L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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La Clef d'Argent ouvre les portes au-delà du sommeil

vendredi 4 décembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

Ces temps-ci, je vais beaucoup vous parler d’un tout petit éditeur qui s’appelle « La Clef d’Argent » (22 avenue G. Pompidou 39100 Dole – www.clef-argent.org) et qui fait un sans faute.

Ils publient des petits livres, parfois minuscules, ce qui est magnifique quand on veut les prendre en poche : dans le métro on peut lire une nouvelle autour de la mythologie lovecraftienne, de gens inattendus, comme Arthur C. Clarke.

Ils publient aussi à des prix ridicules des coffrets somptueux avec des tirages minuscules. Leurs livres, en plus, sont beaux. Ils savent choisir les illustrateurs et bien des éditeurs confirmés de science fiction et de fantasy devraient en prendre de la graine.

Mais avant de vous parler de leurs nouveautés qui sont nombreuses, je voudrais revenir sur un livre que je viens de relire et qui m’en a foutu un coup. C’est l’extraordinaire livre de William Schnabel « Lovecraft – Histoire d’un gentleman
raciste ».

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Schnabel, universitaire grenoblois est directeur du Gerf, Groupe d’Etudes et de Recherches sur le Fantastique qui publie des choses admirables.

C’est peut-être, hors des biographies de ceux qui l’ont connu et avec l’éblouissant essai de Houellebecq et où l’on comprenait qu’en regardant Lovecraft, il inventait Houellebecq, l’un des meilleurs essais jamais publié sur cet auteur désormais incontournable. Il nous explique fort savamment que Lovecraft était un sale raciste.

D’abord, il fait le point du racisme tel qu’il a été argumenté au XVIIIème puis au XIXème siècle, même si je ne partage pas tout à fait sa répugnance pour Oswald Spengler, qui n’a pas dit que des bêtises à mon avis.

Même si je pense qu’il aurait aussi pu appliquer à Lovecraft la grille, pour partie commune, de la psychanalyse d’Edgar Poe de Marie Bonaparte (il y a des points communs troublants entre les deux), j’ai trouvé toute cette première partie formidable.

En effet, trop de gens énoncent des choses simples comme le fait que Lovecraft est raciste sans rappeler d’abord les racines du racisme, de son racisme.

Ca me fait toujours penser à ce merveilleux livre dont j’oublie toujours le titre et le nom de l’auteur sur Luchino Visconti, dont les deux premiers tiers racontaient l’histoire de la famille Visconti depuis le Moyen Age, si bien que quand on arrivait à Luchino on comprenait tout.

Et puis quelqu’un qui dit du mal de Gobinaux et pas toujours du bien de Darwin, ne peut pas me déplaire, d’autant que j’ai l’impression que nous découvrirons un jour, que Darwin a raison dans l’ensemble mais qu’il a un peu forcé sa démonstration pour qu’elle soit plus cohérente et que les faits ne seront peut-être pas tout à fait tels qu’il les a énoncés.

Personnellement, j’ai été très troublé par les textes de Cheikh Anta Diop qui, ancien collaborateur de Pierre et Marie Curie et plus tard ennemi déclaré de Senghor, prouva que nous venions tous d’Afrique et d’Afrique Noire à un moment où d’autres prouvaient, tout aussi péremptoirement, qu’en se basant non sur le carbone 14 mais sur des restes humains trouvés en Sibérie, qu’il vient (l’homme) peut-être de la lointaine Thulé, en tout cas des terres arctiques près du pôle nord.

Je suis assez convaincu par les deux et je me dis qu’il a peut-être surgi en fin de compte (l’homme) aux deux endroits à la fois.

Quand il s’attaque aux textes mêmes de Lovecraft, quel régal ! Il y voit un faux gentleman anglais qui craint de ne pas l’être tout à fait (gentleman), qui rêve d’un monde idéal à la Thoreau. Quand il nous montre les terreurs de Lovecraft par rapport à son propre sang qui a peut-être été souillé, nouvelle par nouvelle, texte par texte, et il les connait bien, sa démonstration tient le coup. On découvre que, oui, les
« shogoth », le « chaos rampant » et toute la ménagerie merveilleuse de Lovecraft, ce sont en fait les autres, les étrangers, les immigrants qui ne sont pas venus sur le
« May Flower ».

Il me fait penser à ces pauvres blancs du sud qui, après une période miraculeuse, celle des « Blackface » où un juif chantait grimé en noir, avec derrière lui Cab Calloway qui n’avait pas besoin de se grimer, lui, et des cousins de Hank Williams qui côtoyaient, eux pauvres blancs, les pauvres noirs, pour gagner de l’argent ensemble.

Tout ce petit monde allant d’ailleurs, comme le raconte très bien Nick Tosches dans
« Blackface », à New York ensuite pour déposer les partitions et vendre les chansons dans la rue (ce qui était la seule méthode pour gagner un peu de sous), et tombe alors sur des immigrants juifs de nouvelle génération qui savaient la musique comme Georges et Ira Gershwing qui faisaient les arrangements.

Ensuite, ces petits blancs en question, ceux si bien montrés dans « Délivrance » par exemple ou dans « Southern Comfort », sont souvent devenus les dégénérés haineux qui inventèrent le Ku Klux Klan, après cette parenthèse enchantée des premiers temps de la musique populaire américaine.

Il nous cite ailleurs tous ces gens qui s’engouffrèrent dans les protocoles des « Sages de Sion », coup monté lamentable et fabrication totale, inventé comme il le rappelle par la police secrète du tsar et l’influence considérable qu’eut sur les universitaires américains ces écrits pour le moins douteux.

L’Amérique a toujours eu un problème avec les races qui commence avec le massacre des indiens (à part parmi les Mormons qui y voyaient « la septième tribu » perdue d’Israël), puis par la manière lamentable dont ils traitèrent les asiatiques qui avaient bâti le chemin de fer, entrevoyant là un péril jaune qui, tant pis pour eux, s’est depuis confirmé.

Sa bibliographie « sommaire » des livres sur Lovecraft et des textes de nature historique sur le racisme et sur l’immigration sont formidables et j’ai découvert des tonnes de choses dont j’ignorais tout.

Tout autant que son choix d’ouvrages vitaux sur la création littéraire (c’est mal tombé, au moment où j’essaye de me débarrasser d’une grande partie de mes 40 000 livres, voilà que je me suis mis à en chercher 4 ou 5), c’est la vie.

Une seule chose me gêne, c’est la conclusion, la fin où ayant expliqué la manière dont Lovecraft était un fou furieux en quelque sorte, il dit que (je le cite) « lorsqu’on connait le fond de sa pensée, on ne la lit plus jamais de la même façon. Rêveur fécond et ascète écœuré, il haïssait la vie autant qu’il était dégoûté par sa propre personne. Il prit la fuite dans un onirisme obsessionnel : sa réalité préférée ».

Désolé, mais quand j’ai lu d’abord « Démons et Merveilles » en 10/18 avec les histoires de Randolph Carter mises dans un mauvais ordre pour que cela finisse bien et quand ensuite je me suis engouffré dans Lovecraft, j’y ai vu le combat d’un malheureux chevalier sans race aucune (c’était un chevalier), contre les forces du chaos auxquelles j’ai cru et auxquelles je crois toujours.

Et je pense que William Schnabel n’a tort que sur un point mais d’importance : oui bien sûr, Lovecraft était le monstre imbécile qu’il a décrit, mais il était aussi le visionnaire incroyable qu’on peut lire et relire, sans savoir qu’il était raciste, sans que cela ne soit aucunement gênant : j’ai fini par me demander si ces grands anciens n’existaient pas et si en cherchant des ennemis partout, ils n’avaient pas découvert par hasard des dieux oubliés qui existaient vraiment.

Le plus amusant est que rangeant mes livres au moment où je relisais cet ouvrage que j’avais survolé la première fois, je me suis aperçu que j’avais « The Rainbow » d’octobre 1921, opuscule de journalisme amateur où l’on ne trouvait pas que Lovecraft d’ailleurs (l’éditorial de Sonia H. Greene fait penser à du Ayn Rand en moins arrogant mais en plus maladroit et surtout en plus bête). Et parmi les textes de fin, il y a la photo d’un homme un peu rond, au visage étrangement déformé (pas la photo habituelle) : c’est une photo de Lovecraft qui a écrit un essai intitulé « Nietzche and Realism » à propos duquel Sonia H. Greene souligne qu’il ne s’agit que d’un extrait de sa correspondance avec l’auteur.

Il dit, comme d’habitude, sa haine de la démocratie, son amour de l’aristocratie ou de « l’autocratie », des monarques absolus comme le tsar ou le kaiser, mais craint de la part des gouvernants une disparition de la liberté individuelle des vrais penseurs (pensant sans doute à lui) et dit sa crainte aussi de leur arrogance, et qu’il faudrait donc inventer de vrais aristocrates.

Et puis il change d’avis, disant que tout cela est bien futile, qu’aucun homme d’état ne pourra rien faire, que la vie n’a pas de but et qu’il n’y a qu’une seule solution logique, un suicide universel que notre lâcheté nous interdit d’entreprendre, qu’il faudrait craindre un gouvernement qui n’aurait pas de gentillesse (kindness), mais que ladite gentillesse est aussi une faiblesse. Et un peu plus loin, que c’est le pessimisme qui produit la gentillesse car le philosophe, contrairement aux bourgeois, qui croit aux extravagances comme la dignité humaine et le destin, peut se permettre la gentillesse puisqu’en gros, cela ne sert à rien, citant Shopenhauer : puisque l’homme ne devrait même pas exister, autant être gentil avec ses voisins.

Quand il dit cela, on se dit que Schnabel n’a pas tort, sa confusion était totale mais dieu que ses livres sont magnifiques.

PS : La preuve que Lovecraft a été dépassé par sa création, c’est que sa mythologie a été reprise par d’innombrables écrivains, pour la plupart absolument pas racistes et qui ont utilisés ladite mythologie sans jamais, en tout cas pour ceux que je connais, reprendre les connotations racistes.

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