L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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Allan Dwan chez Carlotta enfin - 2ème partie

mercredi 31 mars 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Cela a commencé avec les cassettes vidéo puis les laser discs et les DVD, et maintenant on peut récupérer sur la toile des films par petits bouts ou en totalité qu’on a jamais imaginé pouvoir voir un jour.

On achetait aussi tous les livres possibles, soldés si possible, histoire de glaner quelques informations : elles étaient rares et nous nous les transmettions ensuite, c’était une société secrète.

Maintenant quand vous achetez un coffret de DVD comme l’admirable « Coffret Allan Dwan » où il y a 7 des 10 films produits par Bénédict Bogeaus et réalisés par Allan Dwan à la toute fin de sa carrière ou presque, il y a tout : des copies neuves mieux que toutes celles que nous avons vues et plein de suppléments, si riches qu’on n’a plus besoin d’un livre sur Allan Dwan : tout est sur le DVD.

Dans ce « Coffret Allan Dwan », il y a des interviews des quelques acteurs encore vivants qui l’ont croisé à un moment : tous apparemment l’adoraient, tous se souvenaient qu’il avait été un des maîtres absolus du cinéma muet (on lui doit certains des plus beaux Fairbanks et des plus beaux Gloria Swanson), mais celui qui surtout habite ce coffret c’est Peter Bogdanovich.

Peter Bogdanovich l’a interviewé chez lui avec le son mais sans les images, Allan Dwan est déjà âgé mais avait encore toute sa tête.

Dwan qui avait été un immense metteur en scène dont l’étoile avait pâlie dès l’apparition du parlant et qui pourtant avait continué à tourner jusqu’à la fin des années 60, vivant dans le dénuement, lui qui avait brassé des millions et paraît-il possédait un canyon entier à Beverly Hills. Il habitait chez sa femme de ménage.

Bogdanovich continua à le voir jusqu’à sa mort et semble n’en être pas encore tout à fait revenu. Comme s’il avait connu dieu pendant un moment.

Et c’est vrai qu’il avait croisé dieu, un des dieux du cinéma, le plus discret, le plus caché mais pas le moins important : un des plus grands en somme et un des plus discrets à tous les sens du mots, un des plus secrets aussi car sa mise en scène est si fluide, si parfaite qu’on ne la voit pas.

Elle est, un point c’est tout.

Il est donc un des plus grands.

Même si, mais c’est une autre histoire, j’aime aussi les formalistes, les déformateurs, ceux où la mise en scène est tout, particulièrement quand elle est folle et nous oblige à regarder le monde autrement comme au travers d’un miroir déformant, d’un regard enfiévré ou malade.

Entre la mise en scène parfaite qui se confond avec l’histoire et un regard disons expressionniste, il n’y a pas à choisir : 2 arts différents en somme.

La suite demain.

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Allan Dwan chez Carlotta enfin - 1ère partie

mardi 30 mars 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Comme d’habitude, je commencerais par tourner autour du pot et par vous dire que la cinéphilie n’est plus ce qu’elle était.

Je ne dis pas que c’est mieux ou moins bien, simplement c’est différent.

Pour les plus jeunes d’entre vous, je rappellerais que dans les années 60/70 ladite cinéphilie était toute une aventure, romantique et minuscule, un peu la même que celle du rock n’roll où il fallait parfois aller en banlieue voir un groupe funk qui ne se produisait pas à Paris, et pour les films, se rendre dans des salles improbables et des quartiers périphériques (je pense au palace Croix Nivert) et puis quelquefois on prenait l’autocar pour la Belgique ou le train pour l’Angleterre, pour voir des films.

Il y avait encore des tonnes de cinémas de quartier certes, mais déjà certaines œuvres avaient disparues.

Bien sûr il y avait la Cinémathèque qui, grâce à Langlois, gardait tout et essayait de tout projeter. Mais il y avait tant de choses à voir, Comme le chantait Montand à propos justement des « grands boulevards ».

Comme tous les jeunes cinéphiles, j’étais forcément désargenté et je pratiquais la politique du film à 1 franc ou à 2 francs ce qui me limitait donc à la Cinémathèque qui à l’époque était soit au Palais de Chaillot soit rue d’Ulm, soit aux cinémas des grands boulevards ou à ceux de Barbès, et puis à toutes ces salles un peu partout dans Paris, car comme le disaient les américains alors, nous étions le seul pays du monde et la seule ville, Paris, où l’on pouvait voir 300 films chaque semaine.

Certaines salles gardaient les copies éternellement et on pouvait les revoir à deux ans d’écart un peu plus rayées.

Certaines copies circulaient et quand on revoyait les films, il manquait parfois des scènes, les projectionnistes découpant certaines images olé olé ou certaines scènes entières, si bien qu’au fil des projections, les films voyaient leur durée se raccourcir, passant d’une heure et demie à une heure dix souvent.

Et je ne vous parle pas de l’état des copies.

Quand j’étais jeune et banlieusard, il n’y avait presque pas de revues du cinéma, abordables dois-je dire, et j’ai donc commencé par les livres de poche qu’on trouvait chez Monoprix. C’était en gros l’histoire du cinéma : celle de Bardèche et Brasillach et puis celle de Sadoul.

Cela faisait un bel ensemble car entre Sadoul et sa vision très pro-soviétique, un peu stalinienne, la passion pour l’Amérique de Bardèche et de Brazillac et le fait que sous les angles différents, ces trois auteurs parlaient des autres pays et du reste du cinéma du monde, on découvrait la totalité de l’histoire du cinéma.

Et comme on voulait marquer notre territoire, c’était une petite guérilla, on était de mauvaise foi, c’est ainsi que je faisais partie de ceux qui pour défendre le bis, qui depuis a gagné pour le meilleur ou pour le pire, je me sentais obligé avec mes camarades de descendre en flammes les chefs-d’œuvre déjà consacrés : on était injustes.

Et puis dans ces salles de quartier ou dans ces petites salles d’exclusivité où les films tenaient quelques jours avant de disparaître, parfois pour de bon, on croisait Melville ou Jean-Luc Godard qui eux aussi n’avaient pas voulu râter le dernier film de Robert Parrish.

Et il y avait des films qu’on n’avait jamais vus et qui nous avait été racontés par d’autres et qui devenaient des graals fabuleux et inimaginables sur lesquels on glosait. Parfois quand on les voyait vraiment, on était déçus. C’était une cinéphilie poétique.

Et je n’en veux pas à certains critiques menteurs comme Jean Boullet qui m’avait raconté certains films, tellement plus beaux, que j’ai presque regretté de devoir un jour constater sur pièce, qu’il avait affabulé.

Plus tard, j’ai eu accès aux revues, j’étais devenu parisien et j’étais à l’université.

Il y avait « Les Cahiers du Cinéma », « Positif », des revues parfois très éphémères comme « La Méthode » et ma préférée, indiscutablement, « Présence du Cinéma » qui consacra d’ailleurs un numéro entier à Allan Dwan, je vais y venir, patience, cause surtout de la plume magique de Jacques Lourcelles.

Maintenant donc tout a changé, on en reparle demain.

 

la nouvelle image mystère

lundi 29 mars 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Voici la nouvelle image mystère, reconnaissez-vous l'auteur?

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"King of Nekropolis" de Zezels, pour l'instant le meilleur album du nouveau millénaire - 2ème partie

vendredi 26 mars 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Ici, c’est l’histoire d’une espèce de boîte de Pandore scientifique qui fait penser au « En quatrième Vitesse » de Aldrich. Je ne vais évidemment pas vous la raconter.

Je peux simplement vous dire que le dessin de Zezelj atteint des sommets.

Il est simple, minimaliste et en même temps baroque, réaliste par endroit et à d’autres endroits, maniéré mais au bon sens du mot, comme ces maniéristes italiens qui continuèrent et exhorbitèrent la démarche baroque de peintres et de sculpteurs italiens comme Le Bernin, mais il a aussi des visions et celles-ci font penser à des affiches psychédéliques des années 70 ou à William Blake.

Ce ne sont pas « que » des hallucinations mais aussi des images de quelque chose peut-être qui existe, à la périphérie de notre regard et que normalement nous préférons ne pas remarquer, pour ne pas devenir fou.

Revenons à Breccia, lui aussi était en fait le peintre d’un moment de crise, d’une Argentine où tout le monde disparaissait, où tout le monde le savait mais où personne ne pouvait rien faire.

Pour Zezelj c’est la même chose mais dans le monde d’aujourd’hui, où la guerre est désormais globale et où certains repères qui demeuraient malgré tout au dernier millénaire et au temps de Breccia ont à leur tour disparu. Pourtant, ses héros n’abandonnent pas, comme ceux de Chandler.

Et lui non plus n’abandonne pas.

Il me fait aussi penser à Philip K. Dick.

A un moment, on a cru que Dick était fou, maintenant on s’aperçoit qu’il voyait la réalité que nous ne voulions pas avoir.

Zezelj nous montre ce qui se passe vraiment.

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"King of Nekropolis" de Zezels, pour l'instant le meilleur album du nouveau millénaire - 1ère partie

jeudi 25 mars 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Je triche.

Zezelj est encore un secret bien gardé, il oeuvra pendant le millénaire précédent mais il, on peut l’espérer, va enfin être révélé car il correspond pile aux temps passionnants que nous vivons désormais : il n’était par exemple pas dans les indispensables de l’année à Angoulême et il est édité depuis des années par ce formidable éditeur qu’est Mosquito (1 ter rue des Sablons – 38120 St Egrève – email : mosquito.editions@wanadoo.frwww.editionsmosquito.com).

Ce n’est certes pas un gamin. Il est né à Zagreb, en Croatie, dans une période troublée, et a été publié dès la fin des années 80.

Là-bas d’abord, puis ensuite en Italie où il travailla pour Amnesty International et pour la télévision italienne et Federico Fellini que je cite, le remarqua immédiatement : « je suis fasciné par les perspectives menaçantes et fantomatiques de Zezelj et par la manière dont il utilise les histoires et les personnages pour exprimer une mélancolie générale et une destinée forcément fatale pour les personnages ».

Depuis, il a continué à œuvrer, régulièrement.

Je suis tombé en même temps sur son dernier ouvrage américain, un beau bouquin paru chez Vertigo, écrit par Kevin Baker, excellent romancier, auteur de « Dreamland » (un bon livre encore inédit chez nous), encensé par le New York Times et qui, espérons le, en collaborant avec Zezelj aidera à mettre celui-ci sur la carte, pour l’Amérique, des dessinateurs importants.

Ca s’appelle « Luna Park ».

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Kevin Baker comme tout bon scénariste, c’est en quelque sorte mis au service de Zezelj et de ses obsessions. « Luna Park », c’est presque la même histoire et la même thématique que « King of Nekropolis », le chef-d’œuvre que je vous somme d’acheter immédiatement.

Les obsessions de Zezelj c’est un monde en guerre, sale, où les héros sont forcément paumés mais peuvent cependant trouver la rédemption, moments fugaces, dans l’amour.

Avant que l’anthropie ne les enfouisse et ne les écrase à nouveau.

Son dessin élégant, minimaliste, est digne des grands argentins des années 80, d’Alberto Breccia surtout, mais il est définitivement du troisième millénaire car il raconte, en nous faisant croire que c’est de la science fiction, ce qui se passe tous les jours, dans notre monde explosé.

Tous ses héros se ressemblent, leur passé les poursuit : dans le cas de « King of Nekropolis », c’est un soldat américain qui revient de guerre en Irak, comme tous les personnages de Zezelj, il essaye de survivre et de vivre et devient détective, un détective à la Chandler ou à la Hammet, qui sait que le monde est pourri, qu’il n’y a rien à espérer, mais qui cependant essaye de faire quelque chose.

Comme presque tous les personnages de Zezelj aussi, mélange de folie dû aux traumatismes passés et aux abus de substances interdites, il ne sait pas très bien comment reconnaître le réel du virtuel, parfois il hallucine, parfois aussi des souvenirs terribles resurgissent et se superposent à la réalité, parfois la réalité est si violente qu’il ne sait plus s’il la rêve ou s’il la voit.

La suite demain.

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Le juge Bao : Un français + un chinois = un chef-d'oeuvre

mercredi 24 mars 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Comme je vous l’ai dit ailleurs, j’attends beaucoup, puisque c’est la géographie parfois liée à des circonstances politiques et économiques extrêmes qui change la donne, de deux pays essentiellement en ce moment, pour l’avenir du cinéma d’un côté et pour celui de la bande dessinée de l’autre : La Russie et la Chine.

Le metteur en scène russe Bodrov me paraît être un des metteurs en scène les plus intéressants actuellement, pour prendre l’exemple de la Russie, et il y a dans le « Mamouth Book of War » dont je vous parle ailleurs, deux ou trois dessinateurs russes extraordinaires, comme ce pays n’a jamais eu de culture de bande dessinée, c’est ce qui fera sa force.

La Chine c’est exactement le contraire, puisqu’il y a là-bas une longue, belle et vieille culture dans ce domaine.

Je me souviens que nous y allions autour de 1968 acheter chez Maspero des fascicules oblongs qui racontaient soit les légendes éternelles de la Chine ancienne, soit la marche valeureuse du parti, et les vies magnifiques des femmes en usines, avec un dessin classique mais une invention constante, ces bandes dessinées sans bulles utilisaient des cadrages très gonflés proches de l’illustration, un peu comme la grande bande dessinée d’aventures américaine des années 30.

Le dernier chef-d’œuvre en date chinois est récent : c’est « Le Juge Bao » ou plutôt sa première aventure dû à un scénariste français qui s’appelle Patrick Marty et qui sait penser comme un chinois (si je ne savais pas qu’il était français…), il a fait jusqu’à présent de l’audiovisuel réalisant des fictions pour la télévision que je n’ai pas vues, et le dessinateur c’est Chongrui Nie, un pékinois né à Calcutta, installé à Pékin depuis 1953 et donc pas un gamin. Il a travaillé dans l’animation comme beaucoup de chinois (et de russes d’ailleurs), qui vont là où le vent les porte.

S’ils peuvent faire de la bande dessinée, ils en font, s’ils peuvent faire de l’animation, ils en font, ils cherchent avant tout à survivre et à exister.

« Le Juge Bao » est la toute première série publiée par les éditions Fei.

Le premier volume s’appelle « Le Juge Bao & le Phoenix de Jade » et est sorti à Angoulême où une exposition lui était consacrée.

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Ca se passe sous la dynastie des song du Nord entre 960 et 1126, à une époque où déjà en Chine, le pouvoir centrale devait lutter contre la corruption locale. Et l’Empereur Ren Zong envoie jusqu’aux confins de l’Empire le Juge Bao, personnage historique qui a vraiment existé et qui selon la légende (où il y a sûrement une part de vérité), était un incorruptible qui savait punir les méchants jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat.

C’est peut-être pour cela que son personnage est toujours resté vivant, même pendant des périodes récentes peu tolérantes sur les héros du passé, car il était à sa manière un révolutionnaire.

Le Juge Bao découvrira des notables corrompus, un préfet fou qui rêve de construire une cité nouvelle pour être connu dans tout l’Empire, et de sombres machinations, chantages, menaces et meurtres. Avec en plus un shérif, pardon, un magistrat local, qui emprisonne tous ceux qui le dérangent. Le Juge Bao va mettre de l’ordre.

L’histoire est formidable et fonctionne admirablement comme « machine à explorer le temps ».

Je veux dire que vous n’avez pas besoin (même si cela vous en donne souvent envie), d’aller chercher des livres d’histoires pour en savoir davantage, il y a tous les éléments, dans les décors et dans les costumes, pour nous faire redécouvrir un moment de l’histoire de la Chine.

Ce qui est sublime (le scénario de Patrick Marty étant très bien), c’est le dessin de Chongrui Nie, réaliste mais libre, très détaillé par endroits, simplifié à d’autres, et utilisant des noirs et blancs fort contrastés, soit pointillistes, soit à « la carte à gratter » c’est-à-dire un dessin noir où l’on fait apparaître le blanc ensuite en grattant, comme au loto.

Les combats sont nombreux et bien menés mais ils n’ont rien de Kung-Fu au sens où on l’entend aujourd’hui, ils sont réalistes, et les femmes sont belles, et l’histoire picaresque à souhait comme dans tous les grands romans chinois.

C’est un des chefs-d’œuvres de ce début d’année avec un format bizarre qui donne encore plus envie.

Un livre à ne manquer sous aucun prétexte.

Patrick Abry qui fait tant pour la bande dessinée chinoise m’envoie à la suite du « Juge Bao » les deux ouvrages précédents de Nie Chongrui qui confirment qu’il s’agit là d’un auteur d’importance.

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Le premier, « Le Fils du Marchand », conte traditionnel chinois est l’histoire du petit Kou, fils de marchand dont le père est toujours en voyage et qui va combattre, je reprends le dos de couverture : « ce salaud de renard qui passe toutes les nuits avec sa mère », il m’a un peu déçu par son choix graphique quelque peu disneyien.

C’est d’autant plus dommage qu’il y a au début quelques images d’essais dans un style plus classique qui m’émeuvent davantage.

Par contre le second volume, « La Belle du Temple hanté » est « une histoire de fantômes chinois » admirable, un mélange d’épouvante et de grotesque, d’humour et d’épique qui m’a ravi et dont là aussi je vais vous montrer quelques images.

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Les deux ouvrages sont édités par Xiao pan (www.xiaopan.com)

 

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ART BRUTAL : SUPERMEN. The First Wave of Comic Book Heroes 1936-1941

mardi 23 mars 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Un choix d’un nommé Greg Sadowki qui a bon goût avec une belle préface de Jonathan Lethem, publié par Fantagraphics Books, une merveille.

Car enfin on réédite systématiquement les super héros des origines, du temps où les dessinateurs ne savaient pas forcément « bien dessiner » et où il n’y avait pas encore de règles dans le comic book, ce que j’appellerais de l’art brutal.

Tous les dessinateurs étaient quelque part étranges et forcément sous-payés, un peu comme les metteurs en scène de séries B dans le cinéma américain (je pense à Ulmer) qui avaient la plus totale liberté à l’intérieur d’un budget ridicule pour déverser sur nous leurs anomalies.

Tout cela est sûrement dû au récent succès des rééditions de Fletcher Hanks en Amérique puis en France, qui est à la bande dessinée ce que le douanier Rousseau a été à l’art.

On le retrouve d’ailleurs dans ce volume. Mais il n’y a pas que lui car dans ce formidable ouvrage rien n’est à jeter.

Il y a la seule apparition de « Dr Mystic » de Siegel et Shuster qui vont bientôt rencontrer le succès éditorial avec « Superman ».

Il y a « Murder by Proxy » d’un nommé George E. Brenner qui dessine comme un Chester Gould maladroit, l’histoire d’un héros qui a un mouchoir carré sur la figure comme masque avec deux trous pour les yeux paru en 1937 dans le premier comic book qui n’était pas humoristique,

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Georges E.Brenner

 

« Dan Hastings » dû à un petit maître passionnant Fred Guardineer : une histoire de science fiction encore plus naïve que le merveilleux Buck Rogers, « Dirk the Demon » de Bill Everett qui trouvera la gloire lui aussi bientôt chez Marvel avec son « Submariner », « The Flame », un super héros écrit par Will Eisner et dessiné par Basil Berold, en vérité l’excellent Lou Fine qui souvent collabora avec Eisner et le remplaça même un moment sur « Spirit »,

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Lou Fine

 

« Yarko the Great », une histoire de Will Eisner justement genre « Ibis l’Invincible » pour ceux qui connaissent, « Rex Dexter », une des premières bandes dessinées de Dick Briefer qui plus tard fera une très belle série grotesque consacrée à « Frankenstein », « Cosmic Carson » de Michael Griffith : les amateurs véritables reconnaîtront ici le style de Jack Kirby première période, « Stardust the Super Wizard » dessiné et écrit donc par Fletcher Hanks, « The Comet » de Jack Cole qui ne sait pas encore dessiner mais qui pourtant a déjà toute la singularité de ses chefs-d’œuvres futurs, de « Plastic Man » à ses dessins pour Playboy, « Fero, Planet Detective » de Al Bryant qui disparaitra ensuite s’intégrant au studio de Jerry Iger, « Fantomah » de Fletcher Hanks encore avec la tarzanne la moins sexy du monde qui fait peur par son dessin seul, comme du Wolverton.

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Fletcher Hanks

 

Et une autre bande dessinée de Fred Guardineer, « Marvelo, Monarch of Magicians » (N’oublions pas qu’à l’époque les magiciens régnaient sur la scène et Fred Guardineer a travaillé sur plusieurs, depuis « Zatara » chez DC jusqu’à « Mr Mystic » pour Will Eisner qu’il remplacera lui aussi pendant la guerre sur « Spirit »).

« The Face » écrit par Gardner Fox, un des futurs grands scénaristes de DC, dessiné par Mart Bailey qui, comme la plupart des auteurs que je cite précédemment, signait de pseudonymes changeants : ici « Michael Blake », pour faire croire qu’il y avait toute une équipe au travail, ruse souvent utilisée aussi par Kirby en ces temps enfuis.

Puis la première histoire où Jack Cole trouve son style, à la fois grotesque, expressionniste, réaliste et humoristique, « Silver Streak », suivi de « The Claw » où il aboutit à son style achevé, inimitable et parfois mal imité depuis.

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Jack Cole

 

Puis Wolverton qu’on ne pouvait pas ignorer même si maintenant tout le monde le connait, avec « Spacehawk, Superhuman Enemy of Crime », et Bill Everett encore avec « Sub Zero », et Kirby encore avec « Blue Bolt », mais j’arrête d’énumérer.

En ce moment, je subis un peu ce qu’Umberto Eco appelle « Le vertige des listes ».

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Basile Wolverton

 

Ce que je voulais juste dire, c’est que tout est sublime :
Il y a les dessinateurs qui ne feront pas grand chose d’autres car ils n’avaient pas les moyens techniques pour séduire un grand public, et aussi de futurs grands artistes qui n’ont pas trouvés leur marque mais qui parfois vont perdre ensuite la folie des origines, devenant plus habiles, plus normaux, hélas.

Ces bandes dessinées là sont les cousines des pulps, du délire naïf et flamboyant qu’il y avait encore dans les magazines populaires américains : des idées folles pas toujours abouties : c’est encore mieux car on peut remplir les vides, tremplins pour notre imaginaire.

C’est un émerveillement visuel constant tant au niveau du dessin que des couleurs que des mises en pages audacieuses parfois par défaut : une manière de faire de la bande dessinée qui va vite disparaitre et qui ne réapparaitra que beaucoup plus tard dans les années 60/70 avec le surgissement de l’underground américain car les débuts des comic books, c’était comme l’underground : tout était possible surtout l’impossible.

Il faut absolument que vous achetiez ce livre et qu’un éditeur français intelligent le publie.

L'image mystère était un piège

lundi 22 mars 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Pendant trois semaines (en réalité ça a été plus long), vous avez vu des images extraites de « The Romaunt of the Rose » (« Le Roman de la Rose » tel qu’on l’a anglicisé), publié par Chatto & Windus en 1946. De belles peintures au traité étrange puisque la page de garde par exemple est une image préraphaélite ou presque, avec un côté hyperréaliste : visage de femme définitivement fifties.

Dans le même livre, il y a une image que vous avez vue, qui semble surgir d’un jeu vidéo avec ce personnage fait de globules flottantes et volantes, et d’autres portraits à la fois rigoureux et floraux qu’on pourrait imaginer comme un mélange de « l’Ophélie » de Millais et du « Christina’s World » de Andrew Wyeth.

Mais là où ça devient très étonnant, c’est que le même auteur a également illustré en 1926 pour Duckwurth, le beau roman de W.H. Hudson « Green Mansions » (« Vertes Demeures »), l’histoire de cette jeune fille qui a été élevée parmi les oiseaux et qui est l’équivalent féminin de « Tarzan » quelque part et de « Mowgli » surtout et du « Petit Prince ».

Ce sont des bois gravés forts et simples, extrêmement rigoureux, extrêmement prenants, qui valent presque ceux de Rockwell Kent et de Lynd Ward mais qui en même temps pourraient être d’aujourd’hui dans leur rigueur et leur somptuosité parfois baroque.

Je vous en ai montré un dessin.

L’autre image que vous avez vue est extraite de « The Conquest of Mexico » publié par Chatto & Windus en 1922 où là, dessinée d’une manière plus dramatique mais avec force et détails, une conquête du Mexique qui pourrait être le mariage, décidément avec lui on ne sait jamais où situer les choses, de W. H. Robinson et de Geoff Darrow dans l’accumulation, mais cela ne suffirait pas à le définir tant son dessin est singulier et personnel.

Or, ces trois œuvres sont dûes au même homme qui s’appelle Keith Anderson et pas la peine d’aller chercher sur Wikipédia : je m’y suis amusé.

Ah les homonymes ! Il n’a rien à voir donc avec l’artiste reggae qui s’appelle et qui signe Bob Andy, rien à voir non plus avec le héros du sitcom « Good Times », ni bien sûr surtout avec le chanteur contemporain country du même nom.

Jim Vadeboncoeur me confirme : c’est bien le même artiste mystérieux, même pour lui, cela voudrait dire qu’il y a eu dans les années 20 à 40, un dessinateur aussi singulièrement diverse que Moebius qui lui aussi a su mélanger tous les styles et toutes les influences pour en tirer quelque chose de neuf.

Je suis content car pour une fois mon artiste mystère coïncide avec un mystère véritable.

 

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