aussi des choses impossibles ailleurs qui n’existaient que là-bas.

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Les Photographes italiens - Arturo Ghergo

mardi 8 décembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

L’art de la photographie reste à découvrir car si en France, en Angleterre, en Amérique, il y eut d’une part une reconnaissance très rapide des grands photographes mondains et de mode et si d’autre part, grâce à des écrivains de poids, cette reconnaissance également des photographes du monde réel et de la vie quotidienne, que cela soit photo anecdotique, photo militante, photo de faits divers et autres photos sérieuses dont évidemment et surtout la photo de guerre, grande reste l’ignorance où nous sommes tous, des autres pays.

Je pense aux photographes chinois qui furent extraordinaires dans les années 30, entre autres à Shanghaï (je possède quelques œuvres de maîtres oubliés récupérées lors d’un voyage pour un film qui ne se fit pas, de Robert Florey et Cecil B. de Mille et jointes à un manuscrit de Florey, et on voit que « In the mood for love » par exemple est très directement inspiré de chinois qui faisaient du Man Ray avant Man Ray).

De la photo russe on connait surtout les débuts puis les exilés.

Et deux pays surtout sont sous-estimés pour des raisons compréhensibles mais avec le temps devenues étranges : l’Allemagne où il y eut après la guerre (tout le monde est d’accord pour encenser les grands photographes d’avant le nazisme) des photographes passionnants tout comme il y eut un cinéma passionnant qu’on a préféré ignorer jusqu’à en gros Werner Herzog et Fassbinder, et l’Italie, qui eut toujours des photographes admirables méconnus presque toujours car peu exportés.

C’était le cas de Carlo Mollino, le Léonard de Vinci érotomane du XXème siècle, que tout le monde ou presque devrait connaître désormais, c’est le cas de Arturo Ghergo, photographe de mode et portraitiste mondain qui est enfin l’objet d’un ouvrage publié par SilvanaEditoriale « Arturo Ghergo – L’immagine della bellezza – Fotografie 1930-1959 ».

La connaissance des photographes italiens serait d’ailleurs très utile entre autres à ceux qui se passionnent pour le cinéma italien, car il y eut entre les auteurs de photographie de l’immédiate après-guerre qui constataient le désarroi de l’Italie occupée et le cinéma de Rossellini, d’étranges interférences, et plus tard d’incroyables coïncidences entre ce que faisait Fellini de son côté et certains photographes de l’autre : il y a une belle qui se plonge dans la Fontaine de Trevise avant la « Dolce
Vita » de Fellini et quelques photos de Vitellonis contemporaines desdits
« Vitellonis ».

Ma photo préférée de l’époque et dont je retrouverai un jour l’auteur étant une belle paysanne, de dos, dans un champ qui regarde la carcasse d’un avion brûlé et fait penser au « Christina’s World » de Andrew Wyeth, comme aux photos de mode et de guerre faites pendant le Blitz à Londres par l’immense Cecil Beaton.

Essayez de vous procurer ce catalogue qui correspond à une exposition qui a eu lieu en 2008 à Milan au Palazzo Reale et qui est une merveille.

Ghergo a photographié toutes les dive et toutes les stars, de Isa Miranda à Sophia Loren en passant par Silva Koscina, en un style très personnel influencé par, sans doute, les pré-raphaëlites, comme le remarque avec justesse le Commissaire de l’exposition Vittorio Sgarbi.

Il n’utilisait pas d’effets alambiqués ni de décors grandioses, ni de cadrages sursignifiants, sinon des effets de lumière et ses photos de Cinecittà sont (je cite encore une fois le préfacier) à cause des lumières justement, de l’ordre du réalisme magique et parmi les plus belles que j’ai vues tous pays confondus de la période, avec en plus l’avantage que nous revisitons l’Italie des années 30 à 59, mais qui était par exemple la superbe Luciana d’Avack ? j’aimerais bien le savoir.

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Luciana d'Avack

Et puis il y a ses photos couleurs de la fin en ferraniacolor, procédé qui avait l’avantage de s’éloigner de la réalité, un peu comme le technicolor du début, où parfois il rejoint le surréalisme pondéré d’Outerbridge.

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Le Maigret de Pinter

lundi 7 décembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

Le Maigret de Pinter
de Santo Alligo
édité par Little Nemo

Je vous ai dit que je reviendrai sur Pinter, je vous ai déjà dit tout le bien que je pensais de cet artiste magnifique et Santo Alligo, grand collectionneur italien et grand spécialiste, a fait un livre superbe sur son Maigret. Pinter s’est payé le luxe d’illustrer par deux fois tout Maigret. Il a fait d’abord d’incroyables couvertures pour la première série, puis un peu différentes, un peu plus simplifiées mais tout à fait passionnantes pour la seconde édition chez Mandadori, où s’émancipant doucement, il en vint à oublier l’anecdote avec sur la fin quelques couvertures très gonflées.

Il résout brillamment le problème insoluble de ramener un livre à une seule image : fait deux séries complètes absolument parfaites avec des couvertures parfois à l’opposé, alors même qu’il connait parfaitement l’œuvre de Simenon.

Son Maigret très inspiré de celui de la télé italienne, incarné par le grand Gino Cervi, devient dans la seconde série, envahissement du décor et disparition ou mise en silhouette de Maigret. Priorité de l’illustration dans la première série, priorité de la mise en page dans la seconde, de plus en plus abstraite. Je ne peux m’empêcher, pour que vous compreniez mieux, de vous en montrer quelques exemples très excessifs, où on peut penser à d’immenses créateurs américains comme Paul Rand (l’équivalent pour les livres de Soul Bass). C’est un émerveillement et évidemment une leçon pour tous les illustrateurs de livres qui ne doivent jamais oublier, j’ai remarqué que c’était souvent le cas, qu’il faut d’abord lire le livre si l’éditeur vous en donne le temps et comprendre vraiment lesdits livres de manière subjective pour en tirer le meilleur.

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A noter que sur la fin de la série de Mondadori, il devint encore plus radical puisqu’il n’y avait plus que le titre, le nom de Simenon et un tout petit dessin en bas, très léger. On pourrait dire donc, en gros, qu’autour de Simenon, sujet inépuisable sans doute aucun, et en deux séries totalement réussies, Pinter se posant toutes les questions a bien trouvé vingt réponses différentes, d’autant que pour l’œuvre complète de Georges Simenon, gros volume genre bottins de téléphone, il partit encore dans une autre direction revenant à l’illustration mais encore une fois nous épatant à nouveau avec des œuvres d’ambiance plus rigoureuses et en même temps plus détaillées, et finissant par de la quasi caricatures.

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Pinter donc n’en a jamais fini avec Maigret. Un livre indispensable à se procurer auprès de Little Nemo (www.littlenemo.it)

Ah oui, j’oubliais, avant que Pinter illustre à la fin des années 60 tout Maigret, il avait commencé, toujours pour Mondadori, par sortir les romans en gros pavés déjà, par des couvertures recto-verso, dos compris, de l’intégrale des romans dans une collection qui s’appellait « Omnibus », comme chez nous, et là-aussi, fit merveille.

Comme Alligo est un collectionneur fou, il y a aussi des inédits que vous ne pourrez pas voir en livre et qui évidemment sont passionnants, et des croquis et des études que vous ne verrez nulle part ailleurs.

Les amateurs de Maigret et de Simenon qui sont nombreux doivent absolument se procurer ce livre car c’est en quelque sorte une autre lecture de livres qu’ils connaissent par cœur. En partant des couvertures, ils pourront les relire à nouveau puisque l’œil de Pinter leur suggère un autre roman.

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La Clef d'Argent ouvre les portes au-delà du sommeil

vendredi 4 décembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

Ces temps-ci, je vais beaucoup vous parler d’un tout petit éditeur qui s’appelle « La Clef d’Argent » (22 avenue G. Pompidou 39100 Dole – www.clef-argent.org) et qui fait un sans faute.

Ils publient des petits livres, parfois minuscules, ce qui est magnifique quand on veut les prendre en poche : dans le métro on peut lire une nouvelle autour de la mythologie lovecraftienne, de gens inattendus, comme Arthur C. Clarke.

Ils publient aussi à des prix ridicules des coffrets somptueux avec des tirages minuscules. Leurs livres, en plus, sont beaux. Ils savent choisir les illustrateurs et bien des éditeurs confirmés de science fiction et de fantasy devraient en prendre de la graine.

Mais avant de vous parler de leurs nouveautés qui sont nombreuses, je voudrais revenir sur un livre que je viens de relire et qui m’en a foutu un coup. C’est l’extraordinaire livre de William Schnabel « Lovecraft – Histoire d’un gentleman
raciste ».

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Schnabel, universitaire grenoblois est directeur du Gerf, Groupe d’Etudes et de Recherches sur le Fantastique qui publie des choses admirables.

C’est peut-être, hors des biographies de ceux qui l’ont connu et avec l’éblouissant essai de Houellebecq et où l’on comprenait qu’en regardant Lovecraft, il inventait Houellebecq, l’un des meilleurs essais jamais publié sur cet auteur désormais incontournable. Il nous explique fort savamment que Lovecraft était un sale raciste.

D’abord, il fait le point du racisme tel qu’il a été argumenté au XVIIIème puis au XIXème siècle, même si je ne partage pas tout à fait sa répugnance pour Oswald Spengler, qui n’a pas dit que des bêtises à mon avis.

Même si je pense qu’il aurait aussi pu appliquer à Lovecraft la grille, pour partie commune, de la psychanalyse d’Edgar Poe de Marie Bonaparte (il y a des points communs troublants entre les deux), j’ai trouvé toute cette première partie formidable.

En effet, trop de gens énoncent des choses simples comme le fait que Lovecraft est raciste sans rappeler d’abord les racines du racisme, de son racisme.

Ca me fait toujours penser à ce merveilleux livre dont j’oublie toujours le titre et le nom de l’auteur sur Luchino Visconti, dont les deux premiers tiers racontaient l’histoire de la famille Visconti depuis le Moyen Age, si bien que quand on arrivait à Luchino on comprenait tout.

Et puis quelqu’un qui dit du mal de Gobinaux et pas toujours du bien de Darwin, ne peut pas me déplaire, d’autant que j’ai l’impression que nous découvrirons un jour, que Darwin a raison dans l’ensemble mais qu’il a un peu forcé sa démonstration pour qu’elle soit plus cohérente et que les faits ne seront peut-être pas tout à fait tels qu’il les a énoncés.

Personnellement, j’ai été très troublé par les textes de Cheikh Anta Diop qui, ancien collaborateur de Pierre et Marie Curie et plus tard ennemi déclaré de Senghor, prouva que nous venions tous d’Afrique et d’Afrique Noire à un moment où d’autres prouvaient, tout aussi péremptoirement, qu’en se basant non sur le carbone 14 mais sur des restes humains trouvés en Sibérie, qu’il vient (l’homme) peut-être de la lointaine Thulé, en tout cas des terres arctiques près du pôle nord.

Je suis assez convaincu par les deux et je me dis qu’il a peut-être surgi en fin de compte (l’homme) aux deux endroits à la fois.

Quand il s’attaque aux textes mêmes de Lovecraft, quel régal ! Il y voit un faux gentleman anglais qui craint de ne pas l’être tout à fait (gentleman), qui rêve d’un monde idéal à la Thoreau. Quand il nous montre les terreurs de Lovecraft par rapport à son propre sang qui a peut-être été souillé, nouvelle par nouvelle, texte par texte, et il les connait bien, sa démonstration tient le coup. On découvre que, oui, les
« shogoth », le « chaos rampant » et toute la ménagerie merveilleuse de Lovecraft, ce sont en fait les autres, les étrangers, les immigrants qui ne sont pas venus sur le
« May Flower ».

Il me fait penser à ces pauvres blancs du sud qui, après une période miraculeuse, celle des « Blackface » où un juif chantait grimé en noir, avec derrière lui Cab Calloway qui n’avait pas besoin de se grimer, lui, et des cousins de Hank Williams qui côtoyaient, eux pauvres blancs, les pauvres noirs, pour gagner de l’argent ensemble.

Tout ce petit monde allant d’ailleurs, comme le raconte très bien Nick Tosches dans
« Blackface », à New York ensuite pour déposer les partitions et vendre les chansons dans la rue (ce qui était la seule méthode pour gagner un peu de sous), et tombe alors sur des immigrants juifs de nouvelle génération qui savaient la musique comme Georges et Ira Gershwing qui faisaient les arrangements.

Ensuite, ces petits blancs en question, ceux si bien montrés dans « Délivrance » par exemple ou dans « Southern Comfort », sont souvent devenus les dégénérés haineux qui inventèrent le Ku Klux Klan, après cette parenthèse enchantée des premiers temps de la musique populaire américaine.

Il nous cite ailleurs tous ces gens qui s’engouffrèrent dans les protocoles des « Sages de Sion », coup monté lamentable et fabrication totale, inventé comme il le rappelle par la police secrète du tsar et l’influence considérable qu’eut sur les universitaires américains ces écrits pour le moins douteux.

L’Amérique a toujours eu un problème avec les races qui commence avec le massacre des indiens (à part parmi les Mormons qui y voyaient « la septième tribu » perdue d’Israël), puis par la manière lamentable dont ils traitèrent les asiatiques qui avaient bâti le chemin de fer, entrevoyant là un péril jaune qui, tant pis pour eux, s’est depuis confirmé.

Sa bibliographie « sommaire » des livres sur Lovecraft et des textes de nature historique sur le racisme et sur l’immigration sont formidables et j’ai découvert des tonnes de choses dont j’ignorais tout.

Tout autant que son choix d’ouvrages vitaux sur la création littéraire (c’est mal tombé, au moment où j’essaye de me débarrasser d’une grande partie de mes 40 000 livres, voilà que je me suis mis à en chercher 4 ou 5), c’est la vie.

Une seule chose me gêne, c’est la conclusion, la fin où ayant expliqué la manière dont Lovecraft était un fou furieux en quelque sorte, il dit que (je le cite) « lorsqu’on connait le fond de sa pensée, on ne la lit plus jamais de la même façon. Rêveur fécond et ascète écœuré, il haïssait la vie autant qu’il était dégoûté par sa propre personne. Il prit la fuite dans un onirisme obsessionnel : sa réalité préférée ».

Désolé, mais quand j’ai lu d’abord « Démons et Merveilles » en 10/18 avec les histoires de Randolph Carter mises dans un mauvais ordre pour que cela finisse bien et quand ensuite je me suis engouffré dans Lovecraft, j’y ai vu le combat d’un malheureux chevalier sans race aucune (c’était un chevalier), contre les forces du chaos auxquelles j’ai cru et auxquelles je crois toujours.

Et je pense que William Schnabel n’a tort que sur un point mais d’importance : oui bien sûr, Lovecraft était le monstre imbécile qu’il a décrit, mais il était aussi le visionnaire incroyable qu’on peut lire et relire, sans savoir qu’il était raciste, sans que cela ne soit aucunement gênant : j’ai fini par me demander si ces grands anciens n’existaient pas et si en cherchant des ennemis partout, ils n’avaient pas découvert par hasard des dieux oubliés qui existaient vraiment.

Le plus amusant est que rangeant mes livres au moment où je relisais cet ouvrage que j’avais survolé la première fois, je me suis aperçu que j’avais « The Rainbow » d’octobre 1921, opuscule de journalisme amateur où l’on ne trouvait pas que Lovecraft d’ailleurs (l’éditorial de Sonia H. Greene fait penser à du Ayn Rand en moins arrogant mais en plus maladroit et surtout en plus bête). Et parmi les textes de fin, il y a la photo d’un homme un peu rond, au visage étrangement déformé (pas la photo habituelle) : c’est une photo de Lovecraft qui a écrit un essai intitulé « Nietzche and Realism » à propos duquel Sonia H. Greene souligne qu’il ne s’agit que d’un extrait de sa correspondance avec l’auteur.

Il dit, comme d’habitude, sa haine de la démocratie, son amour de l’aristocratie ou de « l’autocratie », des monarques absolus comme le tsar ou le kaiser, mais craint de la part des gouvernants une disparition de la liberté individuelle des vrais penseurs (pensant sans doute à lui) et dit sa crainte aussi de leur arrogance, et qu’il faudrait donc inventer de vrais aristocrates.

Et puis il change d’avis, disant que tout cela est bien futile, qu’aucun homme d’état ne pourra rien faire, que la vie n’a pas de but et qu’il n’y a qu’une seule solution logique, un suicide universel que notre lâcheté nous interdit d’entreprendre, qu’il faudrait craindre un gouvernement qui n’aurait pas de gentillesse (kindness), mais que ladite gentillesse est aussi une faiblesse. Et un peu plus loin, que c’est le pessimisme qui produit la gentillesse car le philosophe, contrairement aux bourgeois, qui croit aux extravagances comme la dignité humaine et le destin, peut se permettre la gentillesse puisqu’en gros, cela ne sert à rien, citant Shopenhauer : puisque l’homme ne devrait même pas exister, autant être gentil avec ses voisins.

Quand il dit cela, on se dit que Schnabel n’a pas tort, sa confusion était totale mais dieu que ses livres sont magnifiques.

PS : La preuve que Lovecraft a été dépassé par sa création, c’est que sa mythologie a été reprise par d’innombrables écrivains, pour la plupart absolument pas racistes et qui ont utilisés ladite mythologie sans jamais, en tout cas pour ceux que je connais, reprendre les connotations racistes.

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