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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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RETOUR SUR L’HORIZON

jeudi 26 août 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Quinze Grands Récits de Science Fiction - Anthologie

de Serge Lehman aux éditions Denoël – Collection Lunes d’Encre

 

Ce livre contient bien des merveilles qui vont de pères fondateurs qui n’ont pas pris une ride, sinon physiquement, comme Kurt Steiner alias André Ruellan, ou Philippe Curval en passant par toute la nouvelle génération : les Calvo, Colin, Thomas Day, Dunyach, Catherine Dufour, Eric Holstein, Noirez, plus quelques écrivains plus rares comme Laurent Kloetzer, Emmanuel Werner ou Maheva Stephan-Bugni.

 

Je vous en reparlerai peut-être un jour en détails mais le temps presse car une anthologie de la science fiction française qui prouve enfin qu’elle est aussi diverse que vivante et riche est rare, la plupart des tentatives récentes contiennent des textes indispensables mais d’autres tout à fait dispensables.

 

Or, ce recueil ici, est une merveilleuse radiographie du genre.

 

Ce qui m’a impressionné, énervé, mais passionné, c’est de voir que par des chemins différents, Serge Lehman avait les mêmes obsessions que moi. L’impureté et la perte de repères des éditeurs de littérature générale qui font que la science fiction désormais récupère des ouvrages qui n’en sont pas ou pas tout à fait et qui pourtant, sans cette labélisation jusqu’à présent contraignante et désormais ouverte, paraissent grâce à des éditeurs de science fiction, comme le merveilleux dyptique « Les mille et une vies de Billy Milligan » et sa suite « Les mille et une guerre de Billy Milligan » de Daniel Keyes, à qui l’on doit il y a longtemps un des plus grands romans de science fiction de tous les temps qui est aussi un merveilleux livre sur la communication et l’écriture : « Des fleurs pour Algernon », qui fut l’objet ensuite d’un bien beau film.

 

Nous allons donc, comme je le prêche parfois en chaire vers l’impureté par nécessité dans un monde où les repères idéologiques et les mots eux-mêmes se sont vidés de sens.

 

Il rappelle aussi, j’ai l’impression de m’entendre, que dans les années 1900, il y eu un fort mouvement contre le naturalisme « à la Zola » dont fit partie Rosny Aîné, que n’en déplaise à Angelo Rinaldi, le premier Goncourt fut donné à « Force ennemie » de John-Antoine Nau, que oui, Jarry fit de la science fiction, et que le prix de l’année suivante ou de l’année suivante encore, je ne sais plus, alla à Ernest Pérochon, auteur essentiellement de science fiction, pour « Nêne », ouvrage paysan, qu’une grande partie de la science fiction fut théologique dans un monde désormais sans Dieu et que cela commence en gros avec « L’Eve future » de Villiers, ancêtre de Métropolis et « Le Docteur Lerne, sous-dieu » de Maurice Renard et que Dantec ou Houellebecq en sont les continuateurs, même si on les vend comme de la littérature générale, Dantec désormais mystique et Michel Houellebecq qui malgré lui, malgré ce qu’il dit, si l’on peut dire, cherche Dieu. Que la science fiction c’est aujourd’hui, puisque nous vivons dans le futur promis, qu’elle est désormais proche du roman historique avec sa manière de manipuler les évènements autrement qu’à la manière scolaire, dont on nous oblige désormais à les regarder. Et que pour le nouveau space opéra, ce n’est pas gagné, mais qu’il y a des possibles, qu’à partir du moment, je le cite : « où l’on ne se contente plus de s’émerveiller devant les progrès techniques mais plutôt si l’on fait descendre le ciel sur la terre et le futur dans le présent, il y a désormais d’autres voies » autour de ce qu’il appelle, je vous laisserai vous l’expliquer, la singularité, et du fait que malgré nous, alors que de tout temps on a cru à un ailleurs, à un avenir différent et à une transcendance, maintenant que cela nous est quasi interdit de fait, nous ne pouvons nous empêcher de continuer de chercher ailleurs.

 

Que donc, la littérature de l’imaginaire est peut-être la seule qui vaille d’être lu avec, rajouterai-je, la littérature policière, la seule inscrite dans la réalité sociale et morale et qui parfois va vers la science fiction ou vers le gothique, retour en arrière ou pas en avant, je n’en sais trop rien.

 

Il me fait rêver d’un manifeste où tous les gens qui défendent cette recherche d’absolu et qui sont bien divers de Houellebecq donc à Michel Le Bris ou à Serge Lehman, en passant par Jack O’Connell ou Denis Lehane pour prendre des exemples récents, n’ont que faire des étiquettes, et pourraient s’unir pour le clamer, fort.

 

Il y a désormais deux littératures à deux vitesses, la plus rapide et la plus nécessaire ayant des lecteurs mais que désormais les médias ignorent ou méprisent.

 

D’une part, une littérature nature morte, fleurs fânées et fruits gâtés, étiquettée littérature générale (là aussi il y a des exceptions notables) et une littérature de l’imaginaire, qui parfois n’imagine pas du tout mais constate, anatomisant le cadavre, et nombre de créateurs qui vont vers autre chose, vers ce qu’on finira bien par reconnaître peut-être un jour comme la seule littérature désormais possible, à condition qu’ils abandonnent les conventions pesantes des « littératures de genre », le polar lui a pleinement réussi.

 

Les faits sont là même si une grande partie de la critique essaye de nier le mouvement : ce sont eux qui écrivent de la science fiction en essayant de nous faire croire qu’à la fin du monde rien n’a changé et qu’on peut continuer d’agir et de penser comme avant.

 

Oh là là, je m’aperçois que je voulais juste faire quelques lignes sur l’anthologie de Serge Lehman, c’est parce qu’elle me paraît indispensable.

 

Lisez son livre, il vous dira tout ce que j’ai dit beaucoup mieux que moi, mais il m’a fait réfléchir une nuit entière sur la nécessité d’agir, je ne sais comment.

 

C’est donc un livre indispensable.

 

PS : Et puis il y a aussi la merveilleuse nouvelle de Léo Henry, « Les trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais » qui, à sa manière, redit beaucoup mieux que Lehman et moi, tout ce que je viens de vous dire, et du besoin que nous avons tous de regarder au-delà, par-delà la mort même.

 

Synchronicité : la dernière nouvelle parle d’une approche de la science fiction autour de la grande poétesse anglaise Emilie Dickinson. Or, après les efforts de Corti qui avait édité un certain nombre de ses poèmes, sort enfin l’intégrale des poèmes d’Emilie Dickinson, il était temps. Poétesse précieuse et recluse et un peu oubliée aujourd’hui, elle avait deviné bien des choses qui s’appliquaient à son temps et encore mieux au nôtre.

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