Le blog de Dionnet

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La bibliothèque de Bebel - 9ème partie
Je vous ai déjà parlé du formidable numéro du Nouvel Observateur qui annonçait en « Une », « Barbarella, Satanik and co » par André Fermigier et Michel Cournot, au moment où la bande dessinée devint soudain un art majeur pour tout le monde et pas seulement pour les fans purs et durs, c’est ce qui est arrivé au manga depuis, et c’est bizarrement ce qui arrive maintenant parcimonieusement à quelques créateurs de bandes dessinées qui sont mis dans la lumière pour un temps plus ou moins long, voir Sfar ou Winchluss dans « les jeunes », voir Bilal en tête du peloton soudain pour ceux qui achètent la bande dessinée comme un art, devant Moebius et devant Druillet, mais pour le reste la bande dessinée désormais semble avoir quasi disparue des magazines, sinon dans quelques rubriques spécialisées : et plus d’émissions de télé et jamais plus d’articles de fond, c’est la misère.
Je réalise soudain, qu’en France en tout cas, tout commença avec le phénomène « Astérix » qui fut à la fois économique et social et que ensuite, tout s’enchaîna.
Sachant que l’autre évènement majeur fut « Barbarella », d’abord dans « V Magazine » puis chez Losfeld, puis avec sa traduction au cinéma avec Jane Fonda.
Aujourd’hui quand sort un film des « X-Men » ou des « Fantastic Four », pratiquement personne n’est capable de faire le nécessaire article pourtant, sur la bande dessinée elle-même, née il y a une trentaine d’années et donc des siècles : les journalistes désormais sont sans culture et se contentent souvent de recopier le dossier de presse, et personne (les critiques de cinéma ne sont pas forcément des lecteurs de bandes dessinées) ne sait parler sérieusement de la trahison plus ou moins heureuse, parfois nécessaire de ladite œuvre d’origine.
De plus, les récents mouvements capitalistiques autour de DC et de Marvel ne me disent rien de bon, puisqu’on a l’impression que désormais les bandes dessinées elles-mêmes qui se vendent de moins en moins (je parle ici des comic books essentiellement, les recueils se vendant un peu mieux), ne sont plus que la promotion d’un éventuel merchandising et d’un film possible, pour le meilleur et pour le pire.
Voilà donc, pour revenir à peu près à la même époque (ce Nouvel Observateur paru le 19 avril 1967), que je retrouve le supplément du New York Times du 2 mai 1971 avec en couverture « Le Sergent Rock » de Joe Kubert et l’accroche « Bweeeeow ! Whraaam ! Comic Books become relevant ».
Après cette une, est annoncé un article en page 32 qui effectivement rendrait nostalgique si je ne l’étais pas déjà.
On y retrouve sous la plume d’un nommé Saul Braun, grand reporter de l’époque, la photo d’un jeune Stan Lee barbu et d’un Carmine Infantino avec cigare représentant, l’un Marvel et l’autre DC, qui se tiraient alors une bourre.
On était dans une période Stone / Beatles, c’est-à-dire qu’on s’entretuait pour savoir si l’on préférait DC Comics
avec Kubert et ses histoires de guerre, Nick Cardy alors omniprésent en couverture et le jeune prodige Neal Adams qui était en train de bouleverser les codes, et d’un autre côté Marvel qui, avec « Spiderman » surtout, était devenu culte chez les étudiants, avec Jack Kirby, pour les « Fantastic Four » qui était alors peut-être, après « Superman », la bande dessinée la plus populaire, et avec Jim Steranko qui se tirait la bourre avec Neal Adams dans la redéfinition graphique du comic book, ce qui, comme pour Neal Adams, ne dura qu’un temps.
Steranko arrêta d’un coup, Neal Adams, lui, fut en quelque sorte ostracisé progressivement puisqu’il défendit les auteurs, le droit d’auteur et demanda à ce qu’on rende aux dessinateurs leurs originaux, ce qui forcément le fit mal voir des grandes compagnies, l’homme était têtu et c’est grâce à lui que longtemps après, les descendants de l’auteur de « Superman » ont touché quelques picaillons, mais je pense que cela a considérablement nui à sa carrière.
Stan Lee qui à ce moment là a un look greenwich village intello tout à fait conscient et assumé, dit que les kids veulent des histoires qui parlent de leur temps et que les adultes se sont remis à lire de la bande dessinée mais qu’ils veulent que ladite bande dessinée soit « relevant », c’est-à-dire inscrite dans les problèmes du temps,
Infantino est fier que le scénariste Dennis O’Neil utilise « Green Lantern » pour parler du racisme : l’explication suit en quelques images de Neal Adams, avec le vieux noir SDF qui parle à Green Lantern :
« j’ai lu beaucoup de choses sur vous… comment vous avez travaillé pour les peaux bleues…et comment sur une planète quelque part, vous avez aidé les peaux oranges…et ce que vous avez fait pour les peaux pourpres !
Mais il y a source de peau dont vous ne vous êtes jamais préoccupé !
Image suivante, les peaux noires !
Je voudrais savoir comment ça se fait !
Pouvez-vous répondre à ça Monsieur Green Lantern ? »
Juste après, DC ira plus loin encore puisque Green Lantern découvrira que Bucky, son compagnon, est un junkie, et le comic code authority, bâti à une époque pour empêcher les enfants d’être perturbés par des comic books excessifs, fut mis enfin à mal, il était temps, par la revendication d’un public adulte.
Stan Lee comme Infantino étaient fiers d’être lus dans les universités,
la bande dessinée à ce moment là était définitivement « in ».
Il y a même une rencontre assez rigolote avec John Goldwater, le Président de « Archie Comics » qui est quand même une bande dessinée qui n’avait pas bougée du tout
et qui réussit à dire que lui aussi était « relevant » puisque les enfants lisent « Archie », ce qui était la preuve qu’ils lisent quelque chose. C’est donc pédagogique.
Je ne vais pas tout vous raconter, il faudrait que quelqu’un, un jour, réédite l’article qui fait 11 pages en caractères serrés et qui finit sur une apologie par Infantino de la nouvelle série de Kirby, « The New Gods », sa tétralogie quasi wagnérienne qui fut un formidable succès puis s’écroula, en disant que le maître qui avait d’abord bouleversé Marvel et qui maintenant était arrivé chez DC, était lu par les étudiants de Yale qui faisaient des versions audio pour la radio de l’université.
L’auteur de l’article va plus loin encore dans sa conclusion en disant que les livres de Kirby sont une tentative consciente pour montrer aux adultes l’intérieur de la tête des « kids » (c’est l’époque où commence, en Amérique comme en France, le culte de la jeunesse qui a forcément raison) et que chez Kirby les collages et les influences de la drogue culture permettront aux adultes de prendre en marche enfin le tournant de la contre culture et de comprendre ce qui se passe, soudain.
Oui, des moments comme ça, il n’y en a pas eu beaucoup.







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