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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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GLENAT ? OUI, MAIS GLENAT Espagne (4)

lundi 20 septembre 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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Le plus beau livre édité par Glenat Espagne, c’est sans doute celui de Fernando Fernandez, un dessinateur que vous avez peut-être croisé dans « Heavy Metal » en Amérique ou chez Glénat quand il faisait « Dracula », un petit maître attachant qui savait tout faire, il naquit à Barcelone en 1940 et qui à quinze ans, commença à être publié, c’est un autodidacte donc qui fera partie du groupe qui, grâce à Josep Toutain sur lequel je reviendrai, car j’ai des choses à dire à ce propos, fut vendu dans le monde entier, en Angleterre, au Mexique et en Espagne, et qui fit de tout : des bandes dessinées quotidiennes, des illustrations, des récits complets.

 

Plus tard il alla en Argentine et croisa tous les grands qui y étaient alors comme Breccia ou Solano Lopez et le grand scénariste Osterheld, il travailla énormément comme tous les espagnols pour cette machine à imprimer qu’était la Fleetway et qui n’avait qu’un seul mot d’ordre, beaucoup de pages en noir et blanc, bien défini, puisque l’impression était pourrie, et dans les années 60/70, grande époque pour l’Espagne, il croisa d’autres grands dont il est parlé plus loin, il travailla pour l’Amérique du Nord encore mais aussi pour une collection de romans-photos, Corin Tellado, dont j’ignorais tout.

 

En Espagne et en Amérique, il sera publié dans « 1984 » avec des histoires de science fiction et des héroïnes hyper sexy, et dans « Heavy Metal », puisqu’en Amérique c’est comme ça que s’appelait « Metal Hurlant », puis pour « Creepy » mais ça sera repris en France par Glénat, assez joliment car de manière très illustrative, il fit un beau « Dracula ».

 

Ensuite, comme il avait beaucoup donné, suite à un incident cardiaque, il abandonna la bande dessinée et il se consacre désormais à la peinture, et il se décida de se raconter.

 

Mais il se raconte d’une manière quasi unique qui me fait penser à ce beau roman qu’était les mémoires de Alain Corneau, « Projection Privée », que j’ai lu comme un roman tant il y avait d’envolées et de grâce même si l’histoire était vraie, et si les personnages qu’il rencontrait, Yves Montand ou Simone Signoret ou un jeune acteur qui allait se tourner vers les séries télé et devenir le héros des « Soprano » ont existé. Tous les deux ont une flamme définitivement romanesque.

 

Chez Fernando Fernandez, elle est à la fois nostalgique et factuelle car il raconte merveilleusement l’Espagne où il a traversé en gros le franquisme puis son écroulement et son livre est un merveilleux récit où d’ailleurs il aime bien à s’isoler de lui-même, s’appelant « Fernando », se racontant comme s’il était quelqu’un d’autre.  Accessoirement le livre est beau car il est merveilleusement mis en pages, il y a des exemples graphiques de tous les dessinateurs qui l’influencèrent quand il était jeune, certains sont évidents, d’autres seront pour vous des révélations, le livre est beau et grand car il raconte merveilleusement tout. C’était un dessinateur de grand talent, pas un génie. Le problème avec les génies c’est que souvent ils ne parlent que d’eux, de leur génie.

 

Il fallait un dessinateur comme lui qui avait tout observé et qui a une mémoire quasi photographique, pour dire tout et se souvenir de tout d’une manière si précise, qu’à chaque fois on a l’impression d’y être et de vivre par procuration, c’est pour cela que je dis que c’est presque un roman.

 

La suite demain.

 

GLENAT ? OUI, MAIS GLENAT Espagne (3)

vendredi 17 septembre 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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Antonio Martin fait partie de la génération qui précéda la mienne, celle des Moliterni, Couperie, Luis Gasca, Umberto Eco (qu’est-ce qu’il a pondu sur la bande dessinée à une époque : on aimerait bien voir tout cela un jour réuni), Rinaldo Traini, Claudio Bertieri, ils ont donc une approche différente de la mienne. Le défaut, ils étaient presque tous définitivement nostalgiques. La qualité, ils avaient eu entre les mains des choses que nous ne reverrons peut-être plus jamais.

 

Et presque tous avaient dans l’ensemble une belle culture générale, c’était l’époque où tout le monde avait une belle culture générale, et pouvaient relier la bande dessinée aux autres arts.

 

Antonio Martin a commis plusieurs livres sur le sujet et celui que vous avez entre les mains était déjà paru dans la Revista de Educacion, mais il a corrigé le texte et a rajouté des chapitres entiers. Ca s’appelle toujours « Apuntes para una historia de los Tebeos ». Le livre est en noir et blanc hélas, mais que cela ne vous empêche pas de l’acquérir si vous parlez l’espagnol.

 

Il commence tôt, comme on commençait presque toujours à l’époque avec en gros Gutenberg et la manière dont on commença à imprimer au XIXème siècle des caricatures puis des semblants de bandes dessinées.

 

Il faudra qu’on arrête un jour de gloser sur « Les Pionniers du 9ème Art » autour de l’absurde problème des bulles : et il y a un très bel exemple ici, une page parue en 1900 en Espagne qui aurait pu paraître dans « L’Assiette au Beurre », superbe, oui le texte est en-dessous, comme dans « Prince Vaillant », mais oui c’est narratif et oui c’est beaucoup plus moderne en vérité que les bandes dessinées des années 80 rejoignant en gros ce que font l’Association et ses clones.

 

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Il y parle donc des premières bandes dessinées espagnoles et ne rentre pas dans la querelle oiseuse de savoir qui a inventé la bande dessinée, un jour on le saura peut-être et ce ne sera peut-être pas Wilhelm Busch. Un jour à Saint Malo, j’ai découvert un exemplaire trop cher pour moi du premier livre imprimé : ce n’était pas Gutenberg mais un coréen !

 

Et puis il en vient à ce qu’il appelle « la civilisation de l’image » les années 1917 à 1936, ces premiers comics qui ressemblaient encore à « L’Assiette au Beurre » ou à « L’Epatant », « Les Aventures de Charlot » forcément, comme partout, et les dessinateurs qui sont entre Rubino pour l’Italie et Saint-Ogan pour la France, et tout de suite derrière l’arrivée des américains autour de « Mickey » et des inévitables bandes de la King Features Syndicate, Raoul, Gaston et les autres et forcément « Flash Gordon ».

 

Et puis il en vient au « temps héroïque de la bande dessinée espagnole » : 1936-1947. Il montre des photos d’enfants de l’époque, ou de gens qui lisent des journaux et l’apparition des grands magazines locaux, et des grandes bandes dessinées inspirés de l’Amérique mais qui désormais sont dûs à des espagnols qui d’abord copient le modèle américain, puis inventent et innovent.

 

Et comme en Italie, quand les temps deviendront troublés et troublants (en Italie c’était Fellini qui s’était collé au scénario de « Flash Gordon »), il y aura en Espagne aussi un final assez maladroit de « Flash Gordon ». Ensuite apparaît dans un dessin d’abord un peu illustratif mais extraordinairement brillant, puis de plus en plus réaliste et proche d’ailleurs d’Alex Raymond au début, la famille Blasco dont surtout le grand Jess mais les frères parfois n’ont pas démérités. Et le magnifique magazine « Chicos » où Jesus Blasco nous donne des œuvres qui valent « Flash Gordon » ou « Prince Vaillant ». Tout comme en Argentine et en Espagne, Salinas fera l’équivalent de Hal Foster en aussi bien. Il passe ensuite aux années 1947-1963. Ah ! Cette photo d’une petite fille qui se régale avec plein de bandes dessinées comiques, idiotes comme les aurait aimé Charlie Schlingo, et ces touchantes histoires de super héros en une page comme « El Hombre Atomico » et l’influence des pulps reliant « Doc Savage » et le héros de pulp local, « El Coyote » : la mise en page des couvertures est la même. On aperçoit quelques scouts des années 50, des scouts pas des louveteaux, n’oublions pas que les « louveteaux » furent inspirés par le Mowgli de Kipling, là-bas ils sont déjà sous le contrôle de la phalange et donc de Franco.

 

Et puis, on voit surgir quelques maîtres modernes comme le formidable Buylla avec « Diego Valor » qui avait un trait très personnel et qu’on découvrit en France dans « Monde Futur » mais qui hélas fut dévoré au sens propre par sa trop grande production et eut une trop courte carrière.

 

Puis vient une grande spécialité espagnole, les histoires romantiques à jolies filles dont vont surgir d’innombrables dessinateurs qui vont envahir le monde, aussi bien l’Amérique, voir Longaron sur « Friday Foster », la belle héroïne noire de comic strips des années 60, l’Angleterre (« la Fleetway ») et qui vont tellement marquer les esprits que dans une de ses ultimes bandes dessinées, sa dernière je crois, une histoire de cœur, Jim Steranko retrouvera leur style floral étrange, mélangeant l’illustration américaine de magazines d’alors et style 1900.

 

J’ai bien aimé « Super Hombre » avec sa couverture étrange qui fait penser à la fois aux super héros dégénérés américains des débuts mais aussi à « Super Dupont », et on voit surgir les agences de comics en Espagne avec Toutain qui deviendra patron d’agence et arrêtera de dessiner, le grand Freixas et l’école de Barcelone (Carlos Gimenez et les autres). Grâce à Toutain et à « Selectiones Illustradas », ils iront vers un exil doré, trouvant du travail en Argentine, en Angleterre puis en Amérique, je vous en reparlerai à propos de Fernando Fernandez.

 

On voit arriver des comic books à l’identique, en couleurs, non pas comme chez Artima où on les remontait : semblables aux comic books américains, des bandes dessinées italiennes, rhabillées, Franco est encore là, et il y a un magnifique exemple avec « La Panthère Blonde » qui est d’ailleurs plus sexy habillée que nue : charmes de la censure, il s’arrête en gros aux années 60 juste avant que, via Burulan, l’éditeur, puis l’exportation au travers de Toutain, d’une nouvelle génération, puis l’implosion / explosion de la Movida qui fera surgir les suivants, la génération Torres, Mariscal, etc… l’Espagne débarrassée du Franquisme et soudain libérée devient un moment en bande dessinée, une plaque tournante.

 

Dans les années 70, il y avait cinq / six grands mensuels de bandes dessinées en France, il y en avait tout autant en Espagne, Madrid et Barcelone se tirant la bourre et les merveilles étaient nombreuses.

 

Seuls quelques auteurs demeurent aujourd’hui qu’il faudrait d’ailleurs suivre de près, mais avec des tirages moindres et sortant souvent directement en livres comme le toujours formidable Javier de Juan, quand ils ne sont pas devenus des artistes à plein temps avec un grand « A », comme Mariscal ou Ceesepe.

 

Beaucoup se retrouvent dans un merveilleux magazine mensuel italien édité par Bonelli en Italie : Brandon.

 

Mais ceci est une autre histoire.

UN MAMMOUTH D’HORREUR (2)

jeudi 16 septembre 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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Quoi de plus beau que la traversée d’un genre, surtout si vous en ignoriez tout, l’avantage avec les Mammouths c’est que même si vous êtes un fan déjà féru, il y a forcément des œuvres obscures qui vous ont échappées. C’est d’ailleurs ce que je vous souhaite : si vous les connaissiez tous, ça voudrait dire que vous passez votre temps à les traquer, ce qui n’est quand même pas une vie tout à fait normale après tout. Celui qui vous le dit a passé vingt pour cent de sa vie à ça, il n’a pas de regrets, mais il s’est rendu compte que le plus intéressant dans la traque des bandes dessinées improbables, ce n’est pas les quatre vingt quinze pour cent d’œuvres sans intérêt que l’on découvre mais les cinq pour cent restants et les éventuels chefs-d’œuvre inconnus qu’on va découvrir au bout de la quête.

Une quête du graal minuscule en somme dont j’ai été le petit soldat ou le chevalier à la triste figure, désormais je n’ai plus beaucoup de temps, mais j’envie ceux qui partent sur ces chemins de traverse pour trouver l’impossible et vivre à leur tour des quêtes semblables.

 

J’envie ces petits Livingstones qui vont aller chercher dans des endroits improbables un peu partout dans le monde pour découvrir éventuellement des chefs-d’œuvre ténus mais inconnus.

Au bout du compte, il leur restera entre les mains quelques magazines qu’ils transmettront à d’autres et le souvenir de la quête.

 

Le but en vérité n’avait pas grand importance.

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UN MAMMOUTH D’HORREUR (1)

mercredi 15 septembre 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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« The Mammoth Book of the best Horror Comics » édité par Running Press & Robinson (www.runningpress.com) est une anthologie de bandes dessinées d’horreur, des origines du genre à nos jours.

 

Aujourd’hui les magazines de bandes dessinées spécialisés n’existent plus et c’est au cinéma ou dans les séries télé qu’on va chercher l’horreur,

c’est comme ça.

Mais il fut un temps, vous le savez, où la bande dessinée d’horreur régnait en maître et c’est des EC comics par exemple que sortirent les générations d’écrivains d’horreur qui les avaient lus, petits, Stephen King en tête.

 

Peter Normanton, l’auteur, eu sa révélation du genre autour d’un magazine médiocre édité par une firme éphémère qui copiait sur « Warren », sur « Creepy » et sur « Eerie » donc, « Skywald ».

Cela ne l’a pas empêché après coup de faire ses devoirs scolaires et de retrouver dans le passé tout ce qui était nécessaire, voire indispensable, remontant le temps, devenant un des meilleurs spécialistes du genre si bien qu’ici les surprises et les éblouissements sont nombreux.

A noter aussi que pour cette anthologie, il n’a pas toujours eu accès à du matériel de qualité et quand il n’a pas trouvé de reproductions en noir et blanc, il a fait du grisé, les couleurs ressemblant soudain à du lavis mais ce n’est pas gênant, je dirais même que dans ce cas particulier ça a son charme, grisâtre.

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Il y a une histoire de « chat noir » à la Edgar Poe parue dans « Yellow Jacket Comics 1 » en 1944 qui fait penser aux classiques illustrés, une belle histoire de 1952 consacrée à la tête d’Hitler (« Hitler’s Head ») dûe à Don Heck qui s’avère être à ses débuts un dessinateur beaucoup plus passionnant que ce qu’il deviendra ensuite, son dessin se déssechant un peu chez Marvel sur « Iron Man » entre autres, il y a plein de petites histoires d’horreur parues dans des magazines extraordinairement obscurs mais dûes essentiellement aux maîtres de l’art dérangé, comme Rudy Palais… Du Will Eisner car il a fait de tout à ses débuts, beaucoup de squelettes, des cadavres en décomposition, des sorcières, des zombies (il y a toujours eu beaucoup de zombies), et là encore c’est Rudy Palais qui s’en sort le mieux : ses zombies sont particulièrement répugnants, il y a aussi une floppée d’autres dessinateurs dérangés comme Gay Disbow, Matt Fox, et l’excellent dessinateur Lou Cameron qui pour le meilleur et pour le pire se tourna plus tard vers le roman policier et abandonna la bande dessinée, il avait commencé en même temps qu’un autre dessinateur qui lui aussi faute de succès se tourna vers un autre domaine et devint acteur, c’était Martin Landau.
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Il y a une histoire des années 50 ressurgie dans les années 70 chez cet imitateur de « Warren » qu’était « Skywald Publication », dont l’auteur reste inconnu mais qui est une merveille : l’histoire du « scalpel fatal » dont je vous montre une image et qui fut peut-être « l’illumination » de l’auteur, dans les choses plus récentes, il y a des dessinateurs dont j’ignorais tout, par exemple avec « Dead World », j’ai découvert avec surprise un dessinateur à la carrière éphémère, déjà disparu, mais qui avait déjà quelque chose de Guy Davis, l’auteur du « Marquis » aux Humanos : il s’appelle Vince Locke.

 

Il y a un peu de Gary Gianni au moment où il faisait sa mutation, ancien assistant de John Collen Murphy sur « Ben Bolt », il était en route vers la reprise de « Prince Vaillant » en passant par plein de petites bandes dessinées d’horreur qui paraissaient en seconde partie des magazines de Mignolia autour de Hellboy, et il y a une histoire, c’était obligatoire, d’un maître des comics underground d’horreur, Rand Holmes, descendant graphique de Wood.

 

Et plein d’autres bricoles encore, mais je me refuse à tout vous raconter : l’anthologie fonctionne, il y a les indispensables et on a du plaisir également à aimer les dispensables.

 

La suite demain.

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