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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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Impressions Bretonnes

mardi 22 septembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

A Saint-Malo, lors du festival « Etonnants Voyageurs » qui a eu lieu du 30 mai au 1er juin 2009, dans ce qui est le plus grand festival français culturel, car le seul totalement transversal depuis le très passionnant festival du film historique de Pessac. On pouvait y croiser des gens qui avaient fait des films de fictions, de documentaires sur l’époque, des historiens, des fous furieux. On pouvait parler de Jeanne d’Arc avec à la fois des fous vaguement kabbalistes, des historiens de Jeanne d’Arc et l’actrice qui rêvait de jouer Jeanne d’Arc justement (il n’y avait pas encore en ce temps-là le film de Besson et l’on parlait surtout de celui à venir de Kathryn Bigelow) et je m’étais juré de n’acheter aucun livre.

Zéro, rien, nada, niente, j’en ai trop. Et puis je suis tombé, ce fut une malédiction, sur un éditeur régional « Les Editions Palantines » et là, je n’ai pas pu résister car cet éditeur fait un travail admirable (infos@editionspalentines.com, www.editionspalantines.com). Je vais vous indiquer sur quelques jours, quelques livres qu’hélas vous ne pourrez pas ne pas commander. Je ne peux m’empêcher aussi de vous donner leur adresse qui fleure bon la Bretagne : Editions Palantines - 49 hent Penc’hoad Bras - 29700 Plomelin.

Il faut savoir qu’il n’y a pas que Tahiti dans la vie (où alla se réfugier Gauguin) mais que deux endroits, pour des raisons de ciel et de circonstances, donnèrent à des peintres, parfois les mêmes, du génie de la fin du XIXème siècle aux années 30. Ces endroits étaient la Côte d’Azur et, entre autres, le petit village perdu de Saint-Tropez, où Signac passa quelques années à travailler selon les théories de l’impressionnisme moderne, celles de Seurat. Mais il fit d’abord la même chose en Bretagne et il y eut, en dehors de ces immigrants (tous ceux qui allèrent en Bretagne pour le soleil rare, mais admirable, les vagues et les rochers et les bateaux de pêche), nombre d’artisans locaux d’une importance considérable.

« Impressions Bretonnes – La gravure sur bois en Bretagne (1850-1950) » est un gros catalogue relié, édité à l’occasion d’une exposition au Musée départemental breton de Quimper, en 2005, et dû à un érudit réel qui s’appelle Philippe Le Stum.

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On découvre (dans ce qui est une de mes marottes en ce moment – il faut toujours avoir des marottes – la gravure sur bois) que la Bretagne a régné au même moment d’ailleurs où, synchronicité, un autre pays de l’autre côté de la Manche était en train aussi de donner le meilleur de la gravure sur bois, au niveau et au-delà des plus grands américains, qui eux, progressivement, abandonnèrent le support après les années 40 en gros : c’était évidemment l’Angleterre.

De cela, je parle ailleurs, à propos des graveurs sur bois, anglais, qui sont eux aussi en ce moment à l’honneur, chez eux.

Il y a les petits maîtres romantiques qui, à part l’immense Yan Dargent dans les illustrateurs et dont il ne sera pas parlé ici, valaient les français de souche comme Tony Johannot. Et puis très vite les grands graveurs sur bois, bretons, qui, influencés par le japonisme (c’était l’école de Pont Aven, autour d’Emile Bernard d’abord, de Gauguin et des autres), allèrent vite vers une simplification magique qui anticipait sur les expériences néo-impressionnistes et cubistes, qui allaient être la règle dans l’illustration française en général dans les années 20 et 30. Les sujets étaient toujours les mêmes : calvaires bretons, coiffes bigoudènes et surtout bateaux et arbres sous le vent.

On sent aussi la concurrence avec les eaux fortes de la même époque dues à Henri Rivière, et il y a surtout le magnifique mouvement de « la société de la gravure sur bois originale », dont un artiste au moins est passé à la postérité : Jean-Emile Laboureur.

Il y eut même – cela peut sembler absurde puisque la mode nous venait du Japon – un japonais, Kiyoshi Hasegawa, né à Yokohama en 1891 et mort à Paris en 1980, qui fit d’abord une revue littéraire néo-celtique, au Japon, « Seihai », puis qui s’installa en France en 1919 et devint breton.

Sur le reste, j’irai vite, car l’auteur a bien fait son travail, comparant les gravures japonaises de Hiroshige à ces disciples locaux ou d’ailleurs, comme Ethel Mars. C’est une américaine du Masassuchets qui, avec d’autres graveurs (essentiellement des femmes), donna dans une gravure pauvre, admirable, qui rejoignait le pointillisme, et j’arrête là, contes celtiques, travailleurs de la mer poussant des filets, des bretons qui font la même chose au même moment que les peintres et graveurs régionalistes américains de la génération Grant Wood.

Ce qui m’amènera d’ailleurs à vous parler d’autre chose : c’est qu’il y avait définitivement dans tous les pays autour des années 20 et 30, ceux qui avaient choisis la campagne, rats des champs, et ceux qui avaient choisis la beauté de la ville et de ses machines, voir Fernand Léger, rats des villes. Deux écoles qui se rejoignaient et se complétaient dans, souvent, une impression de solitude : solitude paysanne au cœur de vallons crépusculaires traversés soudain par trois voitures de bootleggers pour Grant Wood, ou solitude des gens pris dans les rets de la ville comme chez Hopper.

Mais cette approche régionaliste ou citadine, qui était d’ailleurs due parfois aux mêmes artistes, était en fait basée sur une question essentielle : notre rapport à la nature et ce que nous faisons d’elle et les images, grand bonheur, n’était pas là pour dénoncer ou pour magnifier. Juste pour montrer ce que regardaient et voyaient les rats des villes et ce que voyaient les rats des champs et ce que nous regardons, et ce que nous voyons au travers d’eux.

Nous qui avons trop oublié que, si nous vivons dans des villes, ce n’est pas naturel, et qui parfois, à la campagne, nous sentons comme perdus (le temps passant, certaines personnes ne supportent pas la ville ou la campagne), fracture viscérale d’un monde qui va mal et que nous déguisons maintenant sous le terme d’écologie, même si une partie du problème n’est pas la survie de l’humanité mais juste notre position par rapport à la nature. D’où quelques malentendus que les écologistes et leurs ennemis entretiennent pour semer davantage la confusion et gagner un peu de temps jusqu’à l’issue fatale.

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