L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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ART BRUTAL : SUPERMEN. The First Wave of Comic Book Heroes 1936-1941

mardi 23 mars 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Un choix d’un nommé Greg Sadowki qui a bon goût avec une belle préface de Jonathan Lethem, publié par Fantagraphics Books, une merveille.

Car enfin on réédite systématiquement les super héros des origines, du temps où les dessinateurs ne savaient pas forcément « bien dessiner » et où il n’y avait pas encore de règles dans le comic book, ce que j’appellerais de l’art brutal.

Tous les dessinateurs étaient quelque part étranges et forcément sous-payés, un peu comme les metteurs en scène de séries B dans le cinéma américain (je pense à Ulmer) qui avaient la plus totale liberté à l’intérieur d’un budget ridicule pour déverser sur nous leurs anomalies.

Tout cela est sûrement dû au récent succès des rééditions de Fletcher Hanks en Amérique puis en France, qui est à la bande dessinée ce que le douanier Rousseau a été à l’art.

On le retrouve d’ailleurs dans ce volume. Mais il n’y a pas que lui car dans ce formidable ouvrage rien n’est à jeter.

Il y a la seule apparition de « Dr Mystic » de Siegel et Shuster qui vont bientôt rencontrer le succès éditorial avec « Superman ».

Il y a « Murder by Proxy » d’un nommé George E. Brenner qui dessine comme un Chester Gould maladroit, l’histoire d’un héros qui a un mouchoir carré sur la figure comme masque avec deux trous pour les yeux paru en 1937 dans le premier comic book qui n’était pas humoristique,

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Georges E.Brenner

 

« Dan Hastings » dû à un petit maître passionnant Fred Guardineer : une histoire de science fiction encore plus naïve que le merveilleux Buck Rogers, « Dirk the Demon » de Bill Everett qui trouvera la gloire lui aussi bientôt chez Marvel avec son « Submariner », « The Flame », un super héros écrit par Will Eisner et dessiné par Basil Berold, en vérité l’excellent Lou Fine qui souvent collabora avec Eisner et le remplaça même un moment sur « Spirit »,

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Lou Fine

 

« Yarko the Great », une histoire de Will Eisner justement genre « Ibis l’Invincible » pour ceux qui connaissent, « Rex Dexter », une des premières bandes dessinées de Dick Briefer qui plus tard fera une très belle série grotesque consacrée à « Frankenstein », « Cosmic Carson » de Michael Griffith : les amateurs véritables reconnaîtront ici le style de Jack Kirby première période, « Stardust the Super Wizard » dessiné et écrit donc par Fletcher Hanks, « The Comet » de Jack Cole qui ne sait pas encore dessiner mais qui pourtant a déjà toute la singularité de ses chefs-d’œuvres futurs, de « Plastic Man » à ses dessins pour Playboy, « Fero, Planet Detective » de Al Bryant qui disparaitra ensuite s’intégrant au studio de Jerry Iger, « Fantomah » de Fletcher Hanks encore avec la tarzanne la moins sexy du monde qui fait peur par son dessin seul, comme du Wolverton.

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Fletcher Hanks

 

Et une autre bande dessinée de Fred Guardineer, « Marvelo, Monarch of Magicians » (N’oublions pas qu’à l’époque les magiciens régnaient sur la scène et Fred Guardineer a travaillé sur plusieurs, depuis « Zatara » chez DC jusqu’à « Mr Mystic » pour Will Eisner qu’il remplacera lui aussi pendant la guerre sur « Spirit »).

« The Face » écrit par Gardner Fox, un des futurs grands scénaristes de DC, dessiné par Mart Bailey qui, comme la plupart des auteurs que je cite précédemment, signait de pseudonymes changeants : ici « Michael Blake », pour faire croire qu’il y avait toute une équipe au travail, ruse souvent utilisée aussi par Kirby en ces temps enfuis.

Puis la première histoire où Jack Cole trouve son style, à la fois grotesque, expressionniste, réaliste et humoristique, « Silver Streak », suivi de « The Claw » où il aboutit à son style achevé, inimitable et parfois mal imité depuis.

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Jack Cole

 

Puis Wolverton qu’on ne pouvait pas ignorer même si maintenant tout le monde le connait, avec « Spacehawk, Superhuman Enemy of Crime », et Bill Everett encore avec « Sub Zero », et Kirby encore avec « Blue Bolt », mais j’arrête d’énumérer.

En ce moment, je subis un peu ce qu’Umberto Eco appelle « Le vertige des listes ».

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Basile Wolverton

 

Ce que je voulais juste dire, c’est que tout est sublime :
Il y a les dessinateurs qui ne feront pas grand chose d’autres car ils n’avaient pas les moyens techniques pour séduire un grand public, et aussi de futurs grands artistes qui n’ont pas trouvés leur marque mais qui parfois vont perdre ensuite la folie des origines, devenant plus habiles, plus normaux, hélas.

Ces bandes dessinées là sont les cousines des pulps, du délire naïf et flamboyant qu’il y avait encore dans les magazines populaires américains : des idées folles pas toujours abouties : c’est encore mieux car on peut remplir les vides, tremplins pour notre imaginaire.

C’est un émerveillement visuel constant tant au niveau du dessin que des couleurs que des mises en pages audacieuses parfois par défaut : une manière de faire de la bande dessinée qui va vite disparaitre et qui ne réapparaitra que beaucoup plus tard dans les années 60/70 avec le surgissement de l’underground américain car les débuts des comic books, c’était comme l’underground : tout était possible surtout l’impossible.

Il faut absolument que vous achetiez ce livre et qu’un éditeur français intelligent le publie.

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