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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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This is England - 1ère partie

mercredi 19 mai 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

En fait, ce qu’ont recréé les séries télé récentes, ce que j’aime tant, c’est un peu une manière de faire qui ressemble à celle des grands studios de Hollywood.

Le producteur qui dans le cas des séries télé est aussi généralement l’auteur des principaux scénarios et de la trame générale est tout puissant, omniprésent.

Le metteur en scène change mais le style reste le même, c’est donc comme au temps des studios : tout se ressemble, lisible, cohérent et semblable quelque soit les intervenants qui sont quelque part metteurs en scène connus ou auteurs de série B oubliés ou petits nouveaux commençant par la télé, mais tous coulés dans le même moule.

En Amérique, je vous l’ai dit et redit, la renaissance s’est passée essentiellement autour de HBO, c’est toujours le cas d’ailleurs.
Il y eut le HBO de la grande époque qui culmina avec des projets pharaoniques et au bout du compte pas tout à fait satisfaisants, ils coûtaient trop cher et s’éloignaient du réel : ce furent « Rome » et « Deadwood ».

Après quelques flottements et un changement de direction, c’est à nouveau HBO le roi, essentiellement autour de tout ce que produit et écrit David Simon de « Sur Ecoute » (« The Wire ») à « Génération Kill » et avec maintenant « The Corner » qui est peut-être son œuvre la plus gonflée puisque en gros c’est une fiction qui ressemble à un documentaire : des personnages qui pourraient être ceux de « The Wire », dealers, femmes battues, prostituées, enfants qui travaillent pour des dealers et se prostituent dès leur plus jeune âge et qu’on envoie en première ligne puisqu’ils sont trop jeunes pour aller en prison : tout ce petit monde se tourne face à la caméra et raconte la vie de tous les jours.

On ne sait plus si c’est de la fiction. Comme d’habitude il a raflé 3 « Emmys », la plus haute récompense télévisuelle en Amérique.

Ces 6 heures basées sur une histoire vraie sont une expérience extrême, l’équivalent de ce que fut par rapport à Hollywood, l’arrivée du nouveau cinéma new-yorkais autour de Cassavetes.

Mais je ne vous en parlerai pas plus aujourd’hui car je voudrais vous parler de l’autre grand studio qui lui est anglais et qui fait constamment des merveilles depuis bien longtemps déjà : la BBC.

Oui, la BBC, le service public anglais qui fait là-bas les séries les plus innovantes tous genres confondus, que ce soit : de la science fiction baroque à l’humour débridé en passant par des séries policières d’une noirceur absolue et d’une qualité sidérante, si bien que certaines sont refaites en Amérique, voir le cas de « Traffic » où une belle série télé devint un film de long métrage pas forcément meilleur de Soderberg.

Pour nous cela semble inimaginable puisque nos séries télé souvent inspirées vaguement par l’exemple américain sont assez peu innovantes dans l’ensemble et très peu exportables.

Elles veulent être généralistes mais sur un modèle qui ne nous appartient pas et deviennent par conséquent hexagonales.

Sur les séries policières de la BBC, je reviendrai, et je vous ai déjà parlé de la plus étonnante peut-être qui est entre polar et science fiction, « Life of Mars ».

La suite demain.

 

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Dans la jungle, la terrible jungle

mardi 18 mai 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

En Rivages Poche, enfin, un texte sans doute inédit en France de Rudyard Kipling (j’ai des tonnes de recueils de Kipling depuis les origines à nos jours où tout se mélange selon les éditeurs), si j’avais lu cette nouvelle je m’en souviendrai, puisqu’il s’agit en réalité de la première aventure de Mowgli avant « Le Livre de la Jungle », il est adulte et il va même tomber amoureux.

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C’est un livre miraculeux avec une manière de raconter extraordinaire qui fait penser dans sa vision de la jungle à la fois mythologique et primitive, à la fois senti et vécu et en même temps symbolique et symboliste, au grand écrivain uruguayen Horacio Quiroga.

Le traducteur en plus a fait un excellent travail, il s’appelle Thierry Gillyboeuf.
La préface fait sens. Et fait penser.
En effet, Kipling que j’aime plus que tout était un drôle d’oiseau, on peut dire un homme triple, puisqu’il fut d’abord élevé aux Indes, apprit d’abord l’hindoustanie et non l’anglais.

Puis on – sa famille - décida pour le rendre anglais de force justement, de l’envoyer en Angleterre chez la terrible Mme Holloway et il passa cinq années terribles qui forgèrent le Kipling double.

On a parfois vu en lui un colonialiste, un défenseur de l’empire britannique, ce n’est pas faux, mais en même temps dans certaines de ses nouvelles indiennes et dans celle-ci en particulier, il est hindou, et rejoint curieusement cet autre écrivain hindou qui fut aussi cinéaste et qui écrivait aussi en anglais, le grand Satyajit Ray.

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Il est donc double, déjà, avec sa passion de l’Inde et du regard indien et anglais quand même, et plus tard il sera triple, voir la belle plaquette il y a quelques années préfacée par Jean-Luc Fromental qui commençait avec son poème admirable « Tu seras un homme mon fils » où il était bien dit qu’ensuite quand son fils fut tué pendant la guerre de 14, il ne sut plus à quels saints se vouer car son mantra positif qui fait penser à « Heureux ceux qui sont morts pour une juste guerre » du poète criminel Charles Péguy, s’était retourné contre lui.
Il n’était plus trois mais quatre, déchiré en morceaux.

Mais ici que la description de la jungle est belle avec sa manière émerveillée de présenter « Mowgli », faune surgie des forêts entourées de fleurs, qui avance sans un bruit et ne ressemble à rien de connu.

C’est un livre admirable, d’autant que c’est un vrai livre de poche : je m’entends, un livre qu’on peut mettre dans sa poche et qui ne la déforme pas, donc très pratique pour ceux qui dans le métro ou même en se promenant, veulent toujours avoir un livre sur eux et d’autant que la belle couverture est de Rudyard Kipling, elle est extraite de ses dessins décidément d’inspiration plus indienne qu’anglaise pour « Histoires comme ça » : suite graphique admirable.
Comme c’était le pays de Edward Lear et des frères Doyle, cela passa mais ne fut pas un succès ici inspiré par un texte d’un autre grand romancier d’aventure anglais, Rider Haggard, il publia cette nouvelle un an avant « Le Livre de la Jungle », puis sa suite en 1895, il demanda à son père de les illustrer dans un style classique qui fit beaucoup pour le succès des livres en question.

C’était des images auxquelles les anglais pouvaient s’identifier. Cela donne aussi envie d’élargir le débat, sur les rapports père / fils ou fils / père, entre dessinateurs et écrivains, de Edgar Rice Burroughs illustré par son fils John Colman Burroughs ou de Charles Altamont Doyle, dessinateur de fées, dont le fils Arthur Conan Doyle qui dans ses mémoires disait que son père était un génie, je cite de tête : « entre Kubin et Blake qui toute sa vie creva de fin, moi ça ne m’arrivera pas », finit après le succès de « Sherlock Holmes » à la fin de sa vie par, non pas dessiner des fées mais les photographier.

Il doit y avoir d’autres exemples ainsi de filiations, Textes et dessins, entre pères et fils, n’hésitez pas à me les signaler.

Etonnant de voir aussi comme certains écrivains qui parfois dessinaient, avaient de l’avance sur leurs illustrateurs plus conventionnels, voir Victor Hugo en France qui eut parfois du génie graphiquement, voir les illustrations de Lewis Carroll pour « Alice » bien plus étonnantes que celles de Tenniel et qui ont quelque chose de Topor, Topor auquel j’ai d’ailleurs pensé parfois ainsi qu’à Bellmer et à quelques autres aussi en regardant à nouveau les illustrations de « Histoires comme ça » par Rudyard Kipling qui aurait été sans doute considéré comme un grand illustrateur s’il était venu trente ans plus tard et qui sans doute, surgissant au XXème siècle, plus tard encore, aurait été considéré comme un artiste « surréaliste », « panique » ou majeur.

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Big John Buscema - Historietes y dibuixos - 5ème partie

lundi 17 mai 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Comme je vous l’ai dit ailleurs, Alcala était un fou qui pouvait encrer 12 pages par semaine avec un dessin incroyablement fouillé, qui ressemblait à des gravures de Gustave Doré ou de Booth.

A ce moment là Buscema produit énormément, avec Alcala produit plus encore et le résultat est magnifique chaque page donne l’impression d’un travail intense pendant, à notre rythme européen, une semaine ou quinze jours peut-être.

Etrange magie du comic book.

Et puis il est très complice avec son scénariste Roy Thomas et les histoires deviennent de plus en plus riches avec parfois des réminiscences de « Shakespeare » d’un côté, et de « Prince Vaillant » de l’autre.

A un moment il va dessiner « Le Magicien d’Oz » pour une édition grand format, Marvel tentait d’autres aventures éditoriales. Il aura à peine besoin de revoir le film car il a, comme il le dit, une mémoire photographique : il se souvenait de tout par cœur.

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Vignette du "Magicien d'Oz", encrée par Tony de Zuniga et The Tribe, 1975.

Après « Conan » il dessinera « Tarzan », on sent qu’il est intimidé et que ça ne l’intéresse qu’à moitié, il ne se sent pas la force de succéder à Foster, ni à Hogarth qu’il admirait, ni à Kubert qui selon lui venait de donner un « Tarzan » définitif. 

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Couverture de Tarzan, 1977.

Il fait son travail cependant, le mieux possible, mais sa jungle n’est pas extraordinaire et curieusement c’est plutôt lorsqu’il fera avec Roy Thomas une tentative de strips quotidiens de « Conan », qu’il nous donnera ses meilleures planches du moment d’alors, un peu à la manière de ce grand méconnu qu’est Ken Bald, l’auteur de « Dark Shadows », avec de jolies simplifications de traits dans les paysages où il devient plus « moderne ».

C’est aussi l’époque où il écrit le livre définitif que tout le monde attendait depuis toujours, une idée de Stan Lee paraît-il, « How to draw comics the Marvel way ? ».

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Couverture de l'édition espagnole de "How to draw comics the Marvel way?"

Lui qui était venu d’un petit livre de dessins académique qui avait initié sa carrière, à son tour il en créait un, beaucoup plus contraignant, qui apprenait non pas à dessiner mais à dessiner exactement comme on le faisait chez Marvel, ce qui eut beaucoup de conséquences fâcheuses.

Il s’essaya ensuite à la couleur avec quelques œuvres qu’il vaut mieux oublier, ce n’était pas son truc.

Il revint à « Conan », il croisa le temps de quelques planches des nouveaux héros comme « Wolverine », s’en sortant plutôt bien, il avait senti le changement dans l’air du temps et ses cadrages plus expressionnistes correspondaient à : son dessin lyrique devenait plus étouffant, puis il revint à « Conan » encore, en 1997, il en dessina une dernière aventure aidé par sa fille qui faisait l’encrage.

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Page de Wolverine, encrée par Klaus Janson

Il avait 68 ans, il prit sa retraite et il disait alors :

« Quand je réfléchis de ce que j’ai tiré des comics, après 48 ans, je me rends compte que je n’ai jamais été heureux. J’étais assez bien payé donc je faisais mes deux ou trois pages par jour, plus si possible. Je n’étais pas comme Kirby qui était les comics, qui respirait les comics, qui aimait les comics.
Ce que je voulais c’était gagner le plus possible en travaillant le plus vite possible, j’étais discipliné et je faisais le nombre de pages nécessaire chaque jour ».

Il essaya, à la retraite, de se mettre à la peinture mais il n’y arriva jamais vraiment, il accepta de faire quelques dessins pour quelques fans, de revenir à un ou deux de ses héros comme « Galactus », le temps d’un numéro spécial, et finit vraiment sa carrière avec une toute dernière aventure de « Conan » et il parlait avec Roy Thomas à San Diego de faire un final grandiose et barbare, quand il commença a ressentir des douleurs d’estomac, il avait un cancer.
Il mourut vite.

Il aimait dessiner, comme il le disait, « ce qui bouge ». Steranko voit en lui quelqu’un qui a regardé Kirby, qui s’en sert pour garder la vélocité, la puissance, mais avec une anatomie beaucoup plus réaliste.

Sa manière de dessiner le mouvement est d’ailleurs assez unique, car rarement a-t-on ressenti autant, quand les héros s’envolent puis s’écrasent, la fluidité de l’air, le poids de la terre.

Il était homme de contradictions, il disait aux fans de faire ce qui les rendait heureux, lui ne le fit jamais.

Non il n’a jamais été Michel Ange, non il n’a jamais été Foster, il n’en avait pas le temps et peut-être pas non plus le talent.

Mais dans sa longue série « Conan », que de planches admirables, et puis il y a le miracle « Silver Surfer ».

Il s’en est toujours sans doute voulu de ses limites et devait être un peu ébahi quand on lui reparlait du « Silver Surfer », mais peut-être était-ce nous les lecteurs qui avions raison.

Je me souviens il y a longtemps lui avoir fait dédicacer trois numéros de suite, je lui ai tendu, j’étais dans le monde de la bande dessinée déjà, mais je voyais qu’il signait comme un dérâté et qu’il n’était pas là pour parler, il les a signés, il me les a rendus, sans un regard. Et je n’ai pas eu envie ensuite de l’approcher.

Puis il est parti, vite, pour aller passer sans doute un moment agréable avec quelques potes dessinateurs à regarder un match de baseball ou à jouer au billard.

Et moi, comment aurais-je pu expliquer à ce plombier qu’il avait un moment fait les plus beaux robinets du monde.

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Big John Buscema - Historietes y dibuixos - 4ème partie

vendredi 14 mai 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Il s’avère être alors le seul égal commercial de Kirby, il est beaucoup plus réaliste et quand il a d’ailleurs l’encreur de Kirby, Frank Giacoia, puis un excellent encreur, Tom Palmer, le résultat est formidable.

Ce sont des histoires de super héros certes, mais il leur donne dans les gestes une véracité qui n’est pas souvent apparue dans le reste du genre : son « Submariner » a bien l’allure de quelqu’un qui nage dans l’air comme dans l’eau, son « Docteur Doom » est arrogant et lourd, et « The Vision » est pathétique et a quelque chose de métaphysique.

Il fera une excellente « Panthère Noire », puis viendra la saga du « Silver Surfer » que je ne vais pas vous raconter à nouveau.

Il a décidément bien regardé Michel Ange, sa force c’est sa manière de faire voler crédiblement ses héros, puis de les poser à terre avec solidité, gravité, comme des statues et la grâce de postures statuaires.

Pour « le surfer » c’est parfait, il le rend élégant dans sa chorégraphie douce, le faisant voler pour le plaisir et les héroïnes sont belles et impériales : c’est une bande dessinée majestueuse.

A cause de son goût des héroïnes qu’il dessine bien, il fera aussi des histoires d’amour, plutôt bien, dans des comics de cœur, des histoires d’horreur, moins convaincu : ce n’est pas son truc, il reviendra encore à « The Avengers », il dessinera « Thor » succédant à Kirby mais perdant le côté sacré, entre science fiction et Moyen Age, banalisant la série.
Et puis succéder à Kirby, à ce moment là, c’est impossible.

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Couverture de "Chamber of Darkness" n°3, 1970.

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Vignette de "Thor", encrée par Tony de Zuniga et Sal Buscema.

Je me souviens à l’époque d’avoir arrêté d’acheter le magazine et pour moi ça continuera lorsqu’il succédera à Kirby à nouveau, quand celui-ci partira pour DC, nouveau crime de lèse majesté qu’à l’époque je ne lui ai pas pardonné, lorsqu’il lui succédera sur les « Fantastic Four ».

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Couverture de "Fantastic Four", 1971.

Puis viendra « Conan ». « Conan le Barbare » c’est une histoire de fous, « Conan », si on lit les livres, le seul dessinateur qui se soit approché de la sauvagerie fantasmée de ce Lovecraft bodybuildé, c’est Frazetta, avec ses couvertures pour « Ace », en collaboration avec Krenkel. Le seul qui a retrouvé la sauvagerie primitive de ce monde ancien de démons et d’ombres assez proche de Lovecraft mais en épique. « Conan » en BD n’a presque rien à voir avec celui de Howard.

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Vignette de Conan, encrée par Alfredo Alcalà

De plus, quand Buscema reprend « Conan », il succède à Barry Smith, un jeune anglais qui a très vite évolué.
Au départ il copie mal Kirby, puis il se met à imiter de mieux en mieux les préraphaélites et Rossetti et d’autres préraphaélites.
Ca tombe bien. Nous sommes dans les années « flower power » et c’est le style même de ces affiches florales qui surgissent sur les murs de San Francisco, matinées « d’art nouveau », le comics est un succès immédiat mais Barry Smith, vieille malédiction des dessinateurs qui prennent leur temps et n’arrivent pas à suivre les cadences infernales des comic books et livrent toujours en retard, comme Kaluta avec qui il prend un studio et Berni Wrightson et Jeff Jones – ils se veulent mouvement artistique : néo-préraphaélites, vingt pages par mois tous les mois, il n’y arrive pas et va être remplacé vite par Buscema, artisan il va dessiner des tonnes et des tonnes de « Conan », en couleurs tous les mois, des années durant, et en parallèle, en grand format et en noir et blanc, tous les trois mois, en même temps !

Des fois c’est bien, des fois c’est très bien, c’est ainsi que quand arrivèrent les philippins en Amérique, il y eut Ernie Chan qu’il aimait bien et qui l’encra puis vint Alcala.

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On y revient demain pour en finir enfin.

 

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Big John Buscema - Historietes y dibuixos - 3ème partie

jeudi 13 mai 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Mais tout ce que Buscema a appris sur l’anatomie, dit-il, c’est dans un seul livre, « The Human Figure », puisqu’il n’avait pas pu se payer les cours complets faits par Rockwell et les autres, ni le beau livre de Bridgeman, trop cher pour lui, pour 5 dollars il tomba sur le livre « The Human Figure » de John Vanderport et c’est là qu’il appris son métier.

Entre deux matchs de baseball, (il n’en râtait aucun), un jour, suite à une annonce parue dans le New York Times, il rencontrera Stan Lee.

Son père, le barbier, n’y croyait pas, il pensait qu’il allait mourir de faim et lui cassait ses crayons dès qu’il en avait l’occasion, lui se défoulait en faisant de la boxe et il dessinait des matchs : ce sont ses premiers dessins de boxe qu’il va vendre au fanzine universitaire « The Hobo News » avant de rencontrer Stan Lee.

Il bricola un temps : il fit quelques peintures murales pour les boutiques du coin, puis a 20 ans il rencontre donc Stan Lee et revint dire à sa famille qu’il allait gagner 75 dollars par semaine, à condition de produire énormément.

Dès ses premiers dessins il est  efficace et malgré quelques maladresses, assez proches de ce qu’il fit ensuite.

Dans certains cas, on sent qu’il est encore inspiré par les maîtres d’alors et qu’il a bien regardé les EC comics : la couverture de « Wanted » a quelque chose de Reed Crandall mais aussi quelque chose, voir la figure en bas qui s’écroule, de Krigstein.

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Couverture de "Wanted", 1952.

Mais très tôt : les attitudes, la manière dont les héros brandissent les mains et font beaucoup de gestes ou se grattent la tête pour montrer qu’ils pensent : il est italien, c’est déjà Buscema.

Au début, il fit une page ou une page et demie par jour puis il réalisa qu’il pourrait gagner plus en ne finissant pas le travail et en faisant seulement les dessins au crayon, un autre encrant ensuite les dessins : c’est ainsi qu’il bâtit lui et quelques autres le système Marvel de collaboration à la chaîne entre dessinateurs et encreurs.

Il va dessiner un western, « Buck Rogers », qui n’a rien de réaliste, et tout du cow-boy chantant, le mieux possible mais on sent qu’il n’est pas convaincu, il le dit d’ailleurs.

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Page de Roy Rogers and Triggers

Et puis juste derrière, il va s’accoucher de lui-même et devenir John Buscema en adaptant essentiellement pour Dell quelques grands films comme « Hélène de Troie » ou « Le septième voyage de Simbad », nous sommes en 1958 et son dessin est déjà complètement personnel.

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Vignette de "The 7th Voyage of Sindab", 1958.

La même année il dessine la seconde partie d’un comics qui s’appelait « Indian Chief » avec une série intitulée « Red Wing » qui raconte la préhistoire chez les indiens qui est déjà un de ses chefs-d’œuvres.

On peut dire ceci comme un compliment, et en même temps cela a quelque chose de terrible, il n’a absolument pas changé depuis.

Ce n’est pas faute pourtant d’avoir essayé, on voit qu’à un moment il se lance dans l’illustration avec quelques images où l’on sent l’influence de Bob Peake, de Austin Briggs et des autres illustrateurs de revues de l’époque, mais ça ne dura guère : dès 1966, il est chez Marvel et dessine tout le temps et n’importe quoi.

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Indian Chief, 1957.

Sa première série à succès sera « The Avengers », où il va faire de constants progrès au niveau de l’invention visuelle, de la mise en page et surtout rendre crédible ces invraisemblables personnages bodybuildés en collants chamarés.

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Page d'Even an Android Can Cry'publiée dans The Avengers n°58, 1968.

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Les premiers épisodes sont biens, puis tout d’un coup, quand il commence à collaborer avec Roy Thomas, excellent scénariste, sa mise en page change drastiquement, elle s’aère et ses couvertures deviennent formidables, certaines pages de titres font penser à « Spirit », dans l’invention et dans les titres intégrés aux décors, et quelques couvertures dont la jeune mariée avalée par un serpent boa, qui resteront dans les mémoires.

Son dessin est inégal d’un numéro à l’autre, il faudrait plutôt dire que ce sont ses encreurs qui sont inégaux, Don Heck ne lui rend pas justice ayant son style sec à lui, non plus que Vince Colletta qui supprime les détails et ramollit le trait.

Mais il y a deux épisodes qu’il a encrés lui-même et qui sont superbes. On est soudain dans le grand Buscema tel qu’on le connait aujourd’hui avec ses anatomies gracieuses, ses figures bondissantes mais qui n’ont rien de la sauvagerie abstraite de Kirby, son lyrisme, sa gravité, son sens de l’action, il doit peu à Kirby en fait, sinon la machinerie, et est fondamentalement différent, moins divin, plus humaniste, il sait suggérer la gravité et les sentiments sombres de certains personnages qui font penser aux sculptures et aux peintures italiennes d’églises avec les saints pensifs, et les vierges qui nous regardent avec compassion et les Christs mélancoliques dont le regard nous transperce.

La suite demain.

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Big John Buscema - Historietes y dibuixos - 2ème partie

mercredi 12 mai 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Chez Timely qui devint Atlas qui devint Marvel, Buscema produisit beaucoup, y compris énormément de couvertures, on peut dire qu’il était star de Marvel, « Big John » tout autant que Kirby ou John Romita, qui lui avait sa place dans les bureaux et qui retouchait les couvertures des autres dessinateurs, on l’appelait « embelisher » : « l’embellisseur », il rajoutait du noir ici et du blanc là, pour rendre des couvertures plus efficaces.

La préface est extraordinairement perspicace et donne le ton de l’ouvrage.
En gros, c’est simple : d’un côté il y a les artistes véritables, ceux qu’on reconnait tout de suite comme tels, et puis il y a les petits maîtres qui seront reconnus plus tard.

L’auteur de la préface cite ainsi ceux qui croyaient faire de l’artisanat et qui faisaient de l’art ou qui, s’ils faisaient de l’Art, n’étaient pas alors reconnus comme artiste, Harry Langdon au temps du cinéma muet, Hathaway ou Julien Duvivier pour le cinéma, Salieri contre Mozart, Churriguera écrasé pendant longtemps par l’ombre de Michel Ange, et dans la bande dessinée forcément Roy Crane.

Et il dit le drame de Buscema : avoir travaillé pour le comic book qui était mal payé contrairement au comic strip, puisqu’à l’époque, dans les années 40, les salaires de certains dessinateurs de comic strip comme Hal Foster étaient aussi importants que ceux des vedettes de cinéma.

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Page du "Silver Surfer" n°3, 1968

D’où l’obligation pour Buscema, sa vie durant, de faire entre deux et quatre pages par jour.
Le résultat est miraculeux, il ne s’intéressa jamais trop au décor, quand c’était de la science fiction il pompait sur Kirby, quand c’était des maisons et des villes d’aujourd’hui il était un peu plus à l’aise, regardant tout autour de lui, mais quand c’était des châteaux du passé il faisait presque toujours les mêmes, vaguement inspirés de Foster. Un labeur forcément frustrant, d’autant que Buscema dessinait avec conviction et force et détails, mais système de chaine des comic books, il était encré par d’autres, parfois superbement, l’encrage reprenant bien son dessin, parfois de manière horrible, son dessin étant transformé et banalisé. Si bien que quand John Buscema arriva en Europe où il était souvent invité, au soir de sa vie et surtout en Italie, lui qui revenait enfin au pays, il était content quand on le comparait à Michel Ange, flatté, flatté mais pas dupe.

Quand l’exposition a eu lieu, il était mort, pas depuis longtemps, et ce fut sous l’égide de sa femme Dolores dont la grande beauté explique pour partie la majesté des caractères féminins de Buscema : son modèle c’était elle.

Le livre est somptueux, rempli de reproductions de comic books mais aussi de tonnes d’originaux crayonnés ou terminés, appartenant à la famille ou à quelques collectionneurs fous comme Fred Manzano ou Michel Maillot.

Utilisant des interviews faites en Italie, préalablement à ce livre, utilisant des témoignages de la famille, il fait bien le tour de l’histoire de ce fils de barbier de Brooklyn, et non pas de barbier de Seville, qui aimait surtout « Popeye » et qui découvrit les comic books avec en gros « La Torche Humaine ».
Il avait alors 12 ans. Il lisait les bandes dessinées de Foster, de Raymond ou de Caniff, et il regardait dans les magazines les illustrations de Rockwell ou de Cornwell et surtout, très tôt, il commença à copier Michel Ange : il avait acheté un livre sur lui.
Accessoirement, il dit que cela n’a rien à voir mais en cela il se trompe sans doute, toute sa vie il fit du sport et dans sa jeunesse de la boxe, et sa vie durant des croquis de sportifs, plutôt bien d’ailleurs, avec quelque chose dans certains cas du mouvement confus de Leroy Neyman.

La suite demain.

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Big John Buscema - Historietes y dibuixos

mardi 11 mai 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Voici un gros pavé merveilleux, édité par le festival de Palma qui a eu lieu du 17 septembre au 8 novembre 2009 et qu’on peut se procurer auprès des éditions Déesse (8 rue Cochin 75005 Paris – www.editions-deesse.com).

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C’est un livre magnifique et frustrant. Magnifique car on y apprend presque tout sur la carrière de John Buscema, mort il n’y a pas longtemps, né en 1927, mort en 2002.

Pour une génération, voire pour plusieurs, il est et sera toujours le dessinateur du « Silver Surfer ».
Souvenez-vous du dialogue écrit par Tarantino dans le film de Tony Scott, « USS Alabama » avec la discussion autour du meilleur surfer.
Etait-ce Kirby ? Etait-ce Moebius ? Etait-ce Buscema ? En vérité l’affaire est simple, c’était Buscema.

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Portrait du "Silver Surfer", 1968.

Ca s’est passé à un moment précis, Marvel était au sommet de la vague, et dans les universités Stan Lee donnait des lectures.
Il était considéré, je me souviens d’un article, comme « le Shakespeare de la pop culture », il adorait ça, et il décida alors de reprendre le « Silver Surfer » de Kirby, ce héros argenté, androïde, étonnamment inhumain et d’en faire une espèce de Christ qui revient parmi nous et qui se sacrifiera forcément.

La série est bavarde, Stan Lee prêche en chair mais les dessins de Buscema sont magnifiques, et puis il invente son personnage préféré, celui de « Mefisto » venu du « Faust » de Gounod, l’opéra étant constamment joué en Amérique dans des tournées itinérantes depuis toujours et plus célèbre sans doute des opéras populaires aux USA avec « Carmen ».

C’est pour cela que John Buscema est éternel, même si la série après un succès initial foudroyant s’écroula, ce n’est que plus tard que cela devint un classique incontournable.

La vie de Buscema est passionnante et banale à la fois elle ressemble à beaucoup d’autres, à celle de tous ces immigrants à la recherche de la réussite en Amérique, lui était d’origine italienne, il cherchait à s’en sortir et il découvrit très tôt qu’il pouvait dessiner.

Et vite il rencontra les gens de Timely : qui deviendrait un jour Marvel Comics et où il a fait l’essentiel de sa carrière.

On y revient demain.

 

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Poïvet, un seul être nous manque

lundi 10 mai 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Comme pour beaucoup d’autres, Raymond Poïvet a été pour moi un déclencheur, un initiateur, voire un parrain au sens mafieux du terme, en m’expliquant le monde et la bande dessinée.

J’ai eu deux parrains, un businessman froid et calculateur et en même temps artiste léger et humain : Will Eisner et, à l’opposé, loin des contingences matérielles, Raymond Poïvet.

Je suis aujourd’hui bien triste, ne pouvant plus leur demander leur avis.

Raymond Poïvet, je l’ai découvert jeune par la bande, au sens propre du terme, avec ses planches grand format des Pionniers de l’Espérance que je découpais dans Vaillant.

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J’étais trop jeune pour avoir connu ce journal du temps de sa parution en kiosque, mais juste au bon âge pour l’acheter soldé, en même temps que sa dernière métamorphose : « Pif Gadget » (pour ne rien vous cacher, je découpais aussi dans Vaillant « Le Concombre Masqué » de Mandryka).

Au départ, cela ressemblait un peu à du Alex Raymond (« Flash Gordon »), avec la même naïveté.
Si comme l’Américain, son trait est devenu exquis d’invention et de beauté, il avait, sauf le respect que je dois à Raymond, quelque chose de plus.
L’Américain, idéaliste, dessinait ce qu’il aurait voulu voir. Le Français, réaliste, s’évadait dans le monde du rêve. Sous deux traités classiques, ils eurent deux visions du monde totalement différentes.

Plus tard, je l’ai croisé aux Arts Décoratifs et nous avons commencé à nous parler…mais peu. J’étais intimidé.
Je m’aperçois aujourd’hui qu’il est le seul dessinateur que je n’ai jamais tutoyé. Quand je lui rendais visite, avec Gillon par exemple, nous disions : « Nous allons voir Poïvet ». L’appeler Monsieur Poïvet ou Raymond me paraissait inconcevable. Donc je ne le faisais pas !
Et nous nous vouvoyions, ce qui me semblait très bien.

Le premier endroit où je l’ai vraiment rencontré, fut l’atelier de la rue des Pyramides où se trouvaient des gens de grand talent, comme Gigi, le méconnu Glosner ou Gatti, qui avaient tous quelque chose de Poïvet dans leur exigence.
Il distillait à tous des conseils, et pas seulement sur le dessin, y compris à Mandryka.

Raymond Poïvet ne m’a jamais semblé très heureux de faire de la bande dessinée, même s’il en a été un des maîtres.
Nous parlions des heures durant du drapé, du comment ou du pourquoi du tombé d’une étoffe.
Il était arrivé trop tard pour être fresquiste ou peintre et il fut tôt persuadé que le roman-photo allait remplacer la bande dessinée.
Il commit même quelques magnifiques bandes dessinées en sépia genre roman-photo. Il m’en a montré une extraordinaire, restée inédite.
C’était aussi un maître du lavis.

La bande dessinée continua pourtant de prospérer mais il avait toujours peur des autres supports qui surgissaient, comme la télévision.
Il aurait craint aujourd’hui le jeu vidéo ou les mangas et il aurait eu raison.
Il était un amoureux déçu de la bande dessinée, sans raison, car tout ce qu’il a fait est resté. Il me fait penser à un autre ami, lui aussi insatisfait et malheureux malgré son talent : Serge Gainsbourg.

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Nous avons collaboré sur « Tiriel, héritier d’un monde ». J’ai été un mauvais scénariste pour lui, je ne lui donnais pas ses textes à temps.
Ce retard peut s’expliquer après coup par plusieurs raisons :
je devais boucler tous les mois « Métal Hurlant », jongler avec les finances des Humanoïdes Associés ou travailler sur l’émission télé « Les Enfants du Rock ».
Même s’il faisait semblant de ne pas m’en vouloir, je pense qu’il était blessé par ces retards.

J’ai été très fier de voir, en tant que rédacteur en chef, que ses planches, tout comme celles de Gillon d’ailleurs, ne juraient pas à côté des créations des dessinateurs de la nouvelle génération.
Et pour cause : il avait en quelque sorte créé celle-ci. Tous avaient regardé son travail.

Je me souviens d’une histoire parue dans « Comics 130 », sans textes, où une femme juchée sur une créature préhistorique volait au-dessus d’une forêt de spores et de vrilles.
Non, je ne parle pas d’Arzach. Je parle d’une histoire de Raymond Poïvet qui a tous ces points communs avec Arzach que Moebius a forcément vus et dont, inconsciemment, il s’est sans doute inspiré pour créer cette bande dessinée qui a tout changée.

Poïvet avait donc tous les droits de travailler à « Métal Hurlant ».
Plus tard encore, à Angoulême, on lui rendit hommage.   
Je me souviens que, fatigué, il n’a pu venir. J’avais une jambe dans le plâtre et je n’étais pas bien en forme non plus. J’ai présenté l’hommage à Raymond Poïvet avec l’aide de Robial et de Gillon.
Nous avons fait un 30 x 40, un de ces albums dont Futuropolis avait le secret, avec trois histoires courtes : une histoire de footballeurs extrêmement bien faite, une histoire quasi hollywoodienne de quatre ou cinq personnes naufragées dont un délinquant, égarés sur une île avec un dessin charmeur, et enfin une incroyable histoire de la révolution russe, dessinée en quelques traits de feutres, totalement impressionniste, parfaite.

Dans « Les Pionniers de l’Espérance », mon épisode préféré, demeure « Le jardin Fantastique », une histoire qui se passait dans un jardin potager devenu gigantesque avec des humains minuscules, soudain terrorisés par une chenille ou un scarabée, marque l’apogée du dessin classique, tous genres et tous maîtres confondus.

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Dans l’histoire suivante, rééditée récemment chez Glénat, il est à la fois Art Nouveau et Pop Art, avec les formes étranges de machines évolutives quasi vivantes.

Ensuite, il a commencé à simplifier son dessin à l’extrême, dans les dernières histoires complètes des « Pionniers de l’Espérance ». Il en a été de même pour « Tiriel ».
Il n’avait plus envie de s’embêter avec des détails, de séduire au premier degré, en voulant aller à l’essentiel. Le public ne le suivait pas toujours, regrettant ses petits traits, ses hachures séduisantes, ses ombres habiles. Il avait tort, cela arrive !

Le parcours de Poïvet est un des plus impeccables de ceux de la bande dessinée européenne car il est un des rares auteurs avec Moebius, à n’avoir jamais cessé d’évoluer.
A la fin de sa vie, il utilisa le feutre pour réaliser des tonnes d’illustrations religieuses que nous avons regardées ensemble, sous l’œil bienveillant de son épouse (j’aimais ce couple rieur et frondeur : un vrai couple).
De son vivant, il m’a montré de grands dessins aux juxtapositions de teintes violentes, incroyablement audacieuses : toute une hagiographie religieuse basée sur la Bible, les peintures du Quattrocento et de la Renaissance.
Il réalisait, lui l’athée, des dessins chrétiens à tomber par terre. De Salomé à l’Enfant Jésus. Tout était magnifique, les couleurs impossibles, leurs juxtapositions où il mettait tout ce qu’il avait appris. Comme si Rochegrosse devenait Seurat : pourtant cela fonctionnait.
Toute sa vie, il a regretté de ne pas avoir eu d’albums ou presque.

Un seul en couleurs, « Le Jardin Fantastique », et quelques recueils en noir et blanc, souples, pas bien aguichants.
Il a fallu attendre Etienne Robial et les éditions Futuropolis pour que les premières planches paraissent en noir et blanc.
Dans certains cas c’était formidable, dans d’autres, il manquait vraiment la quadri car il avait fait le dessin en pensant à la couleur.
Cet éditeur n’a pas eu le temps de publier beaucoup de recueils, quatre seulement dans mon souvenir.

Depuis, il y a eu d’autre tentatives, toujours avortées, qui bêtement, reprenaient au début.
Et ce n’est que très récemment que Glénat a fait un très beau volume qui j’espère, sera suivi par d’autres, qui reprend les planches suivant « Le Jardin Fantastique », dernière histoire parue chez Futuropolis.

Le problème est que les fanatiques de bande dessinée, essentiellement « Spirou » et « Tintin », sont habitués aux albums.
C’est ainsi que perdurent les maîtres de Franquin à Jijé, de Hergé à Jacobs, aujourd’hui toujours révérés. Et les lecteurs adultes d’aujourd’hui, s’ils ne sont pas nés de parents communistes, n’ont pas lu, petits, « Les Pionniers » dans « Vaillant ».

C’est peut-être pour cela que Poïvet qui fut le plus grand dessinateur de bandes dessinées du monde à un moment précis, reste méconnu dans son pays d’origine, la France (en Amérique, Toth ou Williamson collectionnent ses planches).

Je rêve d’une intégrale en couleurs des « Pionniers », d’un éditeur qui ferait ainsi une bonne action et peut-être même, qui sait, une bonne affaire…

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Je m’aperçois que je n’ai que parlé de l’artiste Poïvet, alors que ce que j’aimais le plus chez lui, c’était l’être humain, avec ses doutes, ses réflexions, ses brillances, sa fausse misanthropie. Il adorait les gens mais les traitait facilement d’imbéciles, surtout en groupe.
Faussement négatif, il s’enthousiasmait facilement. Vivant, si vivant, que même mort aujourd’hui, il me semble plus présent que la plupart des gens que je croise. Il pouvait être sévère, ne plaisantait pas, donnait de vrais conseils, détestait les facilités. Il était rigoureux et fanatique de son art, même s’il disait que cet art était mort-né.
Et puis, il était d’une culture encyclopédique sur des milliers de choses.
Il m’est arrivé d’essayer de lui faire partager ma passion pour les tapis tigres du Tibet, destinés à canaliser la médiation. Ensuite, nous avons passé trois heures à parler de tous les motifs abstraits de tous les tapis du monde.
Je me souviens lui avoir demandé comment il arrivait à si bien dessiner les rochers. Il m’a répondu avoir passé quinze jours parmi eux jusqu’à ce qu’il les comprenne.
Désormais, pour lui, dessiner un rocher, était aussi facile que dessiner un cheval pour Jijé.

Il me manque…

PS : Et puis rien que pour vos yeux, voici deux planches d’une histoire qui en avait près de 180 je crois, qui était la première partie de d’une adaptation par Poïvet, au lavis, dont il admirait les maîtres italiens du genre mais il était aussi fort qu’eux, qui n’eut jamais de suite et qui ne parut jamais puisque soudain Delduca, découvrant le roman-photo, décida de mettre fin à ses collections de romans-photo dessinés.

 

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