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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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L'éternaute éternel

mercredi 26 mai 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

« Vertige Graphic », excellente maison dont je ne parle pas assez, a eu la formidable idée de rééditer l’intégrale de « L’Eternaute », « L’Eternaute » original : pas celui de Breccia où le dessin sublime s’avère à l’aune de l’ouvrage dont je vais vous parler, un peu envahissant, de par sa beauté grandiose même qui curieusement fait ombre à l’histoire.

Ne tournons pas autour du pot, « L’Eternaute » de Francisco Solano Lopez est meilleur.
D’abord, parce qu’il n’a pas été interrompu par des circonstances tragiques, mais aussi grâce au dessin de Solano Lopez. C’est donc une œuvre de Hector German Oesterheld qui a porté toute la nouvelle bande dessinée en Argentine, des années 60 / 70 jusqu’à ce qu’il devienne l’un des trente mille disparus de la dictature.

Des argentins j’en connais, et j’en ai connu, passés ou présents.
Aujourd’hui, Carlos Nine que j’aime tant et qui a la dent dure sur les exilés qui, comme il dit, donnaient des leçons de Paris alors qu’ils avaient choisi l’exil mais pouvaient-ils faire autrement ?

Ruben Alterio, excellent dessinateur exilé à Paris, devenu grand peintre, lui a dû choisir l’exil et le vit comme on vit un exil, son corps est à Paris, son esprit toujours là-bas, cosmopolite, mais de son travail passionnant, il faudra que je vous reparle un jour.

Oesterheld on le connait d’abord pour son « Sergent Kirk » avec Hugo Pratt, pour ses collaborations avec Breccia et surtout « Mort Cinder », on le connait moins pour son travail d’éditeur novateur où il fit ou provoqua l’équivalent du « réalisme magique » en littérature.

C’était décidément le pays où tout se passait à ce moment là et les écrivains américains ou anglais, de Harlan Ellison à Ballard ne s’en sont jamais tout à fait remis, de Borges bien sûr mais aussi des autres.

Et les français aussi qui virent là qu’il y avait une autre manière d’écrire.
Ils ont changé la littérature.

Comment ce pays qui était le plus talentueux intellectuellement dans tous les domaines à ce moment là, a-t-il pu sombrer, cela reste un mystère, une énigme que l’histoire anecdotique n’explique pas complètement, comme l’extraordinaire culture allemande qui, jusqu’à l’arrivée de Hitler, était de la fin du XIXème aux années 20, la plus brillante du monde.

D’autant que ce n’est pas une première, ni une deuxième : les grands littérateurs russes de la fin du XIXème siècle assistaient à la fin du tsarisme malade et virent venir la révolution, ils n’ont pas pu empêcher non plus ce qui se passait en dehors de leur sphère.
Le mythe selon lequel « la plume est plus forte que l’épée » n’est hélas que cela : un mythe magnifique. C’est comme ça.

La disparition de Oesterheld fut celle d’un homme mais aussi d’un auteur et d’un penseur aussi important que, disons (et ce n’est pas pour rien que je pense à lui), Bradbury pour la science fiction américaine.
Quelqu’un qui était dans le genre mais qui dépassait le genre et qui le changea une fois pour toute. Il collabora donc avec les meilleurs, j’ai cité Pratt et Breccia, mais il oeuvra aussi avec le grand Arturo del Castillo et avec Solano Lopez.

Solano Lopez je le connais mal, ce que j’ai surtout vu de lui, ce sont ses œuvres récentes, tardives, depuis que vieil homme a été saisi par la débauche, il ne fait plus que dans le porno avec beaucoup de talent d’ailleurs, et avec un goût pour le grotesque, l’horrible et le répugnant, tout à fait passionnant.

Je n’ai jamais vu son adaptation de « Freaks », le film de Tod Browning, j’aimerais bien, mais toutes ces histoires pornographiques ne sont que défilés monstrueux, sueur et bourrelets et il reste cependant, extrêmement stimulantes sexuellement, réveillant en nous le cochon qui dort.

C’est une autre carrière donc qui succède à d’autres carrières encore, puisqu’on sait qu’il a longtemps travaillé comme beaucoup d’autres argentins pour la Fleetway en Angleterre dans les années 60, faisant l’aller / retour avec l’Argentine et avec la maison d’édition d’Oesterheld, « Frontera », pour laquelle d’ailleurs il succéda un jour à Pratt sur la série « Ernie Pike ».

Et on se souvient qu’il publia chez Dargaud, dans les années 90, sur un scénario de Carlos Sampayo, un autre exilé, une belle série policière, « Les aventures du commissaire Evaristo Meneses » qui passa inaperçue.
Avec « L’Eternaute », il atteint au génie.

C’est donc une histoire de science fiction cosmique mais traitée par le petit bout de la lorgnette, de manière minuscule, avec un homme surgi du temps qui raconte comment les humains ont été ou vont être envahis par des extraterrestres contre lesquelles ils ne pourront rien.

L’histoire est traitée avec un dessin minimaliste, extraordinairement efficace et élégant, qui fait penser au grand dessinateur espagnol méconnu de « Mundo Futuro », Buylla, par le lyrisme étrange et sec de certains dessins, mais aussi dans l’économie à Breccia justement avec moins d’élégance, mais cela s’avère être ici un atout majeur. C’est donc l’histoire de la conquête de la terre qui commence à Buenos Aires,avec une succession de créatures de plus en plus étranges qui vont s’emparer de notre terre et surtout l’histoire de quelques humains isolés qui vont tenter, entre voisins, d’empêcher l’invasion.

Le seul équivalent dans cette manière prosaïque de traiter la science fiction en bande dessinée, ce fut en Angleterre un peu plus tard avec l’admirable « Jeff Hawke » de Sydney Jordan.

Mais je crois que c’est « L’Eternaute » que je préfère car en trois albums édités par Vertige Graphic, on a une histoire globalement parfaite qui s’avère à la fois, magie du dessin et du scénario conjugués, être extrêmement convaincante, retenue, mais cependant totalement émouvante.

D’une part un récit imparable comme « La Faune de l’Espace » de Van Vogt où chaque révélation monstrueuse extraterrestre débouche sur de nouvelles monstruosités contre lesquelles il faudra combattre, un mélange de prosaïsme et de réalisme magique donc, de poupées russes de cauchemars, y compris l’impossibilité qu’il a de savoir ce qui se passe vraiment car sont mêlées d’effrayantes hallucinations provoquées par certains E.T’s qui viennent troubler encore davantage le récit, cette invasion, la lutte contre cette invasion, sont racontés de manière quasi journalistique, comme chez Welles, comme un maquis qui lutte, et où quelques individus peuvent espérer – n’oubliez pas où est Oesterheld quand il écrit cette histoire, ce qui va se passer – renverser la vapeur contre le plus grand nombre et les plus grandes forces.

Le dessin est faussement simple, sans effets et d’une incroyable richesse avec d’extraordinaires audaces graphiques qu’il faut bien regarder pour les percevoir tant elles sont ferrues, et pourtant jamais vues.

Comme toutes ces scènes traitées d’extrêmement loin, avec le peu d’éléments nécessaires.

Ce que perçoivent dans ce petit monde confus les participants, sous cette neige peut-être radioactive, et qui les tue, sur un mode mineur donc qui rend la chose encore plus poignante puisqu’il ne s’agit que de nous, les humains, il y a des moments d’émotion comme je n’en ai presque jamais vus en bande dessinée, comme cet extraterrestre forcément ennemi et qui nous est apparemment supérieur, ébloui soudain par l’extraordinaire beauté de la culture humaine et qui, je cite Oesterheld : au moment où il va se laisser mourir, regarde autour de lui dans la cuisine et dit, comme le héros lui demande de quelle planète il vient :

« Son nom ne vous dira rien…et il me reste peu de temps pour le perdre en explications…mieux vaut jouir de la présence de tous ces objets… »

« Chaque chose ici irradie de millénaires d’intelligence…de millénaires d’art, de millénaires de tendresse…dommage de ne pas avoir le temps de comprendre pourquoi cet objet est cylindrique…pourquoi il y a des moulures aux pieds de cette table…et pourquoi… »

« Il continua de parler. Par le sortilège de ses paroles, le pot d’herbes cabossé, les casseroles noires de suie, la cuisinière à charbon délabrée se transformaient en objets uniques, plus précieux que des joyaux exhumés d’une tombe égyptienne ».

Des moment comme ça, dans la bande dessinée, il y en a eu quelques-uns, comme « Master Race » de Bernie Krigstein, comme l’adaptation de la nouvelle de Bradbury par Wallace Wood « Et il viendra des pluies douces », avec cette maison robot des chroniques martiennes qui a oubliée qu’elle n’a plus d’occupants, morts, depuis longtemps et disparait dans un incendie, les robots à roulettes répétant aux humains de sortir d’urgence alors que ceux-ci ont, depuis longtemps disparus, comme l’avant dernier épisode du « Musée de l’Espace » de Carmine Infantino où le fils réalise que le Musée de l’Espace raconte aussi la rencontre de son père et de sa mère et donc sa naissance.

Des moments de magie totale.

Je reviens un peu tard sur ce livre qui n’est pas paru aujourd’hui mais hier, pour vous dire que si vous ne lisez qu’une bande dessinée cette année et que vous voulez que ce soit forcément un chef-d’œuvre, et même si cela ne vous semble pas être au premier regard de votre obédience graphique habituelle (vous avez des habitudes plus dispendieuses d’effets qui viennent du comic book, du manga ou de la « nouvelle bande dessinée »), passez outre : si vous plongez dans « L’Eternaute » de Oesterheld et Solano Lopez, vous lirez une bande dessinée comme il n’y en a pas beaucoup.

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