Le blog de Dionnet

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Aaron Douglas, prince de l'art nègre
Quand j’étais jeune et que j’ai découvert New-York, j’allais souvent à Harlem. Apparemment on était deux parmi les blancs avec un photographe américain, que tout le monde connaissait là-bas.
J’étais un imbécile heureux qui n’hésitait pas à aller voir le film à l’Apollo pour ne pas rater le concours qui suivait de jeunes chanteurs, la plupart se faisant jeter au bout de deux secondes sous les huées de la salle et au bout de quelquefois deux gros blacks me gardaient ma place. De toute manière, quand je me précipitais chez un disquaire local et que je frémissais avec l’apparition des premiers maxi 45 tours version longue de Earth Wind & Fire, ils ont bien compris que j’étais de la maison.
Aujourd’hui je n’oserais plus, les temps ont changé, plus de drogue certes, mais aussi parce que l’on sentirait ma peur. J’ai une famille : cela me rend vincible (juste pour dire qu’avant j’étais invincible un peu comme Jean Lefebvre dans le film « Un idiot à Paris » de Serge Korber). Et il m’arrivait aussi d’aller visiter les églises locales et divers monuments historiques. Et c’est là que j’ai découvert Aaron Douglas.
Il y a eu effectivement, avant que Moses qui, au nom de l’autorité portuaire, avait tous les pouvoirs pour faire traverser la ville par ces autoroutes gigantesques, et avant que Harlem, et plus tard le Bronx, et plus tard les autres quartiers périphériques, ne soient détruits dans leur intégrité par les autoroutes droites qu’ils destinaient au Dieu Automobile et qui partageaient soudain les quartiers en deux, les voisins ne pouvant plus jamais se parler, une « Harlem Renaissance » tout à fait extraordinaire. Certains de ces artistes sont connus de ceux qui connaissent, comme Tanner, très grand peintre. Mais pour moi (et il n’y avait pour l’instant sur lui qu’un tout petit ouvrage pas bien riche), le plus grand était Aaron Douglas qui avait inventé un style entre Music Hall, silhouettes découpées et peinture, presque unique, faisant des fresques, des tableaux et bien sûr des couvertures de disques que je ne vous décrirai pas : je préfère vous les montrer.
C’était admirable et il lui arriva même, pour la petite histoire, de travailler sur un livre que je n’ai jamais trouvé, sur New York, par Paul Morand. Le livre s’appelait
« Charleston » et était consacré (cela tombait bien ou plutôt mal) au « Strange Fruit » de Billie Holiday, sauf que le lynchage avait lieu sur la Riviera, entre soldats américains, un G.I. noir ayant eu le malheur de se mettre à la colle avec une blanche.
Aaron Douglas, pour vous dire quelque chose, c’est à la fois les simplifications du théâtre d’ombres d’Henri Rivière, mais aussi un peu de Paul Colin. En fait ce n’est aucun des deux, c’est Aaron Douglas, maître des silhouettes de couleurs, extraordinaire prince de la suggestion.
Mais je ne veux pas vous parler davantage de Aaron Douglas, vous n’avez qu’à acheter le livre, vital, car c’est un des plus grands artistes de la première partie du XXème siècle, l’égal sur les sujets sociaux de Fernand Léger par exemple, et quelqu’un qu’il faudra bien qu’on découvre un jour en France.
À l’époque, je le dis ailleurs, il y avait deux sortes de peintres importants en Amérique : les régionalistes et les citadins. Parmi les citadins, on connaît surtout Réginald Marsh ou Hopper, et il faudra absolument rajouter dans la liste Aaron Douglas qui est maintenant édité comme « African American Modernist » comme on dit, mais aussi limité par cela même.
Sa carrière fut longue et belle et lui permit, d’une part, de voir des tournants importants de l’histoire, puisqu’il naquit en 1899 et vécut jusqu’en 1970. On pourrait dire, pour simplifier aussi, qu’il était cubiste ou Art Déco, mais ce serait vraiment simplifier.
Il est juste Aaron Douglas.
Le livre est édité par Susan Earle.
PS 1 : Peu de gens ont suggéré autant à partir d’images aussi simples, mais il a des ancêtres : depuis les masques Dogon et même avant, n’est-ce pas cela même la source de l’Art nègre qui a définitivement bouleversé l’Art en général au XXème siècle, juste après le premier rapprochement artistique important qui fut au temps de l’Art nouveau, le Japonisme.
PS 2 : Pour ceux que mon titre choquerait, disons simplement que je suis extrêmement las de ce politiquement correct qui nous oblige à appeler les choses de manière détournée, et que l’Art nègre, c’est l’Art nègre.







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