L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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GLENAT ? OUI, MAIS GLENAT Espagne (12)

jeudi 30 septembre 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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Toujours chez Glénat Espagne, un livre indispensable, volume 1 du « Patrimonio de la historieta », consacré à Angel Puigmiquel.

 

Totalement inconnu en France, Angel Puigmiquel est un extraordinaire dessinateur espagnol que je découvre d’un coup.

 

En gros tout ce qu’il a fait en bandes dessinées, publié entre 1941 et 1949, dans un magazine qui s’appelait « Gilsa ».

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C’était des histoires à idiotes comme les indiquent le titre que je traduis littéralement, dans le magnifique recueil qui s’appelle « El Ladron de Pesadillas y otras storias », les titres sont donc « SOS au musée diabolique », « Les Crimes du Gramophone » ou traduction du titre de l’ouvrage « Le voleur de cauchemars ». Ensuite avec sa femme architecte Cristina, il partira vers d’autres domaines et d’autres pays, il ira à Caracas, il fera de l’animation et des photos, selon Antonio Martin, passionnantes. Il sera compagnon de route des grands animateurs de l’époque comme John Hubley, il reviendra en Espagne et repartira, vu le climat politique, au Vénézuela, puis décidera de revenir en Espagne où il fera de l’animation pour la publicité puis se retirera. Il a donc eu une carrière mouvementée et c’est tout jeune, il a dix neuf ans, qu’il réalise les merveilles graphiques incroyables dont je vais vous montrer quelques bouts.

 

Imaginez quelqu’un qui ait la magie visuelle d’un Little Nemo revisité « fifties », du Jacovitti première période, des planches du dimanche de Gasoline Alley, du meilleur de Bottaro et quelque chose déjà de ce que sera un peu plus tard le magnifique « Gordo », de l’américain né au Mexique, Gus Ariola. Et bien c’est de cela qu’il s’agit.

 

Je découvre ainsi une courte et étonnante carrière pleine de merveilles, terriblement dans l’air du temps d’aujourd’hui, il y a encore quelques décors, quelques arbres, qui font penser à l’avant-guerre, il y a déjà quelques décors minimalistes qui font penser à ce que lui et d’autres feront en animation dans la période « Gérald McBoing » ou « Mister Magoo », il y a des arbres contournés, des bandits costauds avec des mitraillettes, des géants, beaucoup d’enfants, pour cette histoire pour enfants, un gramophone qui pleure son titre au travers de son pavillon, des trappes et des pièges comme chez le « Dr Seuss », des accumulations à la Dubout parfois et un usage de la couleur tout à fait étonnant, souvent des quasi monochromies qui changent totalement d’une case à l’autre. Et déjà dans certaines images du « Voleur de cauchemars », on projette sur un écran des films d’animation, ceux qu’il réalisera plus tard.

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Le livre est complété par quelques images en noir et blanc, reproductions d’originaux tout à fait passionnantes car on réalise aussi sec l’importance qu’il a porté à la couleur quasi expressionniste et qui change totalement le sens de son dessin.

 

On voit qu’il travaillait vraiment pour la couleur, un peu comme pour Roy Crane et son « Wash Tubs » pour les planches du dimanche.

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Pour moi ce n’est pas une découverte, c’est mieux que cela, une révélation.

 

GLENAT ? OUI, MAIS GLENAT Espagne (11)

mercredi 29 septembre 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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Ensuite Fernando devient technique. Il parle de dessin, de l’arrivée du rock avec Presley bien sûr mais aussi Franky Laine et les espagnols comme Mariano Mores qui, sur une photo, fait penser aux chanteurs italiens de l’époque.

 

Il explique qu’à l’époque il n’y avait pas beaucoup de livres pour apprendre le dessin. Un de Emilio Freixas et un autre publié en Argentine par Enrique Lipzic et deux autres dûs à des professeurs de la « Escuela Panamericana del Arte » qui apprenaient à dessiner au travers des leçons des plus grands argentins, de Breccia à Pratt, à Salinas en passant par l’humour (quino) et en expliquant les méthodes de travail de Caniff, de Foster ou de Robbins.

 

Apparemment pour lui le livre qui fit date fut « Técnica della historieta » et aussi « 150 famosos artistas » où on découvrait les grands illustrateurs d’Amérique du Nord mais aussi d’Argentine et quelques dessinateurs de bande dessinée.

 

Il parle du lavis, cette encre de Chine mêlée d’eau, que quelques français utilisèrent avec succès comme Poivet en France et surtout des grands italiens comme Molino ou Ferrari.

 

Il parle du scénario, de la couleur, et de toute l’épicerie qui fait le métier de dessinateur.

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Et bien sûr, il cite l’américain Andrew Loomis dont les cours de dessin sont définitivement les plus beaux qui soient pour ce qui est du XXème siècle.

 

Et l’on voit des exemples de tous les livres précités, et quelques croquis d’animaux, de Salinas apparemment pris sur le vif ou la manière d’utiliser une photo selon Breccia.

 

Il parle ensuite de tous ses amis, dessinateurs, à commencer par Toutain qui habitait en face de la Pédrera, la magnifique maison en forme de vagues de Antonio Gaudi.

 

On aperçoit Rafael Martinez avec un sac de hippie, il est encore chef des ventes de « Selectiones Illustradas » et pas encore éditeur pour son propre compte. On découvre à l’occasion des dessinateurs moins connus comme Francisco Cueto dont le dessin a quelque chose de l’économie de Breccia.

 

Ca donne envie.

 

Il parle ensuite des scénaristes dont un seul hélas est connu chez nous, le regretté Victor Mora, des illustrateurs comme Vincente Segrelles qui deviendra dessinateur de bande dessinée avec « Le Mercenaire », il y a une planche sublime de Salinas pour son adaptation du « Dernier des Mohicans », aussi belle que du Foster, et aussi élégante que du Alex Raymond.

 

Il finit en épilogue sur ses amis, éditeurs et auteurs, et du docteur Marius Petit, à Barcelone, qui l’opéra après sa crise cardiaque et lui sauva la vie.

 

C’est ensuite sans doute qu’il décida de mettre tout cela par écrit pendant qu’il était encore temps.

 

Et il finit sur une biographie qui ressemble à un curriculum vitae, comme si demain il devait proposer son travail à nouveau, à un nouvel éditeur, et comme si à nouveau il avait vingt ans et le monde devant lui. Et l’on finit ou presque sur une belle photo de groupe où ils sont presque tous là : le monde alors allait leur appartenir.

 

Puis il cite comme si ce n’était pas lui, quelques articles à son propos, élogieux, dont un de Fellini qui ne ratait rien et qui au moment où il travailla pour les « Fumetti per adulti » italiens sur « Zora », beau vampire dénudée, disait : « j’ai une grande admiration pour les arabesques créatives et oniriques de Fernando Fernandez sur « Zora » ».

 

Sur le dernier rabat du livre, il y a un cachet, celui de « Selectiones Illustradas », l’agence, à une époque ils avaient une boite postale ou un bureau peut-être à Londres, avec au-dessus sa référence : Fernando : 8M.

 

Il faudrait un éditeur fou en France pour traduire ce livre, non pas comme un ouvrage d’un dessinateur qu’on connait mal chez nous mais sur la bande dessinée, quelqu’un qui comprendrait qu’avec sa manière de ressusciter le temps, d’accumuler des détails, de parler de choses qui ont disparues, Fernando Fernandez est l’héritier de Georges Perec et un merveilleux raconteur des fabuleuses années 60 dans une Espagne en train de changer et dans un monde qui disparaît et comme un autre exaltant, du moins ce qu’on pouvait croire, va venir.

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GLENAT ? OUI, MAIS GLENAT Espagne (10)

mardi 28 septembre 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Fernandez on le voit beaucoup à cheval, imitant un rodéo sur un tabouret, montant soit des alezans espagnols, soit des criolos argentins.

 
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Et il part sur les dessinateurs de chevaux, d’autres maîtres du cheval en bande dessinée, discipline difficile s’il en est et où l’immense Salinas fut le maître, il nous en montre plein par plein de dessinateurs. Ceux merveilleux de l’argentin Arturo del Castillo et de son « Rendall » qu’on trouve en France quelquefois dans les petits fascicules, ceux de Freixas, symboliques, à peine esquissés, mais tout en mouvement.

 

Ceux, superbes, portugais, de Coelho pour Chicos. A l’époque il dessinait déjà sous le nom de Martin Sièvre dans « Vaillant » d’autres chevaux de Salinas, croquis rapides qui semblent surgis du XIXème siècle et des gravures de Daniel Vierge qui, pour les pays hispaniques, fut un peu leur Gustave Doré, ceux magnifiques surtout de son ami Carlos Roumé qu’il n’hésitait pas à comparer et il a sans doute raison avec ceux de Remington.

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Puis il y a quelques photos de modèles, connaissances et amies qu’il a fait poser. Elles sont belles, et les photos sont belles.

 

On voit les copains faire du judo sur la plage, pour simuler une scène de mouvements qu’il reprendra en bande dessinée, ou faire de la barque pour le plaisir.

 

Carlos Gimenez pose, la main tendue, allongé, pour essayer d’attraper son colt. A côté de lui, José Gonzalez pose avec une carabine Winchester et Esteban Maroto avec une carabine, la même que celle de Steve McQueen, ils sont dans les rochers et on se croirait dans un western espagnol ou dans un western italien tourné en Espagne comme c’était souvent le cas d’ailleurs.

 

Il parle des acteurs dont il copie les gestes, de James Dean mais surtout de Rock Hudson et de Robert Taylor et de Tyron Power, des acteurs à posture donc, reconnaissables même de loin par leur manière particulière de se tenir. Il parle des réunions de travail où seule l’apparence est bohème : tous travaillent comme des bêtes. Il y a même un chef de studio, histoire de maintenir la cadence. Il y aura même un comité autour de Toutain qui essaye de trouver des solutions pour délivrer aux clients éventuels, éditeurs étrangers souvent, des produits conformes à leur attente, que Toutain ensuite allait négocier. En jouant sur le change autant que faire se peut.

 

A un moment ils produiront des romans photos pour la collection Corin Telado donc et on en voit quelques images, où les dessinateurs de BD deviennent acteurs, des histoires de blousons noirs, des polars, des westerns.

 

Et il dit encore une fois son amour de Toutain, frère de cœur, pas le Toutain que j’ai connu, celui avec qui j’étais en compétition, mais un autre, qui apparemment fit à un moment précis, de Barcelone, une des capitales internationales de la bande dessinée, tout comme il y en avait eu une juste avant en Argentine, mais avec plus de succès et pour plus longtemps car le monde s’ouvrait soudain, vaste, devant eux.

 

La suite demain.

 

GLENAT ? OUI, MAIS GLENAT Espagne (9)

lundi 27 septembre 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Puis à nouveau on se promène en Espagne où on découvre Toutain tout jeune que j’ai connu vieux et plus sec, on voit ses bandes dessinées.

 

Je ne savais pas qu’il avait autant de talent et une espèce de légèreté graphique : il choisit donc de s’occuper des autres et abandonna donc la bande dessinée comme auteur.

 

J’ai été très content de revoir quelques planches du très joli western « Gringo » de Carlos Gimenez qui chez nous parut en tout petit format.


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La Fleetway encore, en grand format parfois, on aperçoit de drôles de choses comme l’adaptation par Fernando Fernandez de la chanson « Follow that dream » de Elvis Presley.

 

Il y a quelques pages de sa documentation sur les voitures et les maisons.

 

Je me souviens d’avoir été fasciné en allant chez certains dessinateurs, tenus de faire du réalisme et certains continuent haut la main comme Paul Gillon, mais je me souviens aussi de l’atelier de Poivet, de ces piles de « Paris Match », de revues et d’articles destinés à trouver si nécessaire – n’oubliez pas qu’il n’y avait pas internet – le décor nécessaire ou la voiture had-boc ou des photos de « Big Ben », bref, tout ce dont on pouvait avoir besoin un jour ou l’autre.

 
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Dans certaines images particulièrement habiles de Fernando Fernandez, on sent une influence des grands dessinateurs anglais d’alors, avec un trait croisé qui est celui de Jim Holdaway sur « Modesty Blaise », lui-même enfant systématique et élégance du « Rip Kirby » d’Alex Raymond.


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Fernando Fernandez n’hésite pas à nous montrer une image de science fiction où il s’est, comme il dit, directement inspiré de Gaudi et des tours de la Sagrada Familia. Tout à coup c’est frappant, les volumes et même dans la tendance architecturés de certains dessins, de certains décors à peine esquissés, il est sous influence Gaudi.

 

Et il continue en nous parlant, en 1964 par exemple, à Barcelone, d’un herboriste où il achetait un shampoing spécial aux extraits naturels de plantes dans le Bario de Gracia, qui éliminait les pellicules et renforçait le cheveu et auquel on ajoutait des ampoules vitaminées venues d’un laboratoire américain, dont tout le monde savait que Frank Sinatra fut le premier client et que les investisseurs étaient ses amis de la mafia.

 

Demain, on parle de Fernando Fernandez et des chevaux.

 

GLENAT ? OUI, MAIS GLENAT Espagne (8)

vendredi 24 septembre 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

On passe ensuite aux premières bandes dessinées de cœur vendues par Fernando Fernandez en Angleterre puis en France, avec de jolis décors, de jolies femmes, quelques objets mobiliers ravissants.

 

On n’est pas dans le réalisme de « Juliette de mon cœur » et des grands maîtres américains, on est plutôt dans un dessin un peu rêvé assez proche du dessin de mode tout à fait efficace.

 

Il va en Argentine.

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Il adore Kim Novak et Audrey Hepburn, tiens moi aussi, mais il a rencontré sa Audrey Hepburn qui s’appelait Maria Rosa. D’après la photo, elle ressemble un peu à la vraie, il a eu de la chance.

 

Elle lui servira de modèle, elle sera son grand amour.

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On retrouve des photos de groupes, toute la bande en pyjama, sur une terrasse avec au fond la Sagrada Familia.

 

Il y a la fameuse Maria Rosa et sa photo en héroïne et puis il part, pensant n’y passer que quelques temps, en Argentine, ils sont plusieurs à partir, ils fêtent ça en disant que c’est comme la « Cène du Christ », ils ne croient pas si bien dire, il dit au revoir à sa famille, à Maria Rosa et c’est le départ, photos de Rio et puis vite Buenos Aires : l’Argentine.

 

Un autre monde.

 

Il y a encore de belles femmes et puis ça devient un autre monde vraiment comme ils partent à Santiago del Estero. Là on parle à peine espagnol.

 

Il est à cheval et le colt de côté. Ils feront la rencontre avec les argentins, avec Osterheld, avec Solano Lopez.

 

Ils retournent à Buenos Aires, ce sera la découverte de toutes les cultures du monde car on peut à ce moment là y voir des films d’avant-garde venus d’un peu partout, le pays est un formidable bouillon de culture où l’on peut voir l’avant-garde russe comme les films de Bergman ou la production locale. 

Là ils vont tomber sur Breccia bien sûr, sur le formidable dessinateur de westerns essentiellement et de la belle série « Randall », Arturo del Castillo, et sur Hugo Pratt qui lui est venu d’Italie.

 

Pratt dessine déjà « Sergent Kirk », Breccia est déjà un immense auteur, il travaille aussi pour la Fleetway en parallèle.

 

Mais je n’ai pas envie de vous raconter l’histoire, il le fait mieux que moi.

 

Il reverra Maria Rosa, il aura des problèmes familiaux, vieillissements, maladies, morts, et se retrouvera pris dans la guerre d’Algérie où des destins espagnols croiseront des destins français, comme une répétition des bandes dessinées que Fernando Fernandez fera ensuite pour la Fleetway et pour le comics de guerre « Air Ace » où l’on sent une belle fascination pour les machines, armes de guerre certes mais objets parfaits, suivent des portraits rigolos de Fernando Fernandez se photographiant avant « Dracula » pour dessiner son histoire de vampires.

 

Pour les dessinateurs espagnols alors, ce n’est pas évident, puisque revenus d’Argentine ils travaillent où ils le peuvent pour des maisons qui payent mal, comme Artima en France.

 

On croise des dessinateurs qu’on reverra plus tard comme Clavé que j’ai croisé à « Pilote ».

 

Pour la Fleetway anglaise ils font des comics de guerre, des petits fascicules de cœur, ils vont travailler pour « Roxy », « Marilyn » (comme l’actrice) ou « Valentine ».

 

Et puis l’embellie vient doucement avec des séries qui vont se vendre un peu partout comme « Delta 99 » de Gimenez, sa belle série de science fiction, « Cinq pour l’infini » de Esteban Maroto, « Sunday » de Victor De La Fuente qui bientôt l’amènera à travailler chez Dargaud et même avec Charlier un moment.

 

On rencontre d’autres ibères qui n’étaient pas de sa bande comme Ribera qui lui réussira avec Godard une belle carrière en France, mais il faut reconnaitre que dans l’ensemble tous ces dessinateurs extrêmement habiles qui avaient appris à travailler vite, vont réussir plus ou moins bien à l’étranger et je me souviens de l’étonnement devant le dessin parfait de Victor De la Fuente, des éditeurs français qui le publièrent, devant le fait que ça ne prenait pas et le succès n’était pas au rendez-vous. Certains de ces maîtres comme De La Fuente justement se retrouvèrent plus tard à faire des westerns érotiques en Italie pour des fumettis pour adulti et certains de ces maîtres aussi eurent bien du mal à s’exporter de l’Espagne comme le formidable dessinateur de « Simbad », José Lombardio qui fut pourtant publié en France.

 

La suite demain.

GLENAT ? OUI, MAIS GLENAT Espagne (7)

jeudi 23 septembre 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "


Et puis la vie de Fernando Fernandez, je l’ai un peu lu comme la mienne, la manière dont une bande de copains arrive à devenir forte en se réunissant pour faire ce qu’elle a envie, de la bande dessinée, lui il a connu la guerre mais il était tout petit, moi on me l’a raconté après, on vivait à la campagne puisqu’il y avait encore les tickets de rationnement, et plus fortement en Espagne moins en France car le Général de Gaulle qui se battait comme un diable face à l’hégémonie américaine, nous avons tous, partout en Europe, subi et adoré dans un premier temps cette invasion de la culture américaine qui quelque part nous a fait, et qu’il ne faut pas regretter car culturellement c’est de là que nous venons, il y aura la BD et ensuite le rock’n roll : nous sommes tous, jusqu’à en gros le moment où les anglais, les Beatles et les autres groupes anglais, nous prouvèrent que la vérité pouvait venir d’ailleurs, des enfants d’Amérique.

 

Plan Marshall pour l’Espagne et forte présence américaine en France, je pense à la manière dont nos rockers européens découvrirent la musique US dans les P.Xs, ce magazine pour G.I. où les adolescents français d’ailleurs allaient trouver, bandes dessinées et disques, en cachette et avec la complicité des G.I., qui définitivement allait balayer notre culture d’avant.

 

A propos de Fernando Fernandez, faites attention à ce que je vais dire car à un moment cette maison faite par une bande de copains, tout comme j’allais avec une bande de copains participer fugacement à « L’Echo des Savanes » puis au lancement de « Métal Hurlant », fut mon ennemi.

 

Eux aussi voulaient envahir le monde entier, sortir d’Espagne, la raison était essentiellement économique. La raison pour moi était hégémonique, mégalomaniaque. Ayant été conquis par l’Amérique, je voulais conquérir l’Amérique à mon tour et quand arriva « Heavy Metal », assez vite, Toutain qui était malin commença à leur vendre des planches.

 

Au début, « Heavy Metal » c’était du pur « Métal Hurlant » puis en cours de route, les rédacteurs en chef changeants, il y en eu certains qui se dirent que tant qu’à faire si on payait les planches un peu moins cher ça serait mieux.

 

Il y en eu d’ailleurs d’excellents qui venaient d’Espagne, mais ce n’était plus mon « Métal Hurlant » et j’en ai voulu à Toutain. Mais d’un autre côté, quelques années avant, quand j’étais encore en train de me construire, j’allais souvent en Espagne et j’étais fasciné par les travaux par exemple de Juan Gimenez encore auteur de science fiction ou par les petits westerns espagnols étranges qui paraissaient en France en petit format. On le connait maintenant par l’humour grâce à « Fluide Glacial » mais il fut un moment un maître d’une science fiction ludique et très mode qui m’enchanta. Je me rends compte maintenant que j’avais tort d’en vouloir à Toutain, il défendait son épicerie et moi la mienne. Car la seconde partie du livre parle de ce redéploiement des espagnols en Amérique et ailleurs. On aperçoit tous ceux que j’ai aimés, les Béa, Fernando Fernandez, Maroto et les autres. Mais fin de l’aparté, il ne faut donc pas m’en vouloir : je vais essayer d’oublier cette guéguerre qui maintenant me semble si lointaine.

 

La suite demain.

 

GLENAT ? OUI, MAIS GLENAT Espagne (6)

mercredi 22 septembre 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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Dans ses mémoires illustrées, Fernando Fernandez parle de l’hiver, il parle de son père, il nous montre un dessin de Boxcar, son idole d’alors en Espagne et la manière dont il l’a copié, il nous montre comment il copiait servilement, pas mal d’ailleurs mais n’y arrivant pas tout à fait, « Prince Vaillant », il nous raconte les copains le samedi, quelques croquis anatomiques très classiques car il se rendait la nuit dans des classes nocturnes d’arts appliqués, il nous montre « Le Guerrier d’Antifaz » (« El Guerrero del Antifaz ») vaguement inspiré de Alex Raymond mais fort différent puisque le brave dessinateur Manuel Gago dessinait avec compétence plusieurs séries par semaine.

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Et Bielsa, magnifique, et cela me fait repenser à l’époque où le seul en France à avoir remarqué son génie, Jacques Lob fit avec lui le superbe « Les Mange-Bitume ».

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On y découvre aussi le « Docteur Niebla » du jeune Francisco Hidalgo qui lui aussi fera une belle carrière et les dessins sidérants à l’époque d’hyper réalisme publiés dans « El Coyote » de Caprioli, le dessinateur que Hugo Pratt préférait en Italie et qui paraissait dans « Il Vittorioso », c’était un peu comme du Cazanave mais en mieux, en plus réaliste, il était un maître de l’exotisme jamais dépassé mais dont hélas nous n’avons connu que l’œuvre tardive en France au moment où son dessin s’est alourdi.

 

Je ne vous raconterai pas l’histoire de « L’homme aux colombes », il la raconte mieux que moi, elle est belle et poétique comme du Pierre Very encore.

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On y voit ses projets de super héros (le super héros américain vient de naître), à un moment il essaye de copier Dan Barry pour « Flash Gordon » et puis il raconte, à l’occasion d’un accord entre le Président Eisenhower et le Général Franco, en marge de l’Otan, alliance bilatérale mal vue par l’Europe puisque c’est en Espagne que les nazis firent leurs premières armes, au côté de Franco contre les Républicains, la manière dont cela provoqua soudain l’apparition de la science fiction américaine dans les magazines espagnols, ce dont il ne se remis jamais.

 

Ses premiers essais fignolés autour de 1954 ont l’air de collages situationnistes puisqu’on y croise « Captain Marvel », des nazis, des buffles et des combats en silhouette à la manière de « Spirit ».

 

Il y a sa première planche publiée en Espagne, une petite histoire de science fiction, des planches encore où il copie les maîtres, cette fois-ci c’est Frank Robbins. Et puis ça y est, en 1957 il est publié pour de bon mais ce sera en France grâce à un copain Josep Toutain dont je vais vous parler : un dessinateur estimable qui décidera de créer une agence pour vendre les dessinateurs espagnols à l’étranger pensant que le marché local ne suffirait pas, il s’avérera visionnaire, et les premières bandes dessinées de Fernando Fernandez parurent chez Artima, à Tourcoing.

 

La suite demain car décidément la vie de Fernando Fernandez est un roman.

 

Ah oui, j’oubliais, dans ce début on croise également Longaron qui lui aussi avec les copains, la bande à Toutain, passe le temps à arpenter les Ramblas de Barcelone et à regarder les jolies filles.

 

C’est l’autre point commun qu’il y aura entre tous ces dessinateurs espagnols, d’où leur amour des femmes, leur regard latin, leur habileté à dessiner des femmes belles, leurs manières presque uniques d’esquisser leurs silhouettes, de dessiner leurs chevelures, ils seront copiés dans le monde entier via la Fleetway en Angleterre et même jusqu’en Amérique où l’on peut dire que les comics de cœur des années 60, ceux où l’on retrouva Buscema ou Romita, doivent sans doute beaucoup à cette bande dessinée espagnole qui déjà était connue.

 

Pour Longaron ce sera la gloire, il dessinera une merveilleuse bande dessinée dont l’héroïne était noire, « Friday Foster », une manière de Halle Berry à la pointe de la mode absolument ravissante et dont les aventures dans les quotidiens, nous sommes dans les années 60 et l’étau se desserre en Amérique, sera une vedette de la bande dessinée, une espèce de Juliette Jones black qui mériterait d’être intégralement rééditée car dans mon souvenir dans les quelques épisodes que j’ai lus en anglais ou en France (dans « Fillettes »), il y avait des récits complets et étaient superbes, c’était du « Desperate Housewives » avant l’heure mais dans un cadre précis, celui des années 60, qui était déjà celui aussi de « Mad Men ».

 

La suite demain.

GLENAT ? OUI, MAIS GLENAT Espagne (5)

mardi 21 septembre 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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« Mémorias Illustradas » ouvre sur les romans populaires de « El Coyote », rival de « Zorro » espagnol dû à José Mallorqui qui devient ensuite une bande dessinée dûe à Francisco Batet, comme « Zorro » il est un homme masqué mais à large sombrero.

 

Ce sera pour lui la révélation et on voit quelques images de « El Coyote » où on sent l’influence moins de la bande dessinée américaine que des illustrateurs américains, on le voit tout petit, tout bébé, et il nous montre quelques monuments de Barcelone, l’hôpital de la Santa Cruz y San Pablo, magnifique monument art nouveau dû à ces merveilleux architectes qui étaient Domenech y Montaner et aussi la Casa de los Punxes dûe à deux autres grands architectes Puig y Cadafalch, et bien sûr La Sagrada Familia de Gaudi. (Les autres archistectes étaient ses concurrents, ils le valaient bien, mais l’histoire a retenu Gaudi).

 

Ce qui est passionnant c’est de réaliser que justement tous les dessinateurs qui explosèrent en Espagne dans les années 60/70, utilisèrent une partie de cet art nouveau baroque ornemental et procédant du végétal issu de Gaudi et des autres dans la science fiction, voir les premières œuvres que ce soit d’Esteban Maroto de Gimenez ou de Fernandez.

 

Il raconte très joliment ses premiers émois, on se croirait chez Very ou chez Alexandre Vialatte ou chez Pascal Thomas puisque c’était pour lui le déclencheur, fut des papiers d’emballages d’orange appelés « Entre Naranjos » avec de belles femmes dessinées dessus et on a l’impression que pour toujours pour lui, les femmes ont ce parfum d’orange.

 

Il est donc autodidacte comme presque tous les dessinateurs de sa génération, il va découvrir ses maîtres, ceux de tout le monde car ils étaient publiés en Espagne comme partout : Frazetta : le merveilleux dessinateur de « Johnny Comet » qui n’était pas devenu un peintre en vérité moins intéressant que le dessinateur de bandes dessinées, Alex Raymond et Harold Foster, mais aussi les premiers maîtres espagnols qui furent considérables comme Boxcar ou Freixas, dont il montre quelques exemples tout à fait superbes. Freixas qui a changé plusieurs fois de style, avait au départ des élans au pinceau aussi vigoureux et aussi méconnus hélas hors d’Espagne que ceux en Amérique du fils de Edgar Rice Burroughs, John Coleman Burroughs.

 

On voit Fernando écolier à Carthagène, là où il est né, il parle beaucoup des femmes, qui apparemment l’ont toujours ému, les premières qu’il croisa surtout, les plus mystérieuses forcément, puis il parle de sa bronchopneumonie qui fut pour lui une occasion formidable.

 

Curieux de voir le nombre de gens qui étant immobilisés pour raison de santé ont profité de la maladie pour enrichir leur imaginaire. Ils sont innombrables.

 

(En ce qui me concerne par exemple, ce fut un rhumatisme articulaire aigu qui dura plus d’un an et où je me suis tapé, sans déconner, tout Victor Hugo).

 

Son père était un simple chauffeur de taxi mais il l’initia vite aux poètes espagnols et surtout il profita de sa maladie pour lire énormément de bandes dessinées.

 
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On y voit des dessins de Benejam qui racontaient non pas la richesse nouvelle d’américains soudain nantis comme la famille Illice mais au contraire la pauvreté d’une famille espagnole qui se battait autour des petits pois, on y voit les débuts d’un dessinateur qui va devenir beaucoup plus habile mais moins intéressant et qui raconte des histoires de FBI, Luis Bermejo, on y voit les formidables débuts dans « El Coyote », le journal qui a tout déclenché pour lui, de José Bielsa que j’ai connu à la fin de sa vie et à qui je n’ai pas eu l’occasion de parler quand il dessinait la merveilleuse série pédagogique dans « Pilote » consacrée à la mythologie antique qui s’appelait je crois « Quand les dieux étaient des hommes ».

 

Il a tout gardé, sa première édition du « Romancero gitano » de Garcia Lorca, toutes les photos de toute la famille, son père chauffeur de taxi fait un peu penser aux acteurs de l’époque torse-nu à la Ralf Valone, sur une photo en costume, sur une autre on voit sa petite sœur boire du jus de tomate le matin car les médecins disaient que ça fortifiait, chez nous c’était du sang de cheval que l’on pressait le matin et dont il fallait boire un grand verre.

 
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Il y a d’autres images de Freixas beaucoup plus décoratives pour des livres et une bande dessinée de science fiction magnifique de Darnis, publiée dans « El Coyote » forcément.

 

La suite demain.