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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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Nous ne sommes pas d'ici

jeudi 30 juillet 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

de Michel Le Bris aux éditions Grasset

« Nous ne sommes pas d’ici » est une autobiographie déjà parue, mais augmentée de Michel Le Bris aux éditions Grasset, qui m’a sidérée.

En effet, Michel Le Bris je le connais, mal, il a eu la gentillesse de m’inviter plusieurs fois à son festival « Etonnants Voyageurs » à Saint Malo. La première fois, c’était pour un hommage à « Métal Hurlant ».

Pour moi, nous n’avons jamais vraiment parlé, il était passionnant (et passionné), mais à l’opposé de moi : il aimait le jazz, moi j’aimais le rock. (entre quelqu’un qui s’occupe de « Jazz Hot » et un « enfant du rock », il y avait pour moi des différents essentiels).
Il avait vécu 68 de manière, c’était mon souvenir, plus intense que moi, puisqu’il avait créé sa revue « La Cause du Peuple » qui lui a valu un peu de prison, puis « Libération », tandis que mes activités à moi me semblaient plus futiles, je les revendique : « Métal Hurlant » par exemple.

Il est issu d’une famille pauvre et moi, d’une famille de grands bourgeois déchus du côté de ma mère, d’aventuriers du côté de mon père, que j’ai trop peu connu, ce que je raconterai un de ces jours puisque ce sont ses silences qui m’ont fait. Il était né en 1900 et s’était engagé en 1914 en faisant croire qu’il avait 18 ans, « histoire de bien manger ». Il était d’une famille de 11 enfants et tous étaient placés comme domestiques très tôt, et lui avait eu un parcours plus proche de Michel Le Bris, découvrant la littérature dans « Bibi Fricotin » et dans la paille où il dormait à côté des vaches.

Je me souviens de ma mère, comme je n’arrêtais pas de lui casser les pieds avec « Lawrence d’Arabie », le film qui, me montrant un cendrier en cuivre qui portait la mention « Damas 1923 » (je crois), me dit : « ton père, il a battu ton Lawrence d’Arabie en concours hippique à Damas ».

Et puis j’ai lu le livre et j’ai vu que nous avions vécu la même aventure ou presque : la découverte de la littérature dans les royaumes d’enfance, qui pour moi avait été plus Rider Haggard, puis les fantastiqueurs comme Stoker chez Marabout, plus que Stevenson pour moi, mais dans ces livres différents, nous avons vu la même chose.

J’ai vu aussi qu’il s’était toujours méfié des politiques, et par deux fois dans ma vie, une fois franchement, l’autre fois de manière plus sinueuse (il aurait fallu que je présente ma candidature), on m’a proposé sous des gouvernements de gauche puis de droite, de m’approcher des affaires politiques pour m’occuper de jeunesse ou de culture. Par deux fois j’ai refusé : c’était au-dessus de mes forces et vaguement répugnant.

Plusieurs fois, je suis allé vers la mondanité, lui pas, j’aimais ça. Lui a réussi à échapper à cette perte de temps (que je ne regrette pas vraiment), dans le temps qui nous est imparti justement, et a eu la chance aussi de ne pas s’embarquer pendant quinze ans dans les enfers de la drogue.

Mais l’un dans l’autre, nous avons eu la même révélation de « quelque chose d’autre », d’un dieu inconnu, qui n’était pas celui qu’on voulait nous faire apprendre. Il n’était peut-être même pas dieu, mais plutôt le sentiment d’appartenir à « un autre monde », que j’ai d’abord entraperçu dans la Creuse au bord du Cher, et puis plus tard, curieusement (comme lui mais en touriste), en Bretagne, à Belle-Ile, sur le siège taillé dans la falaise de Sarah Bernhardt. Là où j’ai eu l’impression que les vagues qui battaient le ponton disparu sous l’eau, les nuages autour de moi, la fracture même des rochers, faisaient partie de moi et moi d’eux.

Bref, avec nos parcours sensiblement différents, mais notre refus commun de rentrer dans le moule, avec notre haine commune de ce qu’il faut penser et des pauvres structures d’une certaine culture moderne, qui met le discours avant l’œuvre et qui refuse à l’art sa fonction première d’art sacré, destiné à nous ouvrir des portes vers ailleurs. J’ai découvert que Michel Le Bris c’était moi, ou plutôt un autre moi possible. Cela m’a grandement conforté. J’avais eu le même sentiment, dans ma jeunesse, avec André Hardellet et sa vision du temps, qui pour nous est compté mais cela n’a pas d’importance : nous pouvons en faire ce que nous voulons. Nous pouvons même parfois le remonter.

Il aime le romantisme allemand, je suis plutôt un romantique anglais, mais sa quête à la fois athée et mystique est bien la mienne. Il a le sentiment confus que nous vivons depuis quelques temps à la fin d’un temps et au début d’un autre. Moi je l’ai toujours su, et j’ai clamé souvent dans « Métal Hurlant » que nous vivions après la fin du monde, qui n’était que la fin d’un monde.

Il ne veut plus faire que des choses essentielles, moi aussi, mais là aussi j’ai perdu du temps, je l’envie. Il est heureux de son parcours chaotique, moi aussi au bout du compte, car il n’a jamais transigé sur l’essentiel, moi si, trop.

Il ne déballe pas des confessions sans intérêt sinon pour lui-même, sur son petit quotidien et sur ses divers émois qui ne regardent que lui. Personnellement, j’ai toujours eu l’impression que c’était une manière facile de se cacher, que de révéler deux ou trois secrets sordides, pour bien montrer qu’on est une bête, alors que nous sommes aussi des anges.

Il m’a, en gros, enlevé un peu de ma solitude et donné à penser que nous étions peut-être plus nombreux que je croyais, à voir le monde autrement, et ici je le remercie.

Je m’aperçois que je ne parle ici pas de son livre. C’est normal puisque je me suis reconnu en lui : c’est à ça que servent les livres.

Et il sait aussi quelque chose que je sais : ce sont nos lectures de jeunesse qui nous ont fait de A à Z, désormais nous continuons à lire mais à quelques exceptions près, nous sommes faits et nos lectures ne nous changeront plus, pour le meilleur ou pour le pire, car nous avons encore toutes les questions, mais qu’importe les réponses au bout du compte.

Il est venu sur le tard à l’Eldorado, à l’or philosophique plutôt du côté de Sonora, mais pour moi tout cela a commencé tôt, à 12 ans, avec « L’Or » de Blaise Cendrars : synchronicité encore.

Lisez donc un livre magnifique que j’aurais presque pu écrire, dans un monde parallèle à la Dick, très légèrement divergent, autour de ma vie au lieu de la sienne, soudain je me sens moins seul.

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