×
L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

Liste des billets

Courir Après Le Diable

samedi 18 avril 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

De David Fulmer aux éditions Rivages/Thriller.


Il faut d’abord que je vous dise que j’ai un à priori contre les romans policiers historiques qui bien souvent me semblent ou poussiéreux, ou au contraire trop propres sur eux, dans la recréation d’un passé forcément magique alors que toutes les époques sont banales et magiques pour ceux qui les vivent :
il n’y a aucune raison de préférer une époque à une autre.
Ce sont toujours les générations futures qui parlent maintenant des merveilleuses années 1900 et le temps s’accélérant, des années folles certes, mais aussi des merveilleuses années 70 ou des merveilleuses années 80, alors que nous-mêmes dans lesdites années 70 nous rêvions des formidables années 60.

Et puis dans le roman historique, souvent, le décor prend le pas sur l’histoire et la documentation accumulée tient du pensum.

C’est un peu comme au cinéma, les films historiques que souvent je fuis, quand ils sont de la veine anglaise à la « Merchant-Ivory », mauvais exemple d’ailleurs car j’ai adoré la première période de leur œuvre commune, celle qui va de « Chaleur et poussière » à « Chambre avec vue » qui était un film à la fois ravissant et en même temps nécessaire.

C’est donc avec un à priori, ayant lu en dos de couverture qui indiquait que cela se passait à la Nouvelle-Orléans au début du siècle, que j’ai entamé ce livre. Mais il y avait aussi deux citations contradictoires et complémentaires qui m’ont amenées à l’ouvrir tout de suite.

Deux fois deux petites lignes qui ne faisaient d’ailleurs pas du livre un chef-d’œuvre mais seulement un livre nécessaire.

Je me méfie d’ailleurs des dos de couvertures où un auteur prestigieux dit du livre qu’il présente que c’est une œuvre géniale.
J’ai l’impression qu’il a dû toucher un gros chèque ou alors que c’est un livre de son cousin, ou alors qu’il est tout simplement trop gentil ce qui me semble être le cas souvent de Stephen King qui a encensé trop de livres médiocres, si bien que je ne le crois plus, même si comme récemment, il m’a fait découvrir deux ou trois chefs-d’œuvre dûs à Jack Ketchum par exemple.

Il s’agit ici de rien moins que Nick Tosches, grand romancier et grand spécialiste de la musique, or on parle de musique dans ce livre, et de Jeffery Deaver, auteur de polars vendeur mais méconnu chez nous à qui l’on doit les plus grands polars de ces dix dernières années, qui tourne autour d’internet justement et sur lequel vous devez vous jetez – j’y reviendrais – « Meurtre.com », mauvaise traduction française du titre américain d’origine « The Blue nowhere ».

C’est un livre qui se passe à la Nouvelle-Orléans donc et par conséquent dans une culture de caste raciale, un peu comme au Brésil, où j’ai été très étonné en découvrant ce pays il y a une trentaine d’années, de la différence de niveaux qu’il y avait entre ceux qui avaient un peu de sang indien, un peu de sang espagnol, parfois un peu de sang nègre comme on disait alors, et où suivant la pureté dudit sang espagnol, on pouvait évoluer plus ou moins haut dans la société. Il en est de même à la Nouvelle-Orléans, entre blancs et noirs, avec le système aberrant et numériquement imparable, qui consiste à situer les gens par rapport à leur moitié, quart ou huitième de sang noir !

Il est évident que quand on arrive au huitième, cela n’est pas toujours visible, c’est le cas du héros du livre qui passe pour italien mais qui, comble du comble, a aussi du sang indien dans les veines mais il est olivâtre, on le croit italien, ce qui fait qu’il peut passer partout.

C’est un livre où j’ai beaucoup appris sur le quartier réservé de la Nouvelle-Orléans, sur l’hypocrisie bourgeoise à l’aube du XIXème siècle par rapport au quartier des bordels où forcément les gens biens n’allaient pas ou pire encore, quand ils y allaient, ne pouvaient pas être vus, surtout pour la police étant automatiquement rayés des listes.

C’est aussi un livre sur un homme qui a existé et qui aurait été un des pères fondateurs du jazz – selon Louis Armstrong, un génie – et qui finit mal, et à propos duquel peut-être, j’adore l’anecdote, l’on disait quand il improvisait avec son saxo, le français étant une langue qui s’était mélangée à l’américain à la Nouvelle-Orléans, qu’il « jasait » en français, ce qui aurait provoqué l’apparition du mot « jazz ».

C’est aussi un merveilleux livre sur ledit jazz où l’on voit comment ce génie intuitif se fit ensuite doubler dans la course par une nouvelle génération, celle de Jelly Roll Morton qui, ayant des bases musicales plus solides, pu aller plus loin.

Mais c’est surtout l’histoire d’un homme têtu, le détective Valentin St. Cyr, le premier volume d’une trilogie dont j’attends avec impatience la suite, car il refuse comme tous les vrais privés qu’on lui impose quoique ce soit :
il est à la recherche de la vérité.

Il est aussi pris entre l’arbre et l’écorce, entre le marteau et l’enclume, car c’est son meilleur ami, le jazzman en question justement qui semble le coupable désigné par les faits, d’un certain nombre de meurtres abominables.

C’est très bien écrit d’une manière impressionniste. On a l’impression de sentir l’humidité et la chaleur, d’y être, et surtout d’être dans l’esprit de Valentin St. Cyr qui pourtant est assez peu disert et qui n’a pas d’états d’âme psychologiques, c’est un homme de bien qui parfois doit agir pour le mal incarné en son chef, qui lui aussi est un personnage complexe et équivoque, dans un monde différent du nôtre, plus violent en apparence, mais plus vrai en vérité car moins hypocrite malgré tout.

C’est aussi, magie du traducteur sans doute qui a dû bien faire son travail, un livre avec une musique, des mots, réel, ce qui pour un polar qui parle du début du jazz, me semble tout à fait idéal.

PS 1 : A noter aussi les petites notes du bas de pages dudit traducteur, jamais pédantes mais toujours nécessaires, pour comprendre vraiment ce qui est dit dans le livre.

PS 2 : Et il y a la carte au début du livre, de la Nouvelle-Orléans, qui contrairement à ces milliers de livres d’heroic fantasy qui nous détaillent des territoires imaginaires sans imagination et qui n’existent pas, est absolument nécessaire ici, comme dans souvent les récits historiques, un peu comme un livre sur « Jack l’Eventreur » où nous n’aurions pas la carte de Whitechapel et des environs.

Courirapreslediable_defaultbody
Commentaires (2)