Interviews

Comment s’est faite la rencontre avec Ladrönn ?

C’est à Los Angeles que Fabrice Giger (Président des Humanoïdes Associés) me l’a présenté, il m’a montré ses dessins. J’étais surpris par son grand talent et sa domination de la technique. Cependant je lui ai dit « Tu sais dessiner extraordinairement bien les actions, mais il te manque à approfondir les sentiments de tes personnages. Je vais t’écrire une histoire purement émotionnelle pour voir si tu es capable d’exprimer les émotions humaines ». Alors j’ai écrit pour lui Larmes d’Or (histoire courte publiée dans le Métal Hurlant n°145). Ladrönn a réalisé des planches inoubliables. Le scénario, mis à part le sadisme, racontait une histoire basée sur les sentiments. Cela me semblait nécessaire pour extraire un jeune homme aussi talentueux des griffes industrielles des horribles comics américains où les superhéros sautent comme des poux impérialistes. Avant de voir les dessins d’un artiste qui veut travailler avec moi, je l’observe, pour essayer de me constituer une idée globale de la personne qu’il est. Je n’utilise pas mon intelligence mais mon intuition. Je me demande : quel est son niveau de conscience ? A-t-il des problèmes émotionnels ? Est-il satisfait de sa sexualité ? Respecte-t-il son corps ? Croit-il en son talent ? A-t-il réveillé sa spiritualité ? Est-ce un artiste honnête ou cherche-t-il uniquement à avoir du succès pour satisfaire son ego ?... Or, en Ladrönn j’ai vu un grand respect pour l’art de la bande dessinée, un désir de dévouement total à son métier, une honnêteté admirable et, surtout, une adorable innocence infantile. J’avais trouvé le dessinateur idéal pour Final Incal.

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Qu’est-ce qui vous plaît particulièrement dans son travail ?

La perfection dans l’organisation de la page et la perfection presque obsessionnelle des détails. Sa capacité actuelle à créer l’action des personnages autant que leurs sentiments profonds. Enfin, c’est un artiste d’une immense honnêteté, pour lui la bande dessinée n’est pas un boulot, c’est une activité artistique avec toutes les angoisses que la réalisation d’une oeuvre d’art comporte. Je pèse bien mes mots : l’album de Ladrönn est, d’un point de vue technique, le meilleur de tous. Chaque planche a été dessinée non seulement avec les mains et les yeux, mais aussi avec les os, les poumons, le foie et le coeur de Ladrönn. Il est impossible qu’une BD atteigne sa perfection si l’auteur et l’illustrateur n’ont pas “fusionné” spirituellement. Beaucoup d’auteurs de BD commettent l’erreur de penser que l’illustrateur est à leur service pour illustrer leurs mots. Un vrai auteur de bandes dessinées n’a rien à voir avec un écrivain de romans. Le mot est là uniquement pour dire ce qu’il est impossible de dessiner. C’est pour ça que, quand on travaille avec un dessinateur génial, le texte devient modeste et se fait tout petit.

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Il s’est passé huit ans entre la publication du tome 1 de Après l’Incal avec Moebius et celle de ce premier tome de Final Incal. Vous paraissait-il important d’apporter certaines modifications, et si oui lesquelles ? S’agit-il d’ailleurs d’un complément ou… d’un recommencement ?

Ce n’est pas du tout un complément, moi comme écrivain dans Après l’Incal de Moebius, je me suis trompé. Je ne sais pas quelle idiote de mouche m’a piqué pour décider que toute l’histoire de L’Incal n’était qu’un rêve. Idée extrêmement facile. Après une cure en mangeant des noix de coco chez les indiens d’Amazonie, j’ai récupéré mon intelligence chamanique. Les sages rats à huit pattes que j’ai vus dans mes délires m’ont prié de recommencer l’histoire. Moebius, gentiment fâché avec moi, a décidé de ne pas me suivre dans cette voie “schizophrénomystique”, j’ai dû attendre huit ans pour trouver un artiste à la hauteur de la nouvelle version. Le rêve s’est transformé en plusieurs mondes parallèles.

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Comment expliquez-vous le succès de L’Incal ?

Parce que le lecteur a devant ses yeux une histoire qui révèle mon authentique génie. Aussi le génie de Moebius et Janjetov. Dans l’art, ou on est le meilleur, ou on est différent. L’Incal est les deux choses. Je pourrais dire d’encore plus grandes louanges, mais la nature m’a fait essentiellement modeste. Plus modeste que St François d’Assises, bien que lui parlât avec les oiseaux, je peux parler avec les mouches, par le moyen de danses. Mais je fais attention à ne pas ouvrir la bouche, parce que dans l’enthousiasme des mouvements, je peux avaler mes danseuses.

À part le fait qu’il fut le premier d’entre eux, qu’est-ce qui différencie selon vous le personnage de John Difool, d’Alef-Thau, de Gabriel Marpa, du Méta-Baron ou du Bouncer ? Ces héros ont-ils tous un point commun ?

Tous ces héros commencent avec un faible degré de conscience, très près de la bêtise. Peu à peu en vainquant des obstacles, leur intelligence et leur compréhension du monde s’élargissent. Ils finissent par être les exemplaires les plus évolués de la race humaine.

Peut-on dire qu’avec ce cycle Final Incal, la boucle est bouclée ? Reverra t-on John Difool ?

Complètement bouclée.

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Comment avez-vous fait la connaissance du monde de l’Incal ? Aviez-vous déjà eu une fréquentation de cet univers de bande dessinée, des oeuvres de Jodorowsky ou Moebius ?

J’ai découvert L’Incal il y a bien longtemps, cela fait maintenant près de 25 ans. J’étais à l’école et l’un de mes amis m’a montré L’Incal noir. Ce fut un véritable choc. Je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait, mais c’était comme si une clé venait d’ouvrir une porte dans mon esprit. Je me suis dit que je voulais devenir dessinateur de bande dessinée. Un peu plus tard je me suis abonné à l’édition espagnole de Métal hurlant et j’ai pu commander par correspondance les autres épisodes de L’Incal, dont les personnages ont alors commencé à faire partie de ma vie.

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Comment avez-vous fait la connaissance d’Alexandro Jodorowsky lui-même et comment en est-on venu à vous proposer de réaliser de nouvelles aventures de John Difool ?

J’ai rencontré Alexandro à trois reprises. La première fois, c’était en achetant un livre qu’il avait écrit et illustré lui-même, Fábulas Pánicas. Je n’étais alors qu’un gamin, il y avait une photo d’Alexandro sur la couverture et il se mettait en scène dans de nombreuses histoires. Ce fut donc ma première rencontre avec lui. La seconde s’est produite de nombreuses années plus tard, en 1997, lors de la San Diego Comic Con. J’étais sur le stand Starwatcher avec Dave Taylor, un brillant artiste britannique qui était aussi l’un de mes meilleurs amis. Soudain, Moebius et Alexandro sont arrivés, mais le stand était trop petit et Alexandro a donc choisi de rester à l’écart pour laisser la place à Moebius de parcourir le portfolio de Dave. J’ai vu qu’il commençait à s’ennuyer, alors je me suis approché et je lui ai demandé : « Vous êtes Alexandro Jodorowsky ? ». Il m’a regardé, un peu surpris : « Vous me connaissez ? Pourtant personne ici ne me connaît…», m’a-t-il lancé. « Oui, je vous connais, je possède un de vos livres ». Il m’a demandé lequel. Je lui ai dit qu’il s’agissait de Fábulas Pánicas. Alexandro a souri, et m’a répondu : « Ça ne date pas d’hier, ça ! » Je me souviens d’avoir discuté avec lui quelques minutes, je lui ai expliqué à quel point j’adorais L’Incal, et puis Moebius est venu lui proposer de regarder avec lui les dessins de Dave. Une fois qu’ils eurent terminé, ils m’ont invité à leur présenter mon travail. Je n’ai pas souvenir de leur avoir montré quoi que ce soit de génial cette fois-là, sans doute les planches de mes premières bandes dessinées « grand public » américaines et quelques croquis sans grand intérêt. Notre troisième rencontre a eu lieu en 2000, au siège de Humanoids Publishing à Los Angeles. Fabrice Giger nous a présentés l’un à l’autre d’une manière plus officielle, nous avons discuté un long moment et sommes devenus amis. Alexandro a pensé alors que je pourrais illustrer une histoire pour Métal hurlant. Un mois plus tard j’ai reçu un script un peu sadique, Les Larmes d’or. Je crois que c’est ce travail qui m’a permis de lui prouver mes talents artistiques. Quelques temps plus tard, Alexandro m’a téléphoné et m’a dit qu’il aimerait travailler avec moi sur un projet plus ambitieux, comme L’Incal, mais qu’il lui fallait d’abord en discuter avec Moebius. « Je le vois aujourd’hui, m’a-t-il expliqué, et je te rappelle demain. » Le lendemain, le téléphone a sonné : c’était Alexandro. Il m’a annoncé qu’il avait montré Les Larmes d’or à Moebius, et que ce dernier avait donné son accord : « Il peut faire L’Incal. » Alexandro était absolument enchanté, et on a commencé aussitôt à travailler sur ce projet.

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Qu’est-ce que cela représente pour vous de réaliser Final Incal, dernier cycle de cette série mythique de SF ?

C’est fantastique ! Je connais très bien les personnages ; depuis que j’ai lu L’Incal noir je n’ai jamais cessé d’y repenser, et on m’offre aujourd’hui l’opportunité de poursuivre le travail graphique initié à l’époque par Moebius et Janjetov.

Quelle a été votre approche graphique ?

J’aime avant toute chose imaginer les personnages et les véhicules, et je commence alors à dessiner sur papier, au crayon. J’encre avec des feutres Line japonais, mais ensuite tout est fait sur ordinateur.

Quels ont été vos sources d’inspiration, vos modèles ou vos références, pas forcément dans la bande dessinée, lorsque vous avez démarré le dessin de Final Incal ?

Mes principales influences sont européennes. Avant de faire de la bande dessinée, je voulais être peintre. J’ai réalisé beaucoup de toiles, toujours fortement inspirées par l’oeuvre de H. R. Giger. Mais j’ai aussi été influencé par Moebius, Druillet, Caza, Bilal, Boucq, Juan Gimenez, Das Pastoras, Miguelanxo Prado ou Jack Kyrby, pour ne citer que quelques-uns de mes artistes préférés.

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Qu’est-ce qui, selon vous, vous différencie respectivement de Moebius et de Janjetov qui ont tous deux animé à leur façon John Difool ? Que pensez-vous apporter au personnage qui soit purement personnel ?

En un sens, je pense que mon travail ne devrait pas être fondamentalement différent de celui de Moebius et de Janjetov sur les volumes précédents. L’histoire se déroule dans la même cité enfouie, mais je préfère m’imaginer que je réalise un film plutôt qu’un album. J’envisage certaines scènes de cette façon-là, et je dessine aussi différentes choses qui m’ont toujours semblé manquer. Deux exemples : j’ai toujours voulu voir des machines surveiller la rivière d’acide, ou certaines parties cachées du palais flottant – l’arrière, notamment, où se trouvent les réacteurs. J’aime aller plus loin et concevoir de nouveaux éléments, afin d’enrichir encore l’univers de l’Incal.

Y a-t-il d’autres personnages ou univers de Jodorowsky qui auraient pu également vous attirer en tant que dessinateur ?

J’adore les personnages d’Alexandro – le Méta-Baron, le Lama blanc, Alef-Thau, je les trouve tous fantastiques. J’aime vraiment beaucoup chacun des univers qu’il a pu créer.

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On dit de vous que vous êtes un perfectionniste. Qu’est-ce qui vous a particulièrement amusé ou posé problème ?

Je cherche à faire du mieux possible, mais c’est horrible car j’ai parfois l’impression de ne jamais rien achever. J’aime ajouter des détails pour raconter davantage de choses dans le même dessin.

Selon vous, pourquoi L’Incal a-t-il connu un succès planétaire ? Qu’est-ce qui vous a séduit dans cet univers aux multiples ramifications ?

L’Incal possède une signification différente pour chaque lecteur, et lorsqu’une oeuvre peut s’interpréter de façons si multiples on comprend mieux pourquoi tout le monde l’apprécie. L’équilibre parfait entre la beauté et l’horreur, entre la paix et la guerre, voilà ce que représente L’Incal : un joyau magique qui nous séduit tous.

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