L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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GOG de Giovanni Papini, illustré par Rémi

dimanche 2 janvier 2011 par "Jean-Pierre Dionnet "

Une jeune maison, les éditions Attila, commence fort puisque pour l’instant tout ce que j’ai lu chez eux est indispensable. C’est le cas de « Gog », un livre sidérant.

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Certains d’entre vous connaissent Papini, ils ne sont pas nombreux, grâce à au moins un livre qui a été réédité plusieurs fois « Le Miroir qui fuit », recueil de nouvelles présenté par Jorge Luis Borges édité en 1978 puis réédité plus récemment aux éditions Panama. Il n’était pas ressorti depuis 1932, date de sa première édition chez Flammarion qui fut pendant longtemps son éditeur. Il revient doucement puisqu’à la fin du dernier millénaire les éditions Allia, autre formidable petit éditeur, ont réédité « La vie de personne ».

C’est un auteur paradoxal. Il fut futuriste, il devint chrétien, il fut fasciste et écrivit son autobiographie à vingt cinq ans (un homme fini). Il détestait l’humanité et il le lui disait haut et fort. C’est une succession de petits textes que je mettrai un siècle à lire et c’est pour ça que je vous en parle maintenant, « Gog » est sidérant.

Il est sorti en même temps que « Moravagine », il en a la folie et, quand le dos de couverture dit « Plus cynique qu’Ubu, plus sadique que Maldoror, plus cruel que Fantômas, plus drôle que Moravagine, n’achetez surtout pas ce livre vous le regretteriez », il ne ment pas.

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De plus le livre est illustré de manière magnifique par Rémi qui a fini par se faire vider de « Libération » pour sa vision trop radicale de l’actualité. De temps en temps je le retrouve dans le magnifique fanzine artistique « Hôpital Brut ». J’ai commencé au hasard, picorant un texte sur Edison qui se dénigre et se déprécie en disant qu’il n’a fait rien d’autre que des machines et que cela n’a pas grand intérêt.

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Il y a l’excentrique qui fait collection de sosies, je citerai par exemple le texte « A.A. et W.C. » dont voici un extrait :

« Je sors à l’instant d’un immense restaurant de luxe. Horrible !

Rien de plus répugnant que toutes ces bouches qui s’ouvrent, que ces milliers de dents qui mastiquent. Des yeux attentifs, avides, brillants ; des mâchoires qui se contractent et se démènent ; des joues qui, peu à peu, deviennent rouges… L’existence d’auberges publiques est la meilleure preuve que l’homme n’est pas encore sorti de la phase animale. Cette absence de pudeur, même chez ceux qui se croient des nobles, des raffinés, des intellectuels m’épouvante. Le fait que l’intelligence humaine n’a pas encore associé la manducation à la défécation démontre bien notre grossière insensibilité. Seuls certains monarques d’Orient et les papes de Rome sont arrivés à comprendre la nécessité de se tenir à l’écart des témoins dans un des moments les plus pénibles de notre servitude physique – et ils mangent seuls ainsi que tous devraient le faire.

Le temps viendra où l’on s’étonnera de l’habitude que nous avons de manger en société – jusqu’en plein air, et en présence d’étrangers – de même que nous frémissons aujourd’hui de dégoût en lisant que Diogène le Cynique satisfaisait sur la place publique à ses instincts les plus immondes. Ce besoin d’ingurgiter pour ne pas mourir des morceaux de plantes et d’animaux est une des pires humiliations de notre vie, un des signes les plus honteux de notre asservissement à la terre et à la mort ».

Il lança une revue mensuelle puis hebdomadaire « Lacerba », Papini était encore un gamin pourtant, c’était en 1913 il était né en 1881, et il accueillit dans cette revue désormais rarissime mais toujours sulfureuse, nombre de manifestes futuristes comme « Contre la Douleur, contre la morale sexuelle ou le manifeste de la luxure » et les premiers poèmes d’Ungaretti et de Paul Fort, et des textes de Max Jacob ou d’Apollinaire.

Prince du paradoxe, on comprend que Papini de par son goût ait fasciné Borges et il a des accents de Chesterton dans sa manière de tout mettre sans dessus dessous.

Avant de devenir catholique, il laissa longtemps entendre que le Christ était homosexuel par exemple et Gog, son héros, est un mégalomane richissime qui fréquente tout le monde de Georges Bernard Shaw à Frazer, le véritable inventeur de l’anthropologie, et chaque fois il est déçu par la banalité et le manque d’intérêt de ces génies qu’il rencontre.

Il est riche au-delà de tout ce qui est possible mais cela ne le mène nulle part, il se rêve pauvre d’ailleurs et rêve de « chirurgie morale » et de vente aux enchères de la République. Il a de l’humour, très noir bien sûr certes, mais évidemment comme tous les paradoxaux, par moment il frappe juste et nous amène à reconsidérer notre vision du monde.

Je vous en reparlerai peut-être un jour quand je l’aurai fini mais cela sera dans longtemps, car cela fait partie de ces livres qu’on prend et où on se dit qu’on y reviendra et l’on y revient.

Ah ! ce poème chinois écrit en calligraphie chinoise et qu’il nous demande de méditer sans aucunement le traduire !

Il y a de plus une postface éclairante de Benoît Virot appelée « voltface » et on signale enfin que la résurrection du Prix Nocturne qui fut décerné pour la première fois en 1962 à Léo Perutz pour l’admirable « Le Marquis de Bolibar » ressuscité par Attila en 2006.

Dans la première fournée, malgré la présence de « Neige » d’Anna Kavan, de « La Cité des Asphyxiés » de Régis Messac, de « Harengs frits au sang » de Jean Duperray, d’autres textes sidérants et depuis longtemps indisponibles, le prix alla à « Gog ».

A signaler parmi les livres indispensables du même éditeur, « La Trilogie de Treehorn » de Florence Parry Heide : « Le rapetissement de Treehorn », « Le Trésor de Treehorn » et « Le Souhait de Treenhorn », illustrés par Edward Gorey et l’annonce pour bientôt de la première édition en France du livre de James Matthew Barrie, oui l’auteur de « Peter Pan », « My Lady Nicotine ».

Un éditeur à suivre de très très près.

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