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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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Les Visages de Jesse Kellerman

jeudi 10 décembre 2009 par "Jean-Pierre Dionnet "

Les Visages
de Jesse Kellerman
aux éditions Sonatine

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« Les Visages » de Jesse Kellerman est une merveille et pour moi, le meilleur polar de l’année (j’ai eu peur en voyant qu’il avait été élu meilleur thriller de l’année par le New York Times : j’ai un à priori contre les livres unanimement encensés ayant souvent été déçu : j’avais tort).

J’avais un deuxième à priori puisqu’il est dit sur le livre qu’il est le fils de Faye Kellerman, auteur que je n’ai jamais lu et qui n’a jamais été traduit en France et de Jonathan Kellerman qui a écrit des choses très très bien. Curieusement chez le fils, j’ai trouvé des échos du père. J’ai aussi un à priori contre les « fils de », surtout dans la chanson française.

Dans « Qu’elle repose en paix », Jonathan Kellerman parlait d’une affaire vieille de vingt ans, ravivée par les photos que le tueur envoie et dans « La dernière Note », il s’agissait d’une histoire de tueur en série dans le monde artistique. Quand vous aurez lu « Les Visages » que je ne vous raconterai évidemment pas, vous comprendrez ce que je veux dire…

En tout cas, voici un livre avec de l’humour. A deux ou trois moments, Jesse s’amuse à parodier le style Hammett-Chandler en disant qu’il serait bien incapable de faire ce genre de narration.

Il mélange, comme d’autres écrivains le présent et le passé, mais contrairement à d’autres écrivains justement, on n’a pas du tout l’envie de sauter la moitié emmerdante : les deux parties sont passionnantes, encore plus quand on approche de la fin. Et quelle fin, plus qu’inattendue.

Il raconte merveilleusement bien le milieu artistique newyorkais, il raconte merveilleusement bien la vie des gallieristes d’aujourd’hui, il raconte merveilleusement bien aussi la manière dont un petit juif teigneux va créer une dynastie, effaçant ensuite son passé pour devenir légende.

Tout est nécessaire dans ce livre éblouissant dont je ne vous dirai rien de plus, sinon que j’aime l’idée d’une œuvre artistique qui dérègle la machine, provoquant l’intrigue.

Comme je ne veux rien dévoiler de l’histoire, disons simplement qu’il s’agit d’une success story, de l’histoire d’un homme en somme qui a bâti une dynastie d’anciens pauvres qui, comme par magie, sont devenus plus que des riches : des institutions. Mais pour cela, il a bien fallu cacher des cendres humaines sous les tapis et forcément un jour le passé les rattrape, prélevant une livre de chair.

Mais ce qui est magnifique dans ce livre, c’est qu’il finit non dans un coup de tonnerre mais tout doucement, par des explications toutes simples et forcément décevantes : les pêchés des pères n’étaient pas si grands que ça mais le destin, comme dans tous romans noirs, même s’il se moque des règles du genre, l’auteur en fait vraiment un, attend toujours au tournant. Tout le monde au bout du compte se retrouvera face à soi-même en un étrange imbroglio, où tout est lié.

Ce fils de polardeux cite quelque part Borges. Il ne faut pas y voir là de la prétention mais plutôt une influence très discrète du réalisme magique et de la manière dont on se retrouve toujours dans les jardins où les sentiers bifurquent. Les fils, à un moment, sont dénoués, certains étaient presque invisibles : au bout du compte, tout se rejoindra.

Le polar nouveau, quand il est réussi, est comme la science fiction nouvelle quand elle est réussie. On ne peut plus écrire comme avant et c’est un livre impur au sens où j’ai parlé de certains ouvrages de science fiction impurs récents. En gros cela pourrait être une de ces sagas comme en écrivait Booth Tarkington, pas tellement « La Splendeur des Ambersons » que tout le monde connaît grâce au film, mais plutôt « Le Tourbillon » mais dans un monde d’après et l’on sait désormais que l’Amérique et le reste du monde qui a copié le rêve américain, c’était juste un songe : au bout de la quête il n’y a pas de récompense, il n’y en a jamais eu d’ailleurs. C’est ce qui fait depuis des temps très anciens la beauté desdites quêtes. Ulysse désormais peut cultiver son jardin.

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