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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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L’ENIGME DITKO (5)

mercredi 9 juin 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

 

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5ème PARTIE

 

Dans les nouveautés de l’année de Steve Ditko, il y a aussi un « Mr A. ». Collectionner du Ditko peut rendre fou puisqu’il s’agit en gros de la réédition pour partie du numéro 26 de la revue « The Collector » mais qu’il n’y a pas les couleurs qu’il y avait dans « The Collector » justement et que je vous propose de découvrir ci-dessous. Par contre, il y a beaucoup plus d’histoires parues dans d’autres fanzines dont je vais pouvoir enfin me débarrasser. Ditko, rigoriste maniaque, rejette la double page centrale de l’histoire parue déjà dans « The Collector » numéro 26 car quelque chose y aurait été changée. Je n’ai pas trouvé quoi. Et oui c’est de Ditko qu’il s’agit.

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Et en plus la couverture est inédite ce qui fait que si vous voulez avoir tout Ditko qui est dispersé, ça fait un mètre de long et du « Mr A. » il en manque encore (Jean-Emmanuel Dubois cherche à trouver un éditeur en France pour tout rééditer). Ca avait commencé si je me souviens bien dans « Witzend ». « Mr A. » est une version améliorée de son héros de chez DC « The Question », un « salary man » en costume transparent, cravate blanche, chemise blanche, qui a une carte de visite à moitié noire, moitié blanche, pour signaler sa justice immanente aux gens qui vivent dans le gris. Evidemment, il va les exterminer. Il dit qu’un homme qui demande le droit de s’approprier le travail ou la vie de quelqu’un d’autre, perd son propre droit à la vie et que d’autre part il n’y a pas de garantie, comme sur les machines, à la vie et à la survie, que c’est à nous de la gagner, chaque jour et pas au détriment des autres. Il a donc par rapport à ceux qui veulent le beurre et l’argent du beurre mais pas épouser la crémière « A right to kill » : un droit de tuer.

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En même temps est parue une nouvelle édition d’un package de Ditko (« Ditko Package »), le numéro 5 et « Avenging Mind » où il n’y a que du texte ou presque, pamphlets contre ceux qui veulent le beurre et l’argent du beurre et toujours pas épouser la crémière (j’imagine ici « La femme du boulanger » de Pagnol). Ditko enfourche un autre de ses chevaux de bataille, « Qu’est-il arrivé au sens commun ? » puisque Stan Lee dit qu’il a créé « Spiderman » Ditko donne son point de vue. D’un côté, ce qu’a fait Stan Lee, un synopsis d’une ou deux pages, lui qui doit en tirer vingt et une à vingt quatre pages, dessinées intégralement et sur lesquelles Stan Lee va rajouter des dialogues.

 

En face il y a un dessin de l’homme araignée, tel que nous le connaissons désormais, et il demande tout simplement si c’est une création d’un homme (Stan Lee) ou une co-création. Et il continue en se référant à une interview de Stan Lee qui dit qu’il lui a donné des idées sur les gadgets de « Spiderman », il répond que Stan Lee ne lui a donné aucune idées de ce genre, il avait d’ailleurs envoyé sa réclamation au magazine « Comic Book Marketplace » qui n’a jamais répondu. Suit une lettre où Stan Lee reconnait que Ditko est pour beaucoup dans « Spiderman », y compris le costume et plein de détails dans l’histoire et la manière de découper. La lettre de Stan Lee date de 1999, apparemment ça ne lui suffit pas. Le Steve Ditko est teigneux. Pourquoi ? Parce que la lettre où Stan Lee lui renvoie la balle en reconnaissant sa création est du 18 août 1999 mais qu’ensuite, dans un quotidien régional du 7 décembre 1999, Stan Lee dit à nouveau que « Spiderman » est sa plus fameuse création. Ah ! il ne faut pas emmerder le Ditko.

 

La suite demain.

 

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L’ENIGME DITKO (4)

mardi 8 juin 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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4ème PARTIE

 

Le premier volume des rééditions de Ditko chez Fantagraphics s’appelle « Strange Suspense », en hommage au magazine auquel il collabora longtemps pour de courtes histoires d’épouvantes ou de science fiction qui s’appelait « Strange Suspense Stories » et il y a une lettre reproduite de Steve Ditko de 1959 où il se lamente en disant que quand il faisait les « Strange Suspense » autour de 1953, lui, le défenseur de la morale,

regrettait que cette époque soit passée : c’était aussi l’époque des EC Comics. Ensuite vint la censure avec le comic code authority,

puisque toutes ces horreurs allaient, paraît-il, faire de nos enfants des psychopathes et des déviants. En réalité, ce qu’il regrette, ce n’est pas que la violence et le sang, mais en vérité le fait qu’il ne s’adressait à personne, pas aux enfants sans doute, mais pas non plus aux adultes.

C’est ce qu’on appelé l’Age d’Or du comic book. Qui a donc surgi, naïf, juste avant la guerre, a tout de suite atteint son apogée,

avec des auteurs sous payés mais qui avaient une totale liberté

(un peu comme à la fin de Hollywood, avec les petits studios où Ulmer ou Dwan, avec des budgets misérables, faisaient ce qu’ils voulaient).

 

Avec les comic books, le budget était définitivement misérable et le prix de page ridicule mais en échange les auteurs n’avaient aucunes contraintes,

du moment qu’ils livraient de quoi remplir les magazines, bon marché,

mal imprimés où seule la couverture était mieux reproduite et glacé, satinée, pour attirer l’œil du chaland.

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Dix ans plus tard il sera star avec « Spiderman », on ne saura jamais ce qui vient de lui, ce qui vient de Stan Lee et même de Jack Kirby qui a travaillé un peu sur le personnage au départ. J’ai dit que son dessin avait quelque chose de Will Eisner mais il est aussi passé par l’école où enseignait Jerry Robinson, le créateur du « Joker », qui devint un dessinateur extraordinaire et encore sous estimé aujourd’hui quand il collabora avec un autre grand maître de l’Age d’Or des années 40, Mort Meskin,

avec entre autres le fabuleux « Black Terror », un des plus grands comic book jamais édité, influence définitivement déterminante sur le jeune Ditko qui retrouva plus tard, dans les années 60, ayant atteint sa pleine maîtrise, une magie équivalente.

 

A quand une réédition de « Black Terror » ? Vous seriez drôlement étonnés…

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Ici, revenons à Ditko, ce sont donc des histoires gores, parfois de science fiction avec d’étranges architectures qui font déjà penser aux pays de l’Est, réminiscence archétypale en somme. Son dessin est encore proche de celui de Joe Kubert donc, qui dessinait presque pareil à ce moment là,

lui aussi venait de « là-bas », des pays de l’Est : dans son cas la Pologne

mais il a déjà toutes ses obsessions, les mains, les dents, les perspectives inversées où tout se superpose et le second plan apparaît comme zoomé au premier plan, et les drapés qui s’envolent sous l’effet de vents maléfiques, linceuls de cauchemars, comme des nids de serpents cachés qui bougent en dessous, comme dans ces contes slaves où l’on finit par mourir étouffé par sa cape ensorcelée.

 

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L’ENIGME DITKO (3)

lundi 7 juin 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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3ème PARTIE

 

Steve Ditko est donc un paradoxe vivant puisqu’il a longtemps travaillé, avant de faire désormais donc des fanzines avec son complice Robin Snyder, autoproduit pour tous les grands éditeurs, il s’est toujours moqué des hippies et de l’évolution morale des années 60 afférentes et pourtant il est de ce qu’il y a de plus proche dans le « mainstream » desdits hippies et de l’underground : Il n’y a pas beaucoup de différences entre les dessins de Robert Williams ou de Rick Griffin et ceux de Steve Ditko.

Il est tout aussi novateur d’ailleurs, passant d’un dessin qui ressemble à des bois gravés, comme dans les romans graphiques de Lynd Ward, à des lavis où tout est dit par l’opposition des lumières, tous ses héros sont bizarres comme ceux des origines du comic book, pourtant son dessin est presque académique et dans ses œuvres les plus récentes il ne fait même plus l’effort de dessiner les personnages, ce sont généralement de petits pamphlets avec beaucoup de textes et peu d’images, et si on devait les ramener à l’essentiel : on pourrait dire que, après la magie « commerciale » de « Spiderman » et de « Docteur Strange », c’est ce qu’il a fait de mieux : d’étranges recueils de pensées, d’étranges fables morales dont les personnages et les images, rares, d’architectures, font penser au réalisme soviétique (lui qui abhorre le communisme), sur certaines pages il accumule des diagrammes philosophiques, infiniment bavards et qui ne laissent plus de place ou presque pour le dessin.

 

J’ai oublié de dire que dans ses histoires d’horreur pour « Creepy » et « Eerie », en lavis donc, le noir et blanc étaient absents, pour mieux nous noyer, tout était gris.

 

Dans ce qu’il faut désormais appeler ces fanzines, il y a des logos dégénérés : des « smileys » tristes, des globes terrestres juchés sur des corps batonnés qui serait presque un fantasme d’enfant s’il n’était pas si habile, des bouts de corps humains isolés, des points d’interrogation devenus serpents sans yeux et des hommes de la rue, costumes, cravates et attachés case, chaussures bien cirées, figés comme des mannequins de vitrine, ou comme ces familles en chiffons qu’on habillait de costumes et qu’on mettait dans des voitures avant de les faire s’écraser contre un mur,

dans les années 50, pour la prévention routière, ou bien à la fenêtre de fausses maisons en dur sur les lieux d’explosions atomiques, pour étudier ensuite l’impact, et ce qui resterait.

 

Il est aujourd’hui le dessinateur le plus singulier du monde. Peut-être parce qu’il dit le contraire de tout ce que les autres disent et parce qu’il n’a jamais vraiment « jouer le jeu ». Il nous choque, ses leçons de morale disent le contraire de ce que les autres racontent, il est politiquement totalement incorrect et fasciste dirons certains, en vérité il est d’une belle cohérence incohérente : ce dessinateur nous dit qu’il y a le bien et qu’il y a le mal et qu’il faut choisir et qu’on doit être un saint car sinon on devient le diable. Il n’a pourtant pas hésité, quand ils partageaient un studio, à travailler avec Stanton sur des bandes dessinées sadomasochistes qu’il renie mais qu’il a commises.

 

Ce qui me plaît dans le livre de Bell, c’est qu’il ne résout donc rien, il accumule les informations sur Ditko qui faisait partie d’une vague d’immigrants venue d’Europe de l’Est et qui avaient presque tous le même nom : Witko, Datko, Hlivko, Sipko et Ditko. Sa ville natale avait été emportée par des torrents d’eau : une jetée avait cédé, c’était un monde à deux vitesses déjà, où il y avait les très riches, ceux qui vivaient bien au-dessus de la jetée, et les très pauvres, qui furent emportés par le flot.

Il naquit le 2 novembre 1927 juste avant la grande dépression.

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Et son auto-effacement progressif, sa manière de disparaitre des radars et d’œuvrer en dehors des chemins balisés, a fini par obtenir l’effet contraire à celui qu’il souhaitait : désormais on ne voit plus que lui.

Il a voulu se cacher, il est maintenant l’objet d’une quinzaine de livres, de magazines et de rééditions en l’espace de trois années. Et n’oubliez pas que Steve Ditko est américain et que presque tout ce qu’il a fait,

à part ses œuvres récentes, était des « contracts for hire », c’est-à-dire qu’il n’est pas détenteur de ses droits, qu’il ne touche rien quand ses œuvres sont rééditées. Après Marvel qui a donc réédité du Ditko à tours de bras (je vous laisse voir ça sur internet), après DC qui s’y est mis à son tour, après tout ce qu’il a fait pour « Warren » donc, c’est Fantagraphics qui s’y colle, avec Blake Bell encore, qui présente « The Steve Ditko Archive vol. 1 » (j’oubliais de dire que chez DC sont parus également ses œuvres les plus emblématiques pour Charlton qui appartiennent maintenant à cette maison, comme l’aérien « Captain Atom »). Bientôt tout cela sera disponible, cela lui fera une belle jambe.

 

La suite demain.

 

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L’ENIGME DITKO (2)

vendredi 4 juin 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

2ème PARTIE

 

Le dessin très particulier de Steve Ditko ressemblait au départ (on sent qu’il a été inspiré entre autres par Will Eisner), à celui de Joe Kubert lui aussi débutant dans la même période, l’influence de Eisner c’est l’étouffement des cases, des mises en pages follement audacieuses, mais il a aussi déjà des tics personnels comme ce que j’appelle « la perspective inversée » : un personnage par exemple peut se retrouver tout d’un coup entouré de bouches gigantesques de femmes rieuses qui se moquent de lui, minuscule, venant du fond et surgissant au premier plan.

 

Dur de décrire Ditko… il vaut mieux regarder pour comprendre. Son auto-portrait le plus connu, celui d’un homme couvert d’un masque de fer, son nom tatoué sur le front, dit bien la manière dont il se cache pour mieux exister. Un universitaire canadien, Blake Bell, consacre l’essentiel de son œuvre récente à Steve Ditko, qui le fascine tout autant qu’il me fascine.

Bell est partout, introduisant la réédition en omnibus de l’intégrale de « Spiderman » ou de l’intégrale de « Docteur Strange » de Ditko chez Marvel et d’autres chefs-d’œuvres « ditkoïdes » pour la même maison,

il est aussi chez DC pour préfacer d’autres rééditions de Ditko, car Ditko n’a cessé de se brouiller avec des éditeurs, d’en changer sans cesse.

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Chaque fois qu’il avait du succès il s’enfuyait et le livre publié par Fantagraphics « The World of Steve Ditko » fait bien le tour de son œuvre, à la fin on n’en sait pas beaucoup plus. Surprise : dans ce livre il y a quelques photos de l’homme qui ne veut pas qu’on le photographie : il a l’air d’un comptable. Et on traverse toute son œuvre, depuis les œuvres précitées en passant par le très curieux « Captain Atom », entouré d’étoiles, une espèce de « Ariel » de Shakespeare pour des temps atomiques, l’auteur évoque toutes ces histoires d’horreur pour « Warren »

qui sont maintenant rééditées dans l’intégrale de « Creepy » et de « Eerie », mais aussi « The mysterious Traveler », cet homme en imper flottant, chapeau rabattu sur les yeux, qui est tout simplement le destin et qui narre les histoires épouvantables qui arrivent aux protagonistes de ses petites histoires d’horreur paranoïaque de 8 pages. Souvent le narrateur paraphrase l’action, apparaissant entre les cases, ou derrière les personnages, invisibles pour eux… et nous faisant déjà, comme dans les œuvres plus tardives de Ditko, des leçons de morale.

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Les obsessions graphiques de Ditko sont nombreuses, les mains toujours contournées, déformées comme celles d’un pianiste arthritique,

les dents presque toujours visibles, prêtes à mordre, le fait que pendant longtemps il n’a pu s’empêcher de remplir les cases de détails innombrables, nous laissant choisir ce que nous voulions regarder, comme plus tard Geoff Darrow, lui-même inspiré en cela par Moebius ou aujourd’hui Ryp. Il aime les cadrages expressionnistes, les lumières exagérées, les visages et les corps déformés, les ambiances oppressantes, noires, ou à l’opposé, voir « Captain Atom », totalement féériques, lumineuses et blanches. Le noir et le blanc donc.

 

On lui doit une des deux couvertures les plus emblématiques de l’histoire du comic book, (l’autre c’est celle de « OMAC » de Jack Kirby avec le héros qui jette vers nous une valise dont dépassent les bras, les jambes et la tête d’une femme contorsionnée à l’intérieur de ladite malle), c’est la fameuse couverture de « Spiderman » où Spidey est en bas de l’image, écrasé par des tuyauteries dont l’eau goutte et qui sans doute dans quelques secondes vont l’écraser et l’engloutir.

 

La suite demain.

 

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L’ENIGME DITKO

jeudi 3 juin 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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1ère PARTIE

 

Depuis deux ou trois ans les livres consacrés à Steve Ditko pleuvent. C’est vrai que l’homme est un mystère, fuyant, discret, ne se rendant pas dans les Conventions, n’aimant guère être pris en photo

ni répondre aux interviews, n’étant pas « facile » comme disent ceux qui ont essayé de le rencontrer en tant que fans mais très agréable selon ceux ont été amenés à travailler avec lui. Sa carrière étrange est un malentendu, il est peut-être avec Kirby, l’auteur le plus célèbre de l’histoire du comic book. Et au moment où « Spiderman » a retrouvé toute sa vigueur commerciale grâce aux films de Sam Raimi, tout le monde se pose la même question : « Qu’est-ce qui fait courir Steve Ditko ? ».

 

Avec « Spiderman », il avait créé le comic book le plus célèbre des années 60, celui qu’on lisait dans les campus, contant le mal de vivre adolescent d’un héros pas comme les autres, en parallèle et toujours chez Marvel

avec « Docteur Strange », il nous donnait une bande dessinée psychédélique à sa manière, (il aurait sans doute détesté cette comparaison, lui qui n’aimait pas beaucoup les hippies), suggérant des univers quasi lovecraftiens avec une maîtrise sans égal. Sa carrière a quelque chose de pathologique : comme si, surpris par les projecteurs et par le succès de « Spiderman », il n’avait eu qu’une hâte, échapper aux lumières. Et c’est ce qu’il a fait en retournant ensuite chez Charlton,

maison mineure et puis plus tard dans ses petits magazines auto-produits dont le héros central, souvent est « Mister A ». « Mister A » est directement inspiré par Ayn Rand, cette immigrée russe blanche farouchement anti-communiste, qui prônait le capitalisme, le libéralisme et l’égoïsme créatif et l’égotisme, centre de sa philosophie. Il a totalement adhéré à sa manière de penser et à partir du moment où il a pris le contrôle de ses œuvres, il n’a cessé d’asséner le message venu de Ayn Rand mais aussi un autre, encore plus manichéen, au sens propre : il n’y a pas de gris, on fait le bien (le blanc), ou on fait le mal (le noir),

quand on est au milieu, dans le gris, on bascule forcément toujours vers le noir. Une vision du monde délirante peut-être, peut-être pas.

 

D’autres depuis ont repris la même thématique inspirée de Ayn Rand,

comme Frank Miller et ont asséné pour partie le même message, mais ce que l’on retrouve chez eux, simplifié, c’est plutôt le disciple brutal et passionnant de Ayn Rand, le roi du polar nihiliste Mickey Spillane : la force brute de ceux qui tracent leur chemin à coups de poing et dans le sang,

pour le bon motif mais par la violence.

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Les dessinateurs qui décident de disparaitre de ce qu’on pourrait appeler « la grande presse » pour faire des œuvres de plus en plus personnelles avec des dessins de plus en plus abstraits, il n’y en a pas tant que ça

et je dirais même qu’aujourd’hui je n’en connais qu’un qui se paye le même luxe, certes avec plus de succès, c’est Moebius avec « Inside Moebius » surtout. L’un comme l’autre savent s’adresser au « grand public » (et dans le cas de Moebius, il continue de le faire), avec des livres « normaux », mais en parallèle lui aussi fait une œuvre sans concessions et sans se préoccuper au premier chef de séduire. Ditko est plus radical encore.

 

On y revient demain.

 

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IMMORTEL, AGAIN

mercredi 2 juin 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

A propos de « Immortel » de Traci Slatton, j’ai peut-être dit une bêtise n’étant pas historien de formation : je me demande si je n’ai pas été imprudent en attribuant l’importation de la pomme de terre à Parmentier, puisque dans le superbe film de Shekhar Kapur, « Elisabeth : l’Age d’Or », Walter Raghley, superbement incarné par Clive Owen, ramène lui aussi la pomme de terre des Amériques, à Elisabeth, sa reine. Alors, pomme de terre anglaise (fish and chips) ou pomme de terre française (hachis parmentier)… ou peut-être en même temps d’autres explorateurs, dans d’autres pays, j’aimerais bien savoir…

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L’ETERNAUTE ETERNEL

mercredi 2 juin 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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3ème PARTIE

 

« L’Eternaute » c’est d’une part un récit imparable comme « La Faune de l’Espace » de Van Vogt où chaque révélation monstrueuse extraterrestre débouche sur de nouvelles monstruosités contre lesquelles il faudra combattre, un mélange de prosaïsme et de réalisme magique donc, de poupées russes de cauchemars, y compris l’impossibilité qu’il a de savoir ce qui se passe vraiment car sont mêlées d’effrayantes hallucinations provoquées par certains E.T’s qui viennent troubler encore davantage le récit, cette invasion, la lutte contre cette invasion, sont racontés de manière quasi journalistique, comme chez Welles, comme un maquis qui lutte, et où quelques individus peuvent espérer – n’oubliez pas où est Oesterheld quand il écrit cette histoire, ce qui va se passer – renverser la vapeur contre le plus grand nombre et les plus grandes forces. Le dessin est faussement simple, sans effets et d’une incroyable richesse avec d’extraordinaires audaces graphiques qu’il faut bien regarder pour les percevoir tant elles sont ferrues, et pourtant jamais vues. Comme toutes ces scènes traitées d’extrêmement loin, avec le peu d’éléments nécessaires. Ce que perçoivent dans ce petit monde confus les participants, sous cette neige peut-être radioactive, et qui les tue, sur un mode mineur donc qui rend la chose encore plus poignante puisqu’il ne s’agit que de nous, les humains, il y a des moments d’émotion comme je n’en ai presque jamais vus en bande dessinée, comme cet extraterrestre forcément ennemi et qui nous est apparemment supérieur, ébloui soudain par l’extraordinaire beauté de la culture humaine et qui, je cite Oesterheld :au moment où il va se laisser mourir, regarde autour de lui dans la cuisine et dit, comme le héros lui demande de quelle planète il vient :

« Son nom ne vous dira rien…et il me reste peu de temps pour le perdre en explications…mieux vaut jouir de la présence de tous ces objets… »

 

« Chaque chose ici irradie de millénaires d’intelligence…de millénaires d’art, de millénaires de tendresse…dommage de ne pas avoir le temps de comprendre pourquoi cet objet est cylindrique…pourquoi il y a des moulures aux pieds de cette table…et pourquoi… »

 

« Il continua de parler. Par le sortilège de ses paroles, le pot d’herbes cabossé, les casseroles noires de suie, la cuisinière à charbon délabrée se transformaient en objets uniques, plus précieux que des joyaux exhumés d’une tombe égyptienne ».

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Des moment comme ça, dans la bande dessinée, il y en a eu quelques-uns,

comme « Master Race » de Bernie Krigstein, comme l’adaptation de la nouvelle de Bradbury par Wallace Wood « Et il viendra des pluies douces », avec cette maison robot des chroniques martiennes qui a oubliée qu’elle n’a plus d’occupants, morts, depuis longtemps et disparait dans un incendie, les robots à roulettes répétant aux humains de sortir d’urgence

alors que ceux-ci ont, depuis longtemps disparus, comme l’avant dernier épisode du « Musée de l’Espace » de Carmine Infantino où le fils réalise que le Musée de l’Espace raconte aussi la rencontre de son père et de sa mère

et donc sa naissance. Des moments de magie totale.

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Je reviens un peu tard sur ce livre qui n’est pas paru aujourd’hui mais hier, pour vous dire que si vous ne lisez qu’une bande dessinée cette année et que vous voulez que ce soit forcément un chef-d’œuvre, et même si cela ne vous semble pas être au premier regard de votre obédience graphique habituelle (vous avez des habitudes plus dispendieuses d’effets qui viennent du comic book, du manga ou de la « nouvelle bande dessinée »), passez outre : si vous plongez dans « L’Eternaute » de Oesterheld et Solano Lopez, vous lirez une bande dessinée comme il n’y en a pas beaucoup.

 

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L’ETERNAUTE ETERNEL

mardi 1 juin 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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2ème PARTIE

 

Solano Lopez je le connais mal, ce que j’ai surtout vu de lui, ce sont ses œuvres récentes, tardives, depuis que vieil homme a été saisi par la débauche, il ne fait plus que dans le porno avec beaucoup de talent d’ailleurs, et avec un goût pour le grotesque, l’horrible et le répugnant, tout à fait passionnant. Je n’ai jamais vu son adaptation de « Freaks », le film de Tod Browning, j’aimerais bien, mais toutes ces histoires pornographiques ne sont que défilés monstrueux, sueur et bourrelets et il reste cependant, extrêmement stimulantes sexuellement, réveillant en nous le cochon qui dort. C’est une autre carrière donc qui succède à d’autres carrières encore, puisqu’on sait qu’il a longtemps travaillé comme beaucoup d’autres argentins pour la Fleetway en Angleterre dans les années 60, faisant l’aller / retour avec l’Argentine et avec la maison d’édition d’Oesterheld, « Frontera », pour laquelle d’ailleurs il succéda un jour à Pratt sur la série « Ernie Pike ». Et on se souvient qu’il publia chez Dargaud, dans les années 90, sur un scénario de Carlos Sampayo, un autre exilé, une belle série policière, « Les aventures du commissaire Evaristo Meneses » qui passa inaperçue. Avec « L’Eternaute », il atteint au génie.

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C’est donc une histoire de science fiction cosmique mais traitée par le petit bout de la lorgnette, de manière minuscule,

avec un homme surgi du temps qui raconte comment les humains ont été

ou vont être envahis par des extraterrestres contre lesquelles ils ne pourront rien.

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L’histoire est traitée avec un dessin minimaliste, extraordinairement efficace et élégant, qui fait penser au grand dessinateur espagnol méconnu de « Mundo Futuro », Buylla, par le lyrisme étrange et sec de certains dessins, mais aussi dans l’économie à Breccia justement

avec moins d’élégance, mais cela s’avère être ici un atout majeur.

C’est donc l’histoire de la conquête de la terre qui commence à Buenos Aires, avec une succession de créatures de plus en plus étranges qui vont s’emparer de notre terre et surtout l’histoire de quelques humains isolés qui vont tenter, entre voisins, d’empêcher l’invasion.

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Le seul équivalent dans cette manière prosaïque de traiter la science fiction en bande dessinée, ce fut en Angleterre un peu plus tard avec l’admirable « Jeff Hawke » de Sydney Jordan. Mais je crois que c’est « L’Eternaute » que je préfère car en trois albums édités par Vertige Graphic, on a une histoire globalement parfaite qui s’avère à la fois, magie du dessin et du scénario conjugués, être extrêmement convaincante, retenue, mais cependant émouvante.

 

La suite demain.

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