L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

Liste des billets

La bande Dessinée aujourd'hui

mercredi 30 septembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

Oui :
La bande dessinée aujourd’hui ne traverse pas que des chemins de roses et je laisserai un de ces jours Joe Staline, qui m’a promis de sortir de sa retraite, vous dire ce qu’il pense de certains albums récents et surtout de certains auteurs définitivement sclérosés qui continuent inlassablement de répéter les mêmes choses, ad nauseum.

Par contre, il se passe quelque chose en ce moment de bien intéressant :
j’ai l’impression que ces jours-ci le sang neuf arrive (qui l’eu cru ?) de dessinateurs qui, si ils faisaient « un vrai métier », seraient déjà à la retraite ou profiteraient de leur « carte vermeille » pour visiter le Péloponèse.

C’est ainsi que Margerin ayant enfin accepté son âge, donc celui de son personnage, est redevenu l’auteur drôle mais avant tout intimiste qu’il était à ses débuts.
C’est ainsi que Bilal ayant été au bout de son système, magnifique, a fait un album différent qui n’est ni tout à fait de la bande dessinée traditionnelle ni tout à fait ce qu’il faisait jusqu’à récemment. L’album s’appelle « ANIMAL Z» et c’est une splendeur visuelle que je n’ai pas encore lu : je me le garde pour les vacances.
Je suis comme ça, quand je reçois ou quand j’achète une pile de livres, je garde souvent celui qui sent le meilleur pour plus tard, ce qui est un peu du masochisme car je commence par ceux qui me semblent les plus faibles, ce qui au fond est idiot.

Et c’est ainsi surtout que j’ai vu chez Philippe Druillet une toile inachevée (il n’y a que lui qui croit qu’elle est inachevée), qui donne l’impression d’avoir été réalisée par Francis Bacon qui aurait couché avec Gericault pour avoir un bâtard qui ferait du Druillet nouvelle manière. Il a trouvé une manière de peindre ses démons qui ne rejoint pas le raffinement de Gustave Doré qu’il aime tant, mais plutôt la folie simplificatrice de Kubin ou de Redon ou des esquisses de Gustave Moreau qui furent toujours bien supérieures à ses toiles, ce dont Moreau souffrait.

En tout cas, ce quasi vieillard (je peux le dire, nous avons le même âge) est définitivement moderne et il me semble être, pour l’instant, le premier peintre important du troisième millénaire. Cela arrive, puisque rappelons le, c’est à 60 ans passé que Charles Laughton fit son premier et unique film « La nuit du chasseur ».

Dans ce tableau, il y a tout le talent de Druillet mais aussi toutes les souffrances et toutes les difficultés qu’il a traversées comme tout un chacun, avec le temps qui passe et la vie qui se délite.

Mais il a la chance d’être un artiste égotiste et égoïste qui profite de tout, même de lui-même, et de ses interrogations voire de ses malheurs, il a tiré une manière nouvelle, un art nouveau.

On reparlera bientôt je pense du Druillet nouveau et non plus comme un grand maître du passé qui  bouleversa la bande dessinée en son temps.

Norman Saunders attaque

mardi 29 septembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

NormanSandersAttaque1_defaultbody

Norman Saunders, vous ne le connaissez pas, et pourtant vous le connaissez, car c’est à lui (avec la complicité de Wallace Wood) qu’on doit les célèbres cartes merveilleusement vulgaires et totalement paranoïaques de « Mars Attacks », chef-d’œuvre de racisme anti-martien. Et j’espère que l’Association de Défense de l’Image des Extra-terrestres (ADIE) un jour s’en plaindra, puisque c’est une minorité qui pour l’instant ne s’est pas exprimée.

NormanSandersAttaque5_defaultbody

NormanSandersAttaque6_defaultbody

Norman Saunders dessinait comme un dieu mais il était vulgaire.

Ce que je veux dire, c’est que ses plus belles illustrations, alors même qu’il savait tout faire, sont des gags sexy, des reproductions de voitures impossibles et de motos improbables, à ses débuts pour « Modern Mechanic », des images de science fiction forcément catastrophistes pour des pulps, des images sexy encore pour des pocket books, mentant sciemment sur le contenu, des couvertures de comic books et surtout de « Men’s Magazine ».

Les « Men’s Magazine » c’était simple : sous prétexte de nous parler d’un conflit au bout du monde (à l’époque c’était souvent en Asie), ils s’arrangeaient toujours pour être, il n’y a pas d’équivalent en français, « lurid ». Oui, la pauvre exploratrice allait être mangée par des cannibales. Oui, dans une œuvre dont j’ai fini par me débarrasser car elle terrorisait mes enfants, le soldat est terrifié quand les coupeurs de têtes brandissent devant lui au bout d’une lance la tête de son copain de chambrée.

Quand il fait le « Riddler », il lui fait des dents de lapin, quand il fait « Batman », il lui rajoute un masque à oxygène, et puis il y a « Mars Attacks » dont je veux vous montrer l’image « Horror in Paris », où la Tour Eiffel se fait avaler par un ver géant.

NormanSandersAttaque7_defaultbody

Artisan discret, Norman Saunders réussit un art parfait en redégurgitant les fantasmes et les peurs du moment, et en les rendant vraisemblables. Il est, avant le pop-art, un pop-artiste. Il est, avant le post-moderne, l’inventeur du post-modernisme avec toute sa quincaillerie. Lui, je pense, se considérait juste comme un homme qui faisait son travail, ce qu’on lui demandait, avec le plus de plaisir possible. Ce plaisir se sent.

Je pense que si on lui avait dit tout ce que je viens de vous dire, et qu’il aurait un jour un grand coffee table book (il n’y a pas d’équivalent en français, cela veut dire les beaux livres qu’on ouvre à peine mais qu’on met sur la table du salon pour impressionner les invités) à côté des habituels suspects, Helmut Newton ou Picasso, il aurait rigolé.

Mais voilà, le livre est là.

Il est mort en 1989. Norman Saunders était d’une richesse d’imagination qui était encore améliorée par ses limites techniques. Il y a chez lui une pesanteur, une lourdeur et une absence d’élégance qui rendent tout encore plus fort et encore plus crédible.

C’est un de ces livres dont vous ne vous lasserez jamais.

NormanSandersAttaque3_defaultbody
NormanSandersAttaque4_defaultbody
Commentaires (1)

Les livres dont je vous parle sans les avoir lus

lundi 28 septembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

J’ai la mauvaise habitude ou plutôt la bonne de garder pour mon été et pour mes vacances, des ouvrages qui me paraissent essentiels.

C’est le cas de « En parlant du diable et autres pièces de guerre », édition établie et présentée par Roland Lacourbe, de l’intégrale des pièces radiophoniques de John Dickson Carr, l’auteur de « La chambre ardente » aux éditions l’Atalante.

C’est du pointu et c’est donc de l’universel, car John Dickson Carr, avec sa manie des défis impossibles et des chambres closes où l’on meurt mystérieusement, avec toujours une explication aussi logique que pataphysicienne, est un génie absolu dont il faut tout lire.

En plus, il y a une magnifique introduction de Roland Lacourbe qui reste, on l’a un peu oublié, le meilleur spécialiste du cinéma anglais mais aussi de l’espionnage, au travers conjointement du cinéma et de la littérature. L’homme est discret, trop, mais son œuvre est toujours essentielle.

C’est le cas aussi de « Sunnymoon » de Blutch, sous une belle couverture, hommage à Peellaert (qui n’aurait pas déplu à Guy, je pense), qui est pour l’instant la seule bande dessinée que je garde pour mes vacances hypothétiques.

A cela plusieurs raisons, mais l’essentiel est que le livre est riche, ce n’est pas un de ces 48 pages que je lirais en deux secondes et qui ne vaut pas le poids du papier par rapport au temps de lecture. Quand on part en vacances, on essaye de voyager pas le plus léger mais le moins lourd possible et j’ai toujours trop de livres avec moi, d’autant que je risque d’en trouver sur place, chez les brocanteurs particulièrement.

Le dessin de Blutch est extraordinairement habile, il y a plein de petites bulles et je sais que j’en aurais pour mon argent.

J’espère qu’il ne prendra pas mal l’hommage que je veux lui rendre ici. Il est pour moi le seul descendant de Goossens, autre extraordinaire dessinateur qui n’a pas choisi de voie simple ni royale, mélangeant les traités, les styles, les ambiances, pouvant être lyrique mais l’évitant au maximum, pouvant être drôle mais parfois ne l’étant pas, cassant les histoires en somme en un plaisir constant qui devient celui du lecteur.

Il y a des livres que je regarde pour les images, il y a des BD que je lis pour les textes et il y en a bien peu, à part Moebius, Goossens et Mandryka, où j’ai le plaisir des deux.

Je garderai « Sunnymoon » non pour la plage (je ne veux pas l’abîmer) mais pour la véranda, dans la Creuse sans doute.

LesLivresDontJeVousParle_defaultbody
LesLivresDontJeVousParle2_defaultbody
Commentaires (1)

La Forêt de Cristal

vendredi 25 septembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

de J.G. Ballard

Chez Denoel Lunes d’Encre, réédition, mais je ne vous ferai pas l’article d’un des textes les plus extraordinaires de J.G. Ballard qui n’a pas encore la sécheresse moqueuse et nihiliste de la fin de sa vie, et qui est encore poétique dans cette formidable « Forêt de Cristal ». Il y a un soupçon de lyrisme à la Bradbury, mais aussi une écriture transfigurée, proche des expériences littéraires du nouveau roman dans ce qu’il avait de meilleur.

C’est un livre obligatoire.

Commentaires (1)

Charlie Schlingo for ever

mercredi 23 septembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

Charlie Schlingo, qui ressemblait un peu à un Burt Reynolds concassé, finira par ressembler au vrai, dans sa splendeur, dans « Délivrance ».

Puisque polémique il y a autour du livre superbe que lui ont consacré Jean Teulé et Florence Cestac  « je voudrais me suicider mais j’ai pas le temps » aux éditions Dargaud, et qui, avec le petit roman paru chez Futuropolis, dont le titre m’échappe à la seconde, consacré à son intoxication involontaire – il n’allait pas laisser perdre toute cette bonne héroïne – et à sa manière radicale de se désintoxiquer, font maintenant partie de la légende Schlingo.

Stéphane Rosse m’a envoyé un courrier où il refuse de participer à ladite polémique qui semble grandir sur le net, autour dudit livre, puisque certains pensent que Teulé et Cestac ont trahi Schlingo. Bien sûr que non, bien sûr que oui.

Le Schlingo dont ils parlent est le Schlingo qu’ils ont vu, et ressemble pour partie au Schlingo que j’ai connu. Mais il y avait beaucoup de Schlingo et ma femme, par exemple, n’a pas aimé le livre car Charlie, qui était très pudique, pouvait être un charmeur extraordinaire avec les dames, laissant ses ennuis à la porte et leur faire passer une soirée merveilleuse. Il était pour elles une espèce de fou chantant à la Trenet, au sens propre, car il n’hésitait pas à entonner la mélodie, y compris le jour de notre mariage : c’était aussi quelqu’un qui apportait du bonheur.

Attendons maintenant le prochain livre sur Schlingo. Le plus important c’est qu’on le réédite et que l’Association a en projet une intégrale du maître, avec d’abord la réédition de « Gaspation ! » avec des tonnes de pages en plus, puisqu’on est allé compiler des planches de « Gaspation ! » certes, mais aussi certaines de « Josette de Rechange », d’autres de « Désiré Gogueneau est un vilain » et même du « 30/40 Schlingo de Futuropolis, c’est une merveille. Avec surtout de belles pages couleurs auxquelles il a apporté un soin maniaque, qui ne sont pas sans me faire penser à la première période de Jacovitti, la plus belle mais en plus crade.

Sacré Charlie !

Je regrette juste la préface de Wolinski qui avait son Schlingo à lui. J’en reprends un bout (j’espère que Wolinski ne m’en voudra pas), d’autant que nous avons bien rencontré le même Schlingo (mais j’ai aussi rencontré l’autre, celui de Teulé et Cestac et bien d’autres encore) :

« Un dessinateur humoriste, comme n’importe quel autre créateur, met à chaque fois dans son travail tout ce qu’il sait, tout ce qu’il aime et tout ce qui le terrifie. Mais il ne veut pas que cela se sache. Alors il brouille les pistes, il se cache. Que ce soit derrière la fausse vulgarité ou l’abstraction, le raccourci ou l’exagération, le paroxysme ou le parodique, la fausse sincérité ou l’agressivité, il se cache. Parce qu’il est là pour faire rigoler et que sa hantise, c’est de ne pas se prendre autant au sérieux que les pantins dont il se moque ».

Dans ce livre justement, on me fait poser la question que je posais sans cesse à Charlie : « Es-tu un idiot ou un génie ? » et à laquelle, la plupart du temps (pas dans le livre où il se dévalue), il ne me répondait pas.

De mon côté et sans rentrer dans la polémique, je dirais qu’il savait bien qu’il avait beaucoup plus de talent que la plupart mais qu’il souffrait du fait qu’il avait peu de lecteurs et ses disques, peu d’auditeurs.

Sache Charlie que tu en as que tu n’as pas connu, et que, par exemple, Michel Houellebecq à qui j’ai donné un des disques des « Silver d’Argent », m’a dit qu’en ce moment il l’écoutait sans cesse. Ce qui me fait penser d’ailleurs qu’une réédition de l’intégrale de Schlingo devrait comprendre forcément sa discographie.

C’est publié par l’Association qui, décidément, fait en ce moment un excellent travail, ne se trahissant pas mais évoluant vite et allant chercher un peu partout dans le monde, non seulement la suite des œuvres des associatifs, mais tout ce qui leur ressemble, en Serbie, en Afrique du sud ou ailleurs. Y compris pour le patrimoine dont hélas, mon vieux Schlingo, tu fais partie désormais.

Et évidemment, vous devez lire « Josette de rechange », également édité par l’Association qui, lui aussi, picore les aventures de Josette parues dans la première version de « Josette de rechange », celles inédites parues dans « Charlie Hebdo », et celles ultimes qui parurent dans le recueil « Désiré Gogueneau est un vilain » chez Futuropolis, plus un résumé inédit.

CharlieSchlingoForEver1_defaultbody
CharlieSchlingoForEver2_defaultbody
Commentaires (6)

Impressions Bretonnes

mardi 22 septembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

A Saint-Malo, lors du festival « Etonnants Voyageurs » qui a eu lieu du 30 mai au 1er juin 2009, dans ce qui est le plus grand festival français culturel, car le seul totalement transversal depuis le très passionnant festival du film historique de Pessac. On pouvait y croiser des gens qui avaient fait des films de fictions, de documentaires sur l’époque, des historiens, des fous furieux. On pouvait parler de Jeanne d’Arc avec à la fois des fous vaguement kabbalistes, des historiens de Jeanne d’Arc et l’actrice qui rêvait de jouer Jeanne d’Arc justement (il n’y avait pas encore en ce temps-là le film de Besson et l’on parlait surtout de celui à venir de Kathryn Bigelow) et je m’étais juré de n’acheter aucun livre.

Zéro, rien, nada, niente, j’en ai trop. Et puis je suis tombé, ce fut une malédiction, sur un éditeur régional « Les Editions Palantines » et là, je n’ai pas pu résister car cet éditeur fait un travail admirable (infos@editionspalentines.com, www.editionspalantines.com). Je vais vous indiquer sur quelques jours, quelques livres qu’hélas vous ne pourrez pas ne pas commander. Je ne peux m’empêcher aussi de vous donner leur adresse qui fleure bon la Bretagne : Editions Palantines - 49 hent Penc’hoad Bras - 29700 Plomelin.

Il faut savoir qu’il n’y a pas que Tahiti dans la vie (où alla se réfugier Gauguin) mais que deux endroits, pour des raisons de ciel et de circonstances, donnèrent à des peintres, parfois les mêmes, du génie de la fin du XIXème siècle aux années 30. Ces endroits étaient la Côte d’Azur et, entre autres, le petit village perdu de Saint-Tropez, où Signac passa quelques années à travailler selon les théories de l’impressionnisme moderne, celles de Seurat. Mais il fit d’abord la même chose en Bretagne et il y eut, en dehors de ces immigrants (tous ceux qui allèrent en Bretagne pour le soleil rare, mais admirable, les vagues et les rochers et les bateaux de pêche), nombre d’artisans locaux d’une importance considérable.

« Impressions Bretonnes – La gravure sur bois en Bretagne (1850-1950) » est un gros catalogue relié, édité à l’occasion d’une exposition au Musée départemental breton de Quimper, en 2005, et dû à un érudit réel qui s’appelle Philippe Le Stum.

ImpressionsBretonnes1_defaultbody

On découvre (dans ce qui est une de mes marottes en ce moment – il faut toujours avoir des marottes – la gravure sur bois) que la Bretagne a régné au même moment d’ailleurs où, synchronicité, un autre pays de l’autre côté de la Manche était en train aussi de donner le meilleur de la gravure sur bois, au niveau et au-delà des plus grands américains, qui eux, progressivement, abandonnèrent le support après les années 40 en gros : c’était évidemment l’Angleterre.

De cela, je parle ailleurs, à propos des graveurs sur bois, anglais, qui sont eux aussi en ce moment à l’honneur, chez eux.

Il y a les petits maîtres romantiques qui, à part l’immense Yan Dargent dans les illustrateurs et dont il ne sera pas parlé ici, valaient les français de souche comme Tony Johannot. Et puis très vite les grands graveurs sur bois, bretons, qui, influencés par le japonisme (c’était l’école de Pont Aven, autour d’Emile Bernard d’abord, de Gauguin et des autres), allèrent vite vers une simplification magique qui anticipait sur les expériences néo-impressionnistes et cubistes, qui allaient être la règle dans l’illustration française en général dans les années 20 et 30. Les sujets étaient toujours les mêmes : calvaires bretons, coiffes bigoudènes et surtout bateaux et arbres sous le vent.

On sent aussi la concurrence avec les eaux fortes de la même époque dues à Henri Rivière, et il y a surtout le magnifique mouvement de « la société de la gravure sur bois originale », dont un artiste au moins est passé à la postérité : Jean-Emile Laboureur.

Il y eut même – cela peut sembler absurde puisque la mode nous venait du Japon – un japonais, Kiyoshi Hasegawa, né à Yokohama en 1891 et mort à Paris en 1980, qui fit d’abord une revue littéraire néo-celtique, au Japon, « Seihai », puis qui s’installa en France en 1919 et devint breton.

Sur le reste, j’irai vite, car l’auteur a bien fait son travail, comparant les gravures japonaises de Hiroshige à ces disciples locaux ou d’ailleurs, comme Ethel Mars. C’est une américaine du Masassuchets qui, avec d’autres graveurs (essentiellement des femmes), donna dans une gravure pauvre, admirable, qui rejoignait le pointillisme, et j’arrête là, contes celtiques, travailleurs de la mer poussant des filets, des bretons qui font la même chose au même moment que les peintres et graveurs régionalistes américains de la génération Grant Wood.

Ce qui m’amènera d’ailleurs à vous parler d’autre chose : c’est qu’il y avait définitivement dans tous les pays autour des années 20 et 30, ceux qui avaient choisis la campagne, rats des champs, et ceux qui avaient choisis la beauté de la ville et de ses machines, voir Fernand Léger, rats des villes. Deux écoles qui se rejoignaient et se complétaient dans, souvent, une impression de solitude : solitude paysanne au cœur de vallons crépusculaires traversés soudain par trois voitures de bootleggers pour Grant Wood, ou solitude des gens pris dans les rets de la ville comme chez Hopper.

Mais cette approche régionaliste ou citadine, qui était d’ailleurs due parfois aux mêmes artistes, était en fait basée sur une question essentielle : notre rapport à la nature et ce que nous faisons d’elle et les images, grand bonheur, n’était pas là pour dénoncer ou pour magnifier. Juste pour montrer ce que regardaient et voyaient les rats des villes et ce que voyaient les rats des champs et ce que nous regardons, et ce que nous voyons au travers d’eux.

Nous qui avons trop oublié que, si nous vivons dans des villes, ce n’est pas naturel, et qui parfois, à la campagne, nous sentons comme perdus (le temps passant, certaines personnes ne supportent pas la ville ou la campagne), fracture viscérale d’un monde qui va mal et que nous déguisons maintenant sous le terme d’écologie, même si une partie du problème n’est pas la survie de l’humanité mais juste notre position par rapport à la nature. D’où quelques malentendus que les écologistes et leurs ennemis entretiennent pour semer davantage la confusion et gagner un peu de temps jusqu’à l’issue fatale.

ImpressionsBretonnes2_defaultbody
ImpressionsBretonnes3_defaultbody

Le retour des bazookas

lundi 21 septembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

Loulou et Kiki Picasso viennent de nous donner à l’Association un livre indispensable : « Engin Explosif Improvisé », qui est un chef-d’œuvre absolu, composé pour partie d’anciennes planches des Bazooka, où l’on retrouve aussi la formidable Olivia Clavel et quelques autres participants de l’aventure, mais dont toute la première partie est inédite.

A une époque de politiquement correct, le politiquement incorrect des Bazooka est un miracle merveilleux et curieusement un acte de courage alors qu’il y a trente ans, cela semblait une évidence : les temps ont terriblement changé pour le pire.

Ici, la femme objet est exploitée visuellement, quartier de viande rose, aux limites du porno le plus veule. Ici, on retrouve une imagerie nazifiante désormais interdite, même si au temps du punk on avait bien compris que la ressusciter était une manière d’enterrer, une fois pour toute, le passé trop présent encore dans les années 70, et que certains comme De Gaulle surent savamment utiliser, et qui était devenu alors un poids trop lourd et déjà lointain qui empêchait d’avancer.

Il ne manque, mais cela ne serait plus possible aujourd’hui, que quelques dessins légèrement pédophiles comme Bazooka n’hésitait pas à en faire avant. (Aujourd’hui, on ne pourrait pas éditer « Lolita » de Nabokov sans doute, ni faire le film homonyme avec James Mason). Curieux de voir qu’aujourd’hui comme au temps de la royauté, on emprisonnerait à nouveau Sade.

Je ne vous ai pas parlé beaucoup, dans tout ça, du livre de Loulou et Kiki Picasso. Disons simplement que c’est un livre de leçons de morale sur la manière dont nous devons cesser d’accepter les diktats du monde et retrouver notre liberté de penser. Ce, dessiné de la manière magnifique qui fut toujours la leur, avec cette fausse froideur terriblement brûlante, ce dessin extraordinairement classique et extraordinairement moderne à la fois, qui fit toujours leur force.

Ce que j’attends maintenant, c’est le retour de l’immense coloriste que fut leur collègue Olivia Clavel et dont on n’entend plus beaucoup parler ces temps-ci. C’est dommage.

Le livre est publié par l’Association qui est en train de devenir décidément le seul éditeur indispensable de bandes dessinées en France.

LeRetourDesBazookas1_defaultbody
LeRetourDesBazookas2_defaultbody
LeRetourDesBazookas3_defaultbody
Commentaires (1)

La Gravité des bois gravés d'Agnès Miller Parker

vendredi 18 septembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

Le bois gravé n’est pas un art nouveau, loin de là.

Mais il vécut un Age d’Or entre la fin du siècle dernier et les premiers artistes qui l’utilisèrent d’une manière narrative comme Masereel bien sûr et surtout Lynn Ward, l’inventeur du roman graphique. Il n’a jamais été surpassé dans la narration et dans la richesse de ladite narration, quoique n’utilisant aucun texte, je me souviens d’un article imbécile qu’il contestait à ses romans graphiques, l’appellation de roman graphique puisqu’il n’y avait pas de bulles. Celui-là avait oublié que nous étions encore au temps du cinéma muet et qu’il n’y avait donc aucune raison dans des romans graphiques pour faire autrement. D’autre part, quand Ward passait du noir au sépia pour refaire la même scène en onirique, c’était autrement riche que les explications baveuses qu’on trouve dans les bulles la plupart du temps.

Mais ce n’est pas de ça dont je voudrais vous parler, mais plutôt de la manière dont le bois gravé, technique assez complexe à utiliser, qui parfois aboutit à des œuvres au sens propre « de bois », a aussi donné des merveilles éblouissantes grâce à l’habileté de ses utilisateurs.

Et dans ce genre habile, aussi fort que les grands américains comme Rockwell Kent, qui illustra en Amérique tous les grands textes fondateurs, des écrits de Jefferson à la déclaration des droits de l’homme, et en même temps pour Aurora quelques livres russes, sans être jamais inquiété par le Maccarthysme. Il avait illustré Lincoln, on allait quand même pas l’accuser de communisme, en dehors de quelques français magnifiques et oubliés comme Decaris qui fit entre autre le vampire de Jean Mistler et d’innombrables timbres magnifiques - en ce temps-là, les timbres étaient magnifiques, il y avait même une critique artistique philatélique dans certains journaux, et tout cela a duré jusqu’au temps où on a commandé la pièce de cinq francs à Mathieu mais qui connaît aujourd’hui le nom de l’auteur, si auteur il y a, du billet hideux qu’on appelle l’euro.

C’est ainsi donc, je finis ma dérive, que les deux meilleurs graveurs sur bois des années 30 et 40 furent anglais, et d’ailleurs concurrents. Il y eut Agnès Miller Parker, et dans le même genre et sur les mêmes sujets, Clare Leighton.

En attendant que la seconde ait droit au livre qu’elle mérite, je vous signale l’admirable livre « The Wood Engravings of Agnès Miller Parker » de Ian Rogerson, publié concomitamment par The British Library (www.bl.uk) et Mark Batty Publisher (www.markbattypublisher.com) en 2005. Il illustra Shakespeare et des tas d’autres sujets classiques, mais donna l’essentiel de son œuvre autour de la nature avec deux livres inoubliables « Through the Woods » et « Down the River » de H.E. Bates, deux merveilles que je vous conseille également de trouver en originaux car la qualité de reproduction des bois était supérieure.

Vous verrez que son obsession ce sont les fruits, les fleurs, les feuilles, les branches et les animaux familiers, et qu’elle arrive avec un pouvoir de suggestion rare, parfois égalé par certains modernes qui font du bois gravé (je pense à un ou deux allemands dont je vous reparlerai) ou à des équivalents à la carte à gratter ou avec d’autres techniques similaires (je pense à Ott bien sûr). Mais j’avoue que l’illustrateur auquel je reviens le plus souvent quand je veux partir pour des rêves paisibles, ce sont les dessins de nature, pourtant noirs et blancs et rigides forcément, de Agnès Miller Parker, et à sa vision panthéiste, simplifiée et pourtant pas simplificatrice, des ombres, des lumières, des animaux et des végétaux, où chaque image que je regarde me laisse pantois.

Plutôt qu’un long discours, je vous laisse regarder quelques images donc, d’Agnès Miller Parker.

LaGraviteDesBoisGraves1_defaultbody
LaGraviteDesBoisGraves2_defaultbody
LaGraviteDesBoisGraves3_defaultbody
LaGraviteDesBoisGraves4_defaultbody