L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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De Luca : un génie de la BD enfin réhabilité - 2ème Partie

jeudi 26 novembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

Gianni De Luca travailla donc à « Il Vittorioso », hebdomadaire catholique, qui n’abritait d’ailleurs qu’une seule bande dessinée « mussolinienne », le magnifique et aussi formellement fasciste, «Roman Il Legionario », chef-d’œuvre de Kurt Caesar, où le brave légionnaire se battait pendant la guerre d’Espagne contre les méchants républicains.

De Luca faisait alors ce qu’on appelait des « ciné-romans », c’est-à-dire des histoires qui voulaient ressembler à des films racontés. Contrairement à nombre de ses collègues qui choisirent alors le lavis pour rendre la chose plus réaliste, genre qui fut définitivement abandonné (voir certains ciné-romans parus en Italie dans « Grand Hotel » ou en France dans « Nous Deux ») quand arriva le photo-roman, il travaillait au trait.

Le parallèle avec Poïvet, là aussi est évident, puisqu’un jour Monsieur Poïvet m’a montré 150 planches d’une adaptation au lavis d’un roman d’Alexandre Dumas qui ne sont jamais parues, très inspirées par les maîtres italiens d’alors, même supérieures en qualité. Mais son éditeur del Duca voulait désormais de vrais « romans-photos », De Luca, lui, commença par Une Vie de Léonard de Vinci, il fit un moment dans le péplum genre « Cabiria » (le film fondateur d’où viennent tous les films à grand spectacle : c’est dans le film de Pastrone que l’on inventa le travelling, que reprit ensuite Griffith pour « Intolérance »), genre redevenu à la mode pendant la guerre avec le film « La Couronne de Fer » de Blasetti, puis juste après, de Blasetti toujours, son « Fabiola », péplum évangélique produit par des quêtes dans les églises catholiques où il y avait pourtant quelques jolies scènes d’orgie qui n’ont pas dû déplaire à Fellini.

Petit aparté, Staline qui aimait beaucoup les enfants, fit tout, y compris fournir l’armée russe, pour l’admirable film de l’ancien marionnettiste devenu metteur en scène épique, Alexandre Ptouchko avec « Le Tour du Monde de Sadko », Hitler ou plutôt le docteur Goebbels firent de même avec l’admirable « Baron de Münchhausen » de Von Baky qui enchanta les surréalistes. Et en Italie, ce fut « La Couronne de Fer », le chef-d’œuvre baroque de Blasetti qui tenait de la science fiction car même si cela se passait dans l’Antiquité, il y avait de drôles de machines et un relent d’uchronie.

Et les trois films, au nez et à la barbe de leurs tyrans et quelque part producteurs de films, leur échappèrent complètement puisqu’à la fin des trois, l’histoire est la même : on peut partir visiter le reste du monde, l’épée à la main, mais en réalité il n’y a qu’un endroit où on est bien, c’est chez soi, les héros des trois films vont revenir chez eux tel Ulysse pour mener une vie paisible après leur tour du monde, en se demandant s’ils n’ont pas un peu perdu leur temps.

Dans sa période épique donc, il y a un chef-d’œuvre qu’on peut trouver en France pour presque rien et qui est paru en album, c’est « Vulthur », une espèce de
« Salambo » admirablement dessiné qui a été réédité en France et en couleurs.

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Puis Gianni De Luca fit d’innombrables couvertures presque convenues d’abord, puis de plus en plus passionnantes et innovantes (voir certaines images d’inspiration moyenâgeuse jusque dans le graphisme), puis résolument pop et quelquefois totalement avant-gardistes y compris, entre autres, pour le festival de Luca où à propos d’un hommage à « Brick Bradford », il donna une série où il a inventé la manière de dessiner qu’on a ensuite attribué, mais ce n’était que justice car ils y réussirent pleinement, à Battaglia et surtout à Toppi.

Mais l’homme était déjà parti ailleurs.

Il tâta d’un peu tous les genres y compris quelques belles planches de science fiction et à partir de 1970, il entame son chef-d’œuvre, le très violent « Il Commissario Spada », histoire d’un policier au nez mutilé - comme un « Dick Tracy » réaliste - qui évoluait avec un changement de traité constant, dans le monde de l’Italie des années de plomb.

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L’intégrale de « Il Commissario Spada » a été réédité en 4 volumes par Black Velvet mais hélas pour des raisons évidentes de budget, en noir et blanc, et le meilleur en un gros volume qui s’appelle justement en italien « Gli Anni di Piombo » et d’un format supérieur : on voit mieux le dessin.

Essayez aussi de trouver, ça ne coûte presque rien, l’album qui est paru en Italie dans les années 70 ou celui qu’avait sorti Filippini chez Hachette, et vous découvrirez couleurs saturées, dessins réalistes devenant soudain psychédéliques, dessins devenant tout d’un coup pointillistes, qu’on n’est pas loin du cinéma de Fernando Di Leo, de Serge Martino, bref, du grand giallo italien devenu « Polizei » dont il nous donne l’équivalent graphique.

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Ensuite, il fit une tentative absurde et pourtant à mon avis réussie, l’adaptation de
« La Tempête », de « Hamlet » et de « Roméo et Juliette », de manière théâtrale, que j’ai édités au temps des Humanoïdes Associés : les personnages se déplaçaient dans chaque image comme stroboscopés, pour rendre l’équivalent des déplacements sur scène.

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Il passa ensuite au pointillisme systématique pour une série d’aventures de « Toto » (le célèbre comique transalpin), puis vinrent quelques pages sur Marylin Monroe, une bande dessinée de science fiction dont le scénariste était un enfant de 8 ans (qui avait gagné un concours), avant de nous quitter en 1992 avec « I giorni dell’Impero » dont 84 planches furent achevées et dont 5 seront à jamais incomplètes.

Jetez-vous donc sur « L’ultima Atlantide » si vous pouvez le trouver, supplément au numéro 23 de « Informa Vitt » édité par les Amis du Vittorioso en 1997 qui peut se trouver, sur les rééditions par Black Velvet de « Il Commissario Spada », volumes 1 à 4, sur la réédition parue en Italie en 2007 de son « Shakespeare », si vous n’avez pas ceux des Humanoïdes Associés qu’on trouve encore en soldes, avec de la chance.

Pour Spada, j’y reviens, le mieux est l’intégrale chez Black Velvert, hélas en petit format, mais il y a tout (www.blackvelveteditrice.com). Si l’on veut voir vraiment le dessin, il y a donc l’anthologie partielle chez Oscar Mondadori (www.librimondadori.it) « Il Commissario Spada – Gli Anni di Piombo ». 

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Le livre étant en grand format, on voit décidément mieux son dessin, devenu dur pour montrer des temps durs et où il mélange les styles en utilisant parfois d’étonnants raccourcis cinématographiques et des déformations quasi psychédéliques, et je n’ai pu m’empêcher de repenser en le relisant au dernier film de Mario Bava « Les Chiens Enragés » (« Cani Arrabbiati ») qui est tout à fait dans la même mouvance : enfants enlevés dans le brouillard, hippies dégénérés, autoroutes sans issues, villes sales, à tous les sens du mot.

Bien évidemment, il manque tragiquement dans ces rééditions la couleur qui rejoint aussi les meilleurs Scorsese avec entre autres une scène merveilleusement irréaliste où des Christ autoproclamés sont auditionnés par la police tandis que le vrai Jésus, crucifié sans croix, apparaît dans le rêve d’hôpital médicamenteux d’une femme empoisonnée par son très tendre époux.