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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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La dixième vague RKO

lundi 3 août 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

Je vous ai déjà dit que nous avions la chance, en France, suite à un contrat à vie passé avec un ayant droit, d’être les seuls à avoir progressivement tous les films de la RKO qui sortent. Et je ne vous redirai pas le nombre de merveilles qui est sorti de ce « petit studio », gros films produits et souvent suivis de près de manière un tantinet brouillonne par Selznick et une unité de production destinée aux séries B et où les merveilles furent innombrables, voir Val Lewton dont je ne reparlerai pas encore, puis période Howard Hughes.

Voici donc la dixième vague, on en est donc à 100 titres ! On rentre de plus en plus dans le pointu et pourtant dans l’indispensable.

Une première chose m’a frappé. Ces films font en général 75 minutes, parfois 80. Dans leur structure, surtout pour les plus « pauvres », dans leur manière d’aller à l’essentiel et de symboliser des changements d’une manière gonflée en utilisant les décors naturels puis en s’enfermant en studio pour aller vite, ils anticipent sur ce que seront les grandes séries télé qui vont prendre leur succession comme « La Quatrième Dimension » ou « Au-delà du réel ». Ils en ont la rapidité, et aussi sur « Dragnet », la série géniale policière de Jack Webb dont il faudra reparler longuement, car sans Jack Webb, il n’y aurait peut-être pas eu Cassavetes et les autres. Je ne voulais regarder que les résumés bons et voilà que j’ai regardé dans l’ordre les cinq premiers qui me tombaient sous la main.

Par exemple « Carioca » de Thornton Freeland, un illustre inconnu, mais c’est la première rencontre, avec en avant sur l’affiche la belle Dolores del Rio, d’un couple maudit au bon sens du mot, Ginger Rogers et Fred Astaire. Fred Astaire est déjà tout entier là, et Ginger Rogers qui n’a pas encore trouvé définitivement sa posture, s’entend déjà parfaitement avec lui.

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Vous l’avez vu ? Vous pouvez le revoir encore car il y a un moment éblouissant : celui où le jeune Fred, l’air encore un peu timide, écoute « la Carioca », regarde les danseurs sud-américains qui font des merveilles et en quelques pas, histoire d’essayer, les pulvérise.

Ce moment là est sublime.

Le film est plutôt intéressant historiquement mais il faudra attendre Mark Sandrich pour avoir les grands Fred Astaire et Ginger Rogers.

« La Femme aux maléfices » de Nicolas Ray avec Joan Fontaine et Robert Ryan est un film tout à fait étrange. Mais j’y vois plutôt un bon film tout court, où il est difficile de retrouver la patte de Nicolas Ray – disons simplement qu’il est efficace – sur un sujet magnifique. Joan Fontaine est la dernière des salopes et elle va tout faire pour épouser le milliardaire. Le milliardaire c’est Zachary Scott, impeccable, mais il y a surtout un artiste fragile, blessé, fort et faible à la fois car refusant les conventions, Robert Ryan, qui doit être encore assez proche du Robert Ryan qu’on a vu au théâtre à Broadway et qui défendait avec son copain Widmark le théâtre d’avant-garde avec les disciples de Stanislavski.

Etonnant comme ces deux là ont su faire oublier, habilement, leur culture et leurs débuts à Broadway pour devenir des durs crédibles. Il paraît que Howard Hughes est pas mal intervenu sur les dialogues. Pourquoi pas ? Des idées sur les milliardaires, il devait en avoir, mais en tout cas, ne le dites à personne, même si avant et après, Joan Fontaine va croiser Hitchcock avec « Soupçons », c’est son meilleur rôle dans la période.

C’est « La femme aux maléfices ».

« Même les assassins tremblent » de Dick Powell, acteur qui sut faire une belle reconversion de la comédie musicale au polar et qui fut réalisateur le temps de quelques cinq films, n’est pas un chef-d’œuvre mais un bon film. D’abord, parce qu’il mélange polar et expérience atomique au Nevada, d’une manière qui fait penser, en parallèle, à la vision plus allégorique de Aldrich dans « En quatrième vitesse ».

Tout finit dans une explosion atomique et l’on sait que le film suivant de Dick Powell sera justement le délirant « Le Conquérant » avec John Wayne dont, hélas, presque tous les protagonistes, de Powell à John Wayne, mourront ensuite d’un cancer contracté là-bas, ce qui rend ce film étrangement prémonitoire.

Restent deux chefs-d’œuvre impossible à manquer, « Le Vaisseau Fantôme » de Mark Robson qui prouve définitivement que, même si l’on parle tout le temps à propos de Val Lewton, de sa collaboration avec Jacques Tourneur, c’est Val Lewton qui prévalait, même avec un petit maître comme Mark Robson à qui l’on doit quand même quelques bons films mais sans plus.

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« Le Vaisseau Fantôme » est un film sidérant, avec ce muet qui commente l’action en voix-off et qui rend toute l’histoire très étrange, avec cette mutinerie feutrée, d’un seul homme contre le capitaine, les autres qui ne veulent rien voir, ni la folie qui monte chez le capitaine, ni le fait qu’autour d’eux les morts se sont mis à pleuvoir.

C’est un thriller, oui, mais c’est aussi un film fantastique sur l’obsession. Le vaisseau n’est pas fantôme mais comme dans les meilleures nouvelles de Hodgson, c’est la mer qui fait peur avec la manière dont elle peut changer les hommes et ici le capitaine.

Enfin, mon film préféré de toute la série, c’est l’extraordinaire « La Vie facile » de Jacques Tourneur avec Victor Mature et Lucille Ball. D’abord, parce que Victor Mature qu’on voit toujours en quartiers de bœuf, prouve ici qu’il peut être formidable. Il est très émouvant, et aussi parce que dans cette histoire de « easy living », comme le dit la chanson qui y est interprétée, et de ce qui deviendra plus tard via une autre chanson « The easy life », raconte l’histoire d’un homme qui a tout pour lui. Mais ceci étant, venu de la base, devenu footballeur professionnel et star, il va rencontrer une femme jalouse de son succès et son destin, un moment, va basculer vers la catastrophe malgré la présence de Lucille Ball, merveilleuse en femme amoureuse et à jamais éconduite, qui le sauvera.

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C’est un mélodrame que, paraît-il, Tourneur n’aimait guère, et pourtant c’est un bon film et la manière dont, par exemple, dans un des derniers matchs de football, surgissant d’un porche dans l’ombre, allant vers le soleil alors même qu’il se sait que cardiaque (il ne pourra plus faire de foot et surtout de football américain), Victor Mature s’avance comme un toréador, dit tout ce qu’on doit savoir sur sa mort possible s’il continue. En plus, il y a une très belle paire de baffes mysogine à la fin, ou plutôt deux qui devraient vous réjouir. Voici un film quasi parfait dont je n’avais jamais entendu parler.

Il y a ensuite deux films de John Farrow, un de 1950, « Voyage sans retour », avec Robert Mitchum et Faith Domergue dont on peut se passer. Nous sommes loin de la révélation que fut « La grande Horloge » de John Farrow justement, même s’il y a Faith Domergue que j’aime beaucoup.

Pour la petite histoire –Sexiste – il y eut deux acteurs (un acteur et une actrice) dont les noms prêtaient à confusion pour des français : Faith donc, qu’on pouvait prononcer « Fesse » en français, ce qui provoquait alors des jeux de mots gras, même si son postérieur était parfait, et Fess Parker qui était un acteur de westerns. Mais comme on ne badinait pas avec le western, il devint en France « Fier Parker ».

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Le Farrow suivant, c’est « Fini de Rire » avec Robert Mitchum et Jane Russell que Howard Hughes, qui avait racheté il y a quelques temps déjà à la RKO, voulait mettre en avant et préparer depuis quelques années (pour Faith Domergue, il mit 6 ans avant de lui proposer les rôles en lui faisant prendre entre temps des cours d’art dramatique, comme Sophia Loren qu’il fit un jour venir pour apprendre l’anglais et qu’il renvoya au bout de six mois chez elle).

Il y a donc ici Robert Mitchum toujours et surtout la bombe préférée, à l’époque et pour le cinéma en tout cas, de Hughes, Jane Russell. Ce qui amena, du fait, que Hughes n’était pas content de ce qu’avait fait Farrow, ne mettant pas assez en valeur de son point de vue la bombe Jane Russell, à le faire remplacer sur la fin du film par Richard Fleischer.

C’est fort réussi avec les deux chansons qu’elle interprète et surtout cette sombre histoire d’un hôtel où Mitchum attend, ne sachant pas trop ce qu’on lui veut et pourquoi il a touché 50 000 dollars – il est à la ramasse –. Il finira par découvrir une sombre et assez belle machination aux limites du fantastique, dans ce film où l’on découvre avec ravissement, un de ces hôtels superbes que les américains alors bâtissaient au Mexique dans des endroits isolés – loin du Mexique en somme – et la déco à elle toute seule vaut largement le détour. La déco et les maillots de bain de Jane Russell.