L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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Humbug, enfin - suite

vendredi 29 janvier 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Au 2, ils décidèrent de revenir au format magazine mais il y avait toujours 32 pages et seul le dernier numéro, le 11, passa à 48 pages pour avoir, comme on dit, « de la main » : ils durent pour cela reprendre quelques planches de Trump que Heffner leur donna, mais il était trop tard.

 

C’est alors, sans doute, que cet immense éditeur qui était avant tout un immense scénariste, décida de ne plus s’occuper que de lui et de ne plus faire qu’œuvre personnelle, même si elle demeura quelque part collective, car à part quelques bandes dessinées trop rares où il faisait scénarios et dessins, ce fut le temps de « Little Annie Fanny », collaboration entre copains avec Will Elder surtout, mais aussi avec Frazetta, Russ Heath, Mike Royer, Howard Nostrand, Jack Davis et d’autres.

On pouvait croiser Gertrude Stein qui était son assistante et travaillait avec lui comme une bête sur cette histoire de filles à grosse poitrine qui perdaient leurs vêtements au moindre prétexte et qui n’était pas encore devenue la tête pensante des féministes qui allaient brûler leurs soutiens-gorge, puis (voir Valérie Solanas) dire qu’il fallait couper les couilles aux mecs.

Les temps changaient.

 

Parfois, Kurtzman me fait penser à moi, car si nous nous étions entendus, c’est parce qu’il aimait bien Métal qui lui semblait être une nouvelle aventure passionnante et casse gueule, et comme à lui, parfois, on me demande quand je referais un magazine de bandes dessinées.

Et comme lui, je réponds désormais qu’un magazine est un cauchemar : 63 cm de haut en tout pour une collection de Métal Hurlant qui m’a pris plus de dix ans de ma vie, plus cinq de préparation, avec une famille recomposée d’artistes névrotiques, l’impossibilité d’une vie de famille véritable (heureusement je n’en avais pas, ma femme travaillant au journal avec moi).

Un magazine dévore votre temps, votre âme, votre vie, apporte d’immenses joies mais aussi d’immenses peines et soit continue et perdure, ça arrive et un jour perd son âme, soit il s’écroule tout d’un coup et c’est vous qui perdez alors un peu de votre sang.

 

Voici donc dans un boîtier parfait avec une présentation sublime, l’intégrale de Humbug, éditée par Fantagraphics.

 

C’est Mad, mais en plus sophistiqué, avec la parodie de Baby Doll par Jack Davis qui n’a jamais aussi bien dessiné dans le 1, avec sa belle couverture qui annonce la fin du monde.

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Le numéro 2 est barré du mot « radiation », avec d’étranges affiches prémonitoires où l’on voit des canons braqués sur un bateau de croisière et alors qu’il est dit « Partez pour Israël en traversant le golfe d’Aqaba ».

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Le numéro 3, parodie « O.K. Corral » et anticipe sur les magazines d’humour futurs avec son côté « back to school », Jack Davis de nouveau fait des merveilles - c’est l’époque où il fera aussi quelques livres illustrés dont un superbe Lincoln -.

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Le numéro 4 avec la reine d’Angleterre en couverture est proto-punk : on va accueillir la reine avec tous les honneurs qu’elle mérite.

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Le suivant, a une couverture en coupons à découper, pour des supermarchés fictifs, pour avoir des primes et des choses gratuites.

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Ainsi finit le premier volume avec ensuite une interview passionnante des survivants de l’aventure (interviews datées de 2005). Arnold Roth et Al Jaffee qui continuent à rire, jaune parfois, autour du perfectionnisme de Harvey à qui ils remettaient un dessin sur lequel ils avaient passé un temps fou et qui leur renvoyait au bout de quatre jours avec dix corrections, les obligeant à tout reprendre. Ce qu’ils appelaient déjà « le syndrome Annie Fanny ».

 

La suite lundi.

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Humbug, enfin - suite

jeudi 28 janvier 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Ils étaient devenus comme un vieux couple, d’accord sur tout au fil du temps, ils pensaient tous avoir raison, ensemble, contre le monde entier.

Ils voulaient faire quelque chose de plus sophistiqué que Mad et même que Trump, retrouver quelque chose de l’humour intellectuel qu’il y avait dans les « Colleges Magazine », en gros dans le Harvard Lampoon qui allait devenir le National Lampoon. 
Mais ils arrivèrent encore trop tôt.

Arnold Roth était devenu l’autre chef avec Harvey et ce dès Trump.

Ils bouffaient ensemble, rigolaient ensemble, vivaient presque ensemble. Ils étaient revenus au format comic book de Mad.

Ils vendaient Trump pour un prix ridicule, quinze cents, alors que la plupart des magazines était à vingt-cinq cents, (les seuls qui pouvaient se permettre de vendre pour un prix aussi bas étaient ceux qui vendaient des tonnes et qui avaient de la pub, comme Life). Même « Playboy » coûtait beaucoup plus cher.
Ils étaient presque au prix d’un comic book ordinaire, qui à l’époque coûtait dix cents.

Alors il se passa quelque chose qui s’est passé un grand nombre de fois en ce qui concerne de nouveaux magazines pas conformes à la norme : les distributeurs ne surent pas quoi en faire.  Ce n’était pas un comics malgré son format, ce n’était pas un magazine à cause de son format.
Ca ne marcha pas.

Ce qu’il y avait de bien dans Mad, c’était les parodies systématiques qui faisaient toujours entre six et huit pages et ce qu’il y avait de nouveau dans Humbug, c’est que tout était possible, comme dans un vrai magazine. 

Comme ils n’avaient pas de budget pour la couleur, ils choisirent la bichromie qui était fort à la mode (c’était le temps de « Selection du Reader’s Digest » où les plus grands illustrateurs américains qui travaillaient aussi pour le Saturday Evening Post en couleurs, faisaient de la bichromie : « Selection » vendait cinq millions d’exemplaires en Amérique).

Leur utilisation de la bichro était magnifique mais elle dûe éloigner par son minimalisme ceux qui étaient habitués aux magazines et aux comics en couleurs.

Et au lieu d’en rester à la parodie des genres populaires comme dans Mad, ils s’attaquèrent à la politique, ou aux classiques de la littérature.

Ce fut aussi un magazine qui, avant tous les autres, critiqua « l’american way of life » avec un brio inégalable.
Mais là aussi il venait trop tôt.

 

Dès le 1 de Humbug, le voyant d’alarme s’alluma.

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La suite demain.

Humbug, enfin - suite

mercredi 27 janvier 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Lui pensait qu’il avait échoué parce que son Mad première formule n’eut que vingt numéros, puis quelques-uns encore au format magazine où on sentait encore son influence.

Le journal ensuite devint plus tranquille, s’installa dans une qualité moindre, survécut, et survit toujours.

Quand il faisait Mad, Harvey savait qu’il avait une position de repli possible avec Hughes Heffner, qui gagnait des tonnes d’argent avec Playboy et qui l’admirait sincèrement.

Ce qui fait que dès que Mad le comic book s’interrompit et devint magazine, il attendit six numéros puis s’en alla.

 

Avec Heffner donc, il lança Trump au même format que Playboy et avec la bande habituelle de Mad plus son nouveau copain Arnold Roth qui faisait des choses sublimes en couleurs ou au lavis.

Il venait de l’animation, il a fait des pochettes de jazz, il travaillait à Esquire et il était copain avec Dave Brubeck du « Dave Brubeck Quartet » : on ne pouvait pas être plus hip.
 

Mais Kurtzman était un peu comme son disciple Mandryka : il voulait faire un magazine mais ne voulait pas s’emmerder, si bien qu’au temps de Mad grâce à la présence de Gaines, sévère patron des EC, il sut rester dans les délais, quitte à réimprimer de temps en temps quelques bandes passées quand un dessinateur n’avait pas livré.

Mais quand il se retrouva seul maître d’œuvre avec Trump, ça n’alla pas loin, l’administration le gonflait, il ne pensa jamais commerce, ne fit rien pour séduire le public autrement que par leur talent, et le magazine s’écroula d’un coup : les ventes ne démarraient pas, deux numéros étaient déjà sortis et Kurtzman en avait huit d’avance.

Heffner qui s’en voulait, lui laissa les bureaux et le matériel,il décida avec sa bande de copains qu’ils allaient continuer.

Mais il y avait trop de liens presque familiaux  qui s’étaient créés entre eux à Mad, et puis au travers de l’aventure Trump. Ils prirent la décision de faire un magazine en quelque sorte en coopérative, bien longtemps avant L’Echo des Savanes, ce que John Benson, dans sa préface (Benson fut un des premiers à parler bien de la bande dessinée il y a longtemps dans Graphic Story Magazine et il continue à être un des meilleurs), explique bien : c’était en quelque sorte une commune, au sens américain, plus proche de l’idée hippie que de la commune de Paris.

Ils décidèrent d’abord à l’unanimité de vendre leur journal à un éditeur. Ils en trouvèrent deux : un qui y crut immédiatement, et l’autre qui se désintéressa vite de l’affaire.
Puis, celui qui avait dit oui, dit non.

 

Alors il fut le premier peut-être à faire son journal sans soutien financier, créant ainsi cette grande aventure qu’allait être l’underground, d’où peut-être la nostalgie et même l’aigreur de Harvey plus tard, quand il dit qu’il était arrivé trop tôt, ils décidèrent alors de s’auto-publier.

 

La suite demain.

Humbug, enfin - suite

mardi 26 janvier 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

C’était à Londres, j’avais appris qu’il était à une Convention.

J’y suis allé exprès. Il était déjà très malade. J’avais peur de le voir et en même temps envie. Il n’était pas à la Convention et on m’a dit d’essayer de le joindre au téléphone.

Il m’a dit de venir à son hôtel.

Quand je suis arrivé, j’ai demandé Monsieur Kurtzman. On m’a dit qu’il n’y avait pas de Monsieur Kurtzman, puis le concierge m’a montré un téléphone mural de l’autre côté de la pièce.

Au-dessus du téléphone, il y avait une petite flèche sur un post-it. J’ai suivi la flèche : sous le téléphone il y avait un petit mot plié, avec une tête qui riait, celle de Harvey, qui me disait dans une bulle de monter tout de suite à la 323.

 

Nous avons bavardé pendant une heure ou une heure et demie. Il était fatigué mais il l’a caché le mieux possible.

Il plaisantait comme si de rien n’était mais le je sentais désespéré, sachant qu’il n’en avait plus pour longtemps.

On a bavardé, de manière faussement enjouée, forcée au début, et puis le temps passant il n’a plus fait semblant : nous avons vraiment ri.

 

Tout ça pour vous dire que Harvey fait partie de ces personnages que je n’oublierais jamais, comme Will Eisner ou comme Roland Topor, qui étaient aussi grands et même plus grands que leur œuvre.

 

Je ne vais donc pas maintenant vous faire l’habituel discours prédigéré sur Harvey Kurtzman : un génie tyrannique avec qui il était difficile de collaborer, puisque quand il ne dessinait pas lui-même, il faisait les mises en pages, les mises en cases, y compris les bulles et la mise en place de tous les personnages, pour les dessinateurs avec qui il travaillait, pour les comics de guerre comme pour les parodies de Mad.
Ce n’était pas facile : certains s’en sont fort bien accomodés comme Jack Davis ou Will Elder, peut-être parce qu’ils avaient la même vision.
Pour d’autres, comme Alex Toth ou comme Krigstein qui envisageaient la bande dessinée autrement, ça a été l’enfer.

 

Toujours est-il que l’idée fixe de Harvey qui aurait pu devenir juste un immense dessinateur d’humour, c’était de lancer des magazines un peu à côté de la plaque, comme « Mad » donc ou comme ces comics de guerre qui, bien avant les mouvements pacifistes, montraient la manière dont les soldats jetés dans les conflits, réagissent, et en quoi leur destin individuel est bien différent du grand dessin assigné.

Harvey voulait changer la bande dessinée.

Il y est parvenu, surtout indirectement, au travers de ses descendants.

 

La suite demain.

Humbug, enfin

lundi 25 janvier 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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J’ai assez bien connu Harvey Kurtzman, j’étais encore très jeune mais nous sommes vite devenus copains.

J’allais chez lui et je m’étonnais de voir qu’il avait des piles de Mad, période EC comics, toutes neuves à côté de son bureau. Tout comme certains gamins aujourd’hui s’étonnent que j’ai des piles des premiers numéros de Métal Hurlant, le temps passant, j’ai compris que c’était hier.

Il m’avait donné quelques numéros qu’il avait en double, sans y voir de problèmes, tout comme il m’arrive de donner à un copain qui a trente ans de moins que moi, un « Métal » numéro 2 qui lui semble une merveilleuse revue préhistorique alors que j’ai juste l’impression que le temps s’enfuit.

 

J’ai adoré Harvey qui me demandait toujours des nouvelles de Goscinny, sachant que j’avais un peu travaillé à Pilote, ne se doutant pas que Goscinny, homme charmant au demeurant mais un peu froid, me terrorisait et que je n’aurais jamais pu avoir avec lui les rapports que j’avais avec Harvey.

Assez vite, nous avons formé une bande car quand il m’invitait, il invitait aussi son grand copain Arnold Roth, merveilleux dessinateur qu’on voit surtout désormais dans Vanity Fair ou dans le New Yorker et qui me donna trois dessins sublimes, dont un fait exprès pour moi lors de notre deuxième rencontre.

Quant à Harvey, il me donnait des histoires complètes de Little Annie Fanny, premier état dessiné par lui, puis redessiné par Elder, comme si ça poussait sur les arbres.

La suite est un peu triste car un jour, je ne sais plus pour qui, ni pour quoi, j’ai interviewé Harvey. C’était l’époque où ayant quitté Mad, longtemps après Humbug, il voyait arriver les jeunes loups et entre autres Crumb, et  les comics underground.

Cette interview est passée un jour à la radio dans l’émission « Mauvais Genres » et cela m’a fait de la peine car il racontait que s’il n’avait pas eu des charges, une famille, etc. Il aurait fait comme eux.

Il savait que Playboy était une cage dorée où l’avait enfermé son grand fan Hugues Heffner et que désormais il n’était plus à la pointe du combat.

 

Mon dernier rendez-vous avec lui fut merveilleux et pitoyable.

 

La suite demain.

Mad Dogs de James Grady

vendredi 22 janvier 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Aux éditions Rivages Thriller

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Il y a une belle tradition qui remonte loin, à Diogène et dans d’autres mythologies à d’autres idiots qui avaient toujours raison. Elle passe par la création du roman policier moderne : Sherlock Holmes a des côtés pour le moins loufoques, et puis il y a le Père Brown de Chesterton dont la logique est aussi imparable qu’illogique et les enquêtes de Borges et Bioy Casares de Don Isidro Parodi, où seuls les fous ont raison.

 

Il y a une vingtaine d’années, ce fut l’extraordinaire Le Labyrinthe aux Olives de Eduardo Mendoza où on sortait carrément un fou de l’asile pour lui faire mener une enquête. C’était basé sur une histoire vraie.

Une des premières choses qui le choquait, dans le monde extérieur, était le fait qu’il y avait dans l’avion, des sacs où il était dit que l’on devait vomir et il était le seul passager à faire l’effort par politesse de régurgiter dans ce sachet de papier, s’étonnant que les autres n’obéissent pas aux injonctions, pourtant claires.

 

C’est maintenant James Grady qui s’y colle avec Mad Dogs, en Rivages Thriller.

James Grady, depuis Les Six Jours du Condor, a toujours fait dans le thriller paranoïaque documenté, où les catastrophes sont souvent déclenchées par un méchant dérangé, nazi ou autres, comme Lawrence Olivier dans le Condor.

 

Avec Mad Dogs, il atteint un sommet puisque ce sont cinq anciens de la CIA devenus fous comme des lièvres de mars qui vont se trouver face à un problème insurmontable. Ils devront s’évader de l’asile pour résoudre leur problème.

L’ennui, c’est qu’ils n’ont plus de médicaments et qu’ils savent qu’ils vont, à un moment ou à un autre et cela leur arrive plusieurs fois, péter les plombs et que dans au maximum une semaine, ils seront à nouveau dans l’incapacité d’agir.

Ça ne les empêche pas d’avancer, d’utiliser tous leurs souvenirs d’anciens combattants, toutes les ruses qu’ils ont appris dans tous les conflits sales du monde, pour la CIA justement ou d’autres organismes beaucoup plus secrets, et beaucoup plus dangereux, et ils remonteront jusqu’à l’Agence pour découvrir qui leur en veut, et qui a tué leur psychiatre au moment où celui-ci allait partir, appelé à de plus hautes fonctions.

 

Je ne vais pas vous raconter l’histoire mais comme le disent, au dos, Lehane et Pelecanos : c’est un roman définitivement rock’n roll, qui d’ailleurs cite beaucoup de musiques, particulièrement Springsteen, et un fou comme eux, Brian Wilson entre autres, en espérant savoir comment lui tirer le meilleur parti de leur folie.

 

C’est un livre dévastateur et drôle, impossible à lâcher avant la dernière ligne.

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Un autre mammouth : la guerre

jeudi 21 janvier 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

The Mammoth Book of War Comic balaye large.

 

Le préfacier, anonyme pour une fois, part du principe qu’on est tous fans de comic books de guerre et d’histoires de guerre en bande dessinée (il s’adresse aux garcons bien sûr), et il dit qu’il n’a pas oublié les classiques qu’on connait forcément, comme Blazing Combat dont je vous parle ailleurs.

Il a surtout un faible pour les comics de son enfance, des histoires de guerres anglaises qui paraissaient au format de poche et qu’en fait nous sommes peu en France à avoir lus, ceux qui lisaient Battler Britton.

Il n’y a pas, c’est dommage, les formidables comics de guerre de chez DC qui parurent chez nous dans « Choc » ou dans « Commando » et dont les meilleurs étaient dûs à Joe Kubert et dont il n’a sans doute pas pu avoir les droits.

Mais pour le reste, c’est plutôt une très bonne sélection, éclectique.

 

On trouve l’autobiographie de Keiji Nakazawa qui raconte sa jeunesse à Hiroshima : il était là quand la bombe est tombée, il en tira ensuite un long récit en trois volumes, « Gen d’Hiroshima » dont j’ai publié le premier, sans succès aucun, en même temps que « Un pacte avec Dieu » de Will Eisner.
Il était un peu trop tôt pour le manga, heureusement tout est reparu plus tard, intégralement.

 

Ils n’oublient pas Raymond Briggs et ça fait plaisir, car il est le plus grand dessinateur de bandes dessinées anglais, même si en regardant vite on pourrait le prendre pour un dessinateur de livres pour enfants : il est vraiment narratif et il utilise même (je dis ça pour ceux qui veulent que la bande dessinée ressemble à de la bande dessinée) des bulles et des onomatopées.

Son « Général de fer blanc » est extraordinaire, ne serait-ce que par la soudaine rupture du style où son dessin échevelé devient tout d’un coup réaliste, comme on passe de la caricature à ce qu’on pourrait presque appeler des dessins ou des croquis de guerre, pris sur le vif.

 

Il y a « Charley’s War » qu’on a aperçu en France, dû à Patt Mills, qui a fait, on le sait, une belle carrière depuis : scénariste pour les comic books.

 

Il y a aussi et c’est la meilleure surprise du recueil, une bande dessinée d’un nommé Askold Akishin, dessinateur russe dont j’ignorais tout.

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Apparemment, il a adapté aussi bien Erich Maria Remarque que Lovecraft ou Bradbury, et son dessin curieusement économe fait penser pour le meilleur, à du Breccia, par endroits.

 

Il y a une jeune dessinatrice Carol Swain que je vous laisse découvrir, puis des classiques venus de « Blazing Combat » dont un Toth admirable avec plein d’avions qui volent, et « Landscape », la bande dessinée par qui le scandale arriva, ainsi qu'un beau John Severin.

 

Il y a plein de petites bandes dessinées parues au format de poche, chez Fleetway souvent, rugueuses et efficaces, deux croates Darko Macan et Edvin Biukovic qui ont un côté EC comics moderne mais qui parlent d’une guerre qu’ils ont vécue.

Depuis, il sont partis en Amérique pour travailler pour Dark Horse.

C’est bête à dire mais malgré leur côté autobiographique, ils font bien attention et ne se trompent pas dans les boutons des uniformes ou de la description détaillée des culasses des armes à feu : pour l’amateur des BD de guerre, c’est important.

 

Il y a aussi, je l’avais oublié, la formidable bande dessinée « The Legion of Charlies ». (On appelait alors les soldats américains des « Charlies » mais la référence est évidemment aussi pour Charles Manson), c’est une histoire extrêmement gore de Tom Veitch qui a continué à écrire, on le sait, entre autres pour « Swanp Thing » et pour Vertigo et qui continue, dessinée d’une manière incroyable par Greg Irons qui mourut hélas dans un accident de la route en 1984.

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C’est une bande dessinée pacifiste, sanglante et terrorisante, qui devrait vous laisser pantois comme à l’époque.

 

Puis il y a un cahier couleurs assez rigolo reprenant des histoires de guerre oubliées de Sam Glanzman, excellent dessinateur. On s’en est aperçu surtout à la fin de sa vie quand il a fait son autobiographie en deux ou trois volumes dont j’ai parlé ailleurs.

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Il avait un dessin très personnel, étrange et efficace, et comme beaucoup de dessinateur de chez Dell, que l’on reconnaissait aisément.

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Il dessinait soit des histoires préhistoriques comme « Konga », soit des histoires de guerre assez classiques essentiellement basées sur d’obscurs points de stratégie pour des batailles oubliées, destinées aux petits et aux grands garçons attardés qui jouaient avec des soldats de plomb, mais avec toujours un sens du réalisme et de l’authenticité qui lui permettait d’échapper à la légèreté de certains scripts. Glanzman a toujours eu un grand talent pour choper les visages comme il le fit plus tard dans ses souvenirs de jeunesse – je me souviens d’un beau portrait de Benny Goodman -. Le seul ennui est que nous avons oublié la tête de certains Généraux dont il parle, ce qui rend l’histoire un peu opaque pour le lecteur contemporain : c’est notre faute, nous n’avons qu’à relire nos livres d’histoire.

 

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, il y a un autre dessinateur russe, Alexey Malakhov dans une belle histoire qui devrait devenir bientôt un film. Décidément, c’est là-bas que ça se passe en ce moment.

 

Et puis on retrouvera les suspects habituels, comme on dit, Will Eisner entre autres avec son « Last Day in Vietnam » avec un curieux traité rugueux sur papier chiffon.

Et dans les modernes, des noms qui ne nous sont pas familiers comme Nathan Massengill, ou davantage comme Danijel Zezelji.

 

Il y a un nommé Ilya dont je n’ai pas pu comprendre d’où il venait, son histoire fut produite pour Amnesty International et sans doute vient-il de Myanmar (qu’on appelait avant Burma), mais ce n’est pas clair.

 

Comme je ne veux pas tout citer, je dirai que le livre finit bien avec l’étrange découverte par un nommé Ulli Lust de carnet d’enfants allemands qui étaient là en 1945 quand la ville tomba.

Il essaye de mettre en images d’une manière assez naïve et quasi enfantine leurs textes, mais la poignance du propos fait que son dessin minimaliste fonctionne.

 

Comme d’habitude avec la série des Mammouth, on fait bien le tour d’un genre.

 

Dommage seulement, qu’apparemment l’auteur ne connaisse pas ou ait préféré ignoré, faute de place, la bande dessinée de guerre italienne, française ou espagnole, mais ça vous pouvez très bien le faire sans lui.

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South Bronx de Abraham Rodriguez

mercredi 20 janvier 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Aux éditions Le Serpent à Plumes

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C’est, à ma connaissance, le premier livre publié en France de cet auteur déjà célèbre en Amérique : il a obtenu le prix du « Livre de l’Année » du New York Times avec son livre The Boy without a flag et le prix « American Book » en 1995, prix littéraire prestigieux, pour Spidertown, deux autres « Bronx Tales ».

 

Je ne connais pas la couleur de la peau d’Abraham Rodriguez, sans doute hispanique, mais on retrouve dans cette histoire de vieux gamins qui mènent une vie excessive en marge et sur le fil du rasoir dont Alex, adepte des « trous noirs », qui se réveille de nuits alcoolisées sans se souvenir de rien. Il y a aussi Mink et Monk, les deux amis et concurrents : l’un est dessinateur à la mode à la manière de Basquiat, et l’autre, écrivain soudain en vogue à la manière de Brett Easton Ellis, ils sont soudain devenus la coqueluche de New York qui est beaucoup plus loin et plus près qu’il n’y paraît. Et quand Alex se réveille, il y a à côté de lui Ava, une fille magnifique dont il n’a aucun souvenir.

Ensuite, vient une histoire à la fois policière et picaresque qui fait penser à du Chester Himes.

C’est pour cela que je ne veux pas connaître la couleur de sa peau, qu’il soit hispanique ou noir, je m’en fiche.

 

En tout cas, il a un ton qui n’appartient qu’aux minorités ethniques et aux minorités sociales et une voix qui porte loin.