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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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La possibilité d'un chef-d'oeuvre - 2ème partie

mercredi 29 juillet 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

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« La possibilité d’une Ile » avec Benoît Magimel, de Michel Houellebecq, fait penser au grand cinéma de science-fiction des années 60/70, quand la science-fiction était immense et quand le cinéma s’y mit aussi.

Voir les deux films de suite avec Charlton Heston, merveilleux acteur, qui savait rendre possible des projets impossibles comme « La Soif du Mal » d’Orson Welles, « Le Survivant» de Boris Sagal ou « Soleil Vert » de Richard Fleischer, des films incroyablement gonflés. C’était l’époque où deux jeunes scénaristes débutants, un qui s’appelait Bochco, qui n’était pas encore roi des séries télé, et un qui s’appelait Michael Cimino et qui n’avait pas encore fait de films, écrivirent « Silent Running », belle méditation écologique et unique réalisation de Douglas Trumbull. C’est l’époque où, en France, Christian de Chalonge pouvait nous donner « L’Alliance », et en Amérique, presque à la même époque, le grand metteur en scène de génériques, Saul Bass, nous donnait « Phase 4 », qui sont presque les mêmes films.

Puis est arrivée la catastrophe « Star Wars » et on a régressé au Space Opéra.

C’est ce cinéma là, ambitieux, auquel il faut rajouter par exemple « Le Programme Final » de Robert Fuest et évidemment le premier « Solaris », le vrai - le russe, pas le remake sans odeurs de Soderbergh - que Houellebecq rejoint.

Il est un grand metteur en scène avec un sens du cadre évident, un sens de la lumière évident, mais ça on le savait déjà en voyant ses photos de Lanzarote dans son livre homonyme. Il a un univers visuel très précis qui tient des années 70 et qui rappelle certains romans photo de science-fiction érotiques italiens ou anglais comme « Zeta One », qu’il ne connait sûrement pas. Ça aussi c’était évident dans son court-métrage légèrement pornographique, qui passa un jour sur Canal +.

Il est un grand metteur en scène, d’abord parce qu’il a pris son roman « La possibilité d’une Ile » et parce qu’il n’en a presque rien gardé, juste l’essentiel, quelques moments, il savait bien qu’il ne fallait pas faire du copier-coller.

Il est un grand metteur parce que ce qu’il tire de Magimel, éteint, atone, est magnifique, et parce qu’il arrive à tirer quelque chose de sublime - ce qui est quand même tout à fait extraordinaire - d’Arielle Dombasle.

Il est magnifique car sa science-fiction est de la spéculative fiction ancrée dans le réel et le quotidien, comme Ballard et Aldiss, et que ce qu’il nous dit est passionnant et nous fait réfléchir sur nous, maintenant.

Il est magnifique parce qu’il a de l’humour – la politesse du désespoir comme disait Jacques Sternberg – qu’il en met là où il faut. Il est magnifique car il est romantique, même s'il sait bien le cacher.

Il est magnifique parce qu’il nous montre des choses que nous connaissons déjà mais que nous ne savons pas regarder, comme ces hôtels pour touristes invraisemblables et toujours déserts où l’on fait du Tai-chi.

En cela, il rejoint certains metteurs en scène belges de la grande époque comme Delvaux, ou les débuts d’Argento, qui savaient voir la beauté d’un endroit habituel et le transformer en tableau de De Chirico ou de Delvaux justement (l’autre, le peintre).

Il est magnifique parce qu’on a envie de croire ce qu’il nous raconte et d’ailleurs moi j’y croirais plutôt.

Il est magnifique parce qu’il dit du bien des sectes et qu’il n’y a aucune raison de rejeter les sectes au profit des religions qui ne sont après tout que des sectes qui ont réussi.

Il est magnifique parce que quand on sort de son film, on n’a pas envie de faire autre chose, juste de le laisser continuer à vivre en nous.

Il est magnifique parce qu’il n’est pas dans l’ère du temps, il n’est pas à la mode, il n’utilise aucun des effets spéciaux high-tech qu’on voit trop dans le cinéma aujourd’hui. Il se contente d’être lui-même, y compris dans l’emploi singulier et pauvre desdits effets spéciaux, où l’approximation formelle est d’une grande élégance, plutôt qu’une perfection appliquée héritée du jeu vidéo qui, désormais, n’est plus supportable (ou alors il vaut mieux revenir auxdits jeux vidéo plutôt qu’aux films qui en sont tirés).

Il est magnifique parce qu’il a un ton, une manière de dire qui n’est qu’à lui et que, passant de l’écrit à l’oral, ou plutôt au visuel, il a réussi à tout conserver de son âme en ne faisant pas tout à fait la même chose. Il est en train de prendre le chemin d’un Guitry ou d’un Cocteau à qui l’on reprochait de toucher un peu à tout. Ce n’était pas grave puisqu’ils réussissaient tout.

C’est un chef-d’œuvre.

On n’utilise plus guère le terme d’Art et d’Essai qui m’a beaucoup énervé à son époque, par son côté péjoratif et surtout par l’envie qu’il donnait de ne pas aller voir les films ainsi labellisés. Il ne fait pas un film d’art car il fait tout simplement un bon film, avec toute l’efficacité nécessaire même si son approche est particulière, tout comme son sujet. Il ne fait pas d’essai puisqu’il réussi.

Faîtes-moi confiance, et quand vous l’aurez vu, parlez-en à vos amis car il est scandaleux que l’on puisse ainsi nous cacher des chefs-d’œuvre trop rares, au profit de films qui ne valent pas le déplacement. Vous vous déplacez de moins en moins pour les voir et il faudra bien rompre ce cercle infernal, où nous sommes devenus otages des critiques à qui nous ne demandons, encore une fois, pas leur avis, quand nous allons au marché acheter des légumes.

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