×
MasqueFudo

Le Blog des Humanos

HU-1000px_1_boximage

Des infos sur l'actualité des Humanoïdes Associés.

Liste des billets

Interview de Daniel Pizzoli, auteur d'essais sur la bande dessinée

lundi 16 avril 2018

Comme beaucoup d'enfants des seventies, Daniel Pizzoli découvre les premières pages de Blueberry dans la revue Pilote. Quelques années plus tard, l'étudiant aux Beaux-Arts et à l'école des Arts décoratifs, passionné de western, décide de consacrer sa thèse à ce personnage mythique. Ancien roughman et storyboarder dans la publicité, Daniel Pizzoli réalise plusieurs ouvrages sur le dessin de Jean Giraud dont Il était une fois Blueberry publié chez Dargaud et Mœbius ou Les Errances du trait chez PLG éditions. Pour Les Humanoïdes Associés, il signe la postface de l'édition anniversaire Arzach & Le Garage hermétique. 

Comment un passionné de Blueberry, une série où Giraud poursuit un style académique, en vient à s’intéresser aux dessins de Mœbius  ?

Si l'inspiration et l’esprit de Mœbius sont novateurs, le dessin reste intrinsèquement classique, voire académique, même quand il verse dans l’abstrait. Cette cohabitation étrange, qui paraît pourtant aller de soi chez ce dessinateur, conjuguée à mon intérêt pour le dessin expliquent pourquoi l’œuvre de Mœbius exerce une telle attraction sur moi.

Capture-d-écran-2018-04-16-à-15-51-12_defaultbody

En quoi la technique de Mœbius se démarque-t-elle de celle des autres auteurs que vous avez pu observer ?

Ce qui le caractérise est son attachement aux matières et à la lumière. Ce sont des choses que l’on retrouve également chez Hermann. Mais, plus profondément, au-delà du dessin et de la maîtrise technique, le « style Mœbius », c'est la grâce aérienne du trait, sa fluidité unique. Aucun des nombreux faux qui circulent désormais sur la toile, ou parfois dans les galeries ou des salles de ventes prestigieuses, ne parvient à reproduire ce trait magique et habité.


Dans la postface de Arzach & Le Garage hermétique vous soulignez la fluidité de Mœbius pour les plans et découpages mais finalement vous démontrez que cette apparente facilité résulte de « savants calculs » ?

Capture-d-écran-2018-04-16-à-15-52-56_defaultbody

Je ne parlerais pas de calculs mais de réflexion. Toute création aboutie procède d’une réflexion. À partir du moment où Mœbius avait intériorisé les règles de la narration graphique, de la composition et des techniques du dessin classique, c’était devenu pour lui une seconde nature de jouer avec. Comme le fait n’importe quel artiste parvenu à maturité dans sa discipline. Il y a une intelligence du dessin. Elle se manifeste avant et pendant l’acte de dessiner, c’est là que réside l’intimité de la relation que l’artiste entretient avec ses outils et sa création.


Justement, vous semblez très bien connaître ses techniques et outils ! Avez-vous eu l’occasion de le rencontrer et d’échanger avec lui ?

Capture-d-écran-2018-04-16-à-15-53-51_defaultbody

Mœbius utilisait des techniques classiques de dessin. Celles que tout étudiant en art expérimente au cours de son cursus. J’ai lu ses entretiens et beaucoup observé ses œuvres et ses originaux chaque fois que c’était possible. Grâce aux photos et aux vidéos où on le voit dessiner, j’ai pu reconnaître le matériel qu’il utilisait et la façon dont il s’en servait. J’en ai parfois discuté avec lui lors de rencontres occasionnelles. Il était toujours partant pour parler de dessin, pour peu qu’on lui en donne l’occasion. Je me souviens d’une amusante conversation à propos des mérites comparés de deux marques de rapidographes.


Ici vous livrez des techniques précises, notamment celle des pointillés pour représenter les ombres des visages sans avoir à faire de contour. Ce sont des astuces qui peuvent servir à des étudiants en dessin finalement ?

Capture-d-écran-2018-04-16-à-15-54-52_defaultbody

En fait, je ne révèle rien aux étudiants et professionnels qu’ils ne sachent déjà. Ce sont des bases que l’on apprend dans les écoles d’art : comment rendre une ombre, une lumière, une matière de diverses manières. Les possibilités sont infinies. Mœbius, par exemple, a connu plusieurs périodes pointillistes, de celle des années 1970 qui paraît aujourd’hui datée, jusqu’à celle des années 2000. Observer et s’imprégner des œuvres qui l’ont précédé fait partie de la formation d’un artiste. Ainsi Mœbius a emprunté cette technique à l’illustrateur Virgil Finlay.


Pourquoi avoir choisi de ne présenter que l’aspect graphique du travail de Mœbius ?

Capture-d-écran-2018-03-21-à-17-54-23_defaultbody

J’estime que la plupart des essais et articles qui paraissent sur la bande dessinée n’abordent pas l’aspect formel ou alors de manière très superficielle. On finit par oublier que la bande dessinée c’est avant tout du dessin, tout au moins pour les artistes attachés au mode de représentation réaliste (« l’aristocratie du dessin » comme disait Mœbius) et au travail considérable qu’il implique.  À mon échelle très modeste, j’essaie d’apporter un regard différent et faire œuvre de pédagogie. Je tente très prosaïquement de montrer la somme de travail, de connaissances, de sensibilité et de savoir-faire techniques nécessaires pour créer une image. Ce que tous les dessinateurs savent, mais ce dont le grand public n’a qu’une très vague idée. On ne nous apprend pas à regarder, tout juste à voir. Or, développer l’acuité du regard dans un monde désormais dominé par l’image et la vitesse me semble plus que jamais indispensable. Regarder demande du temps et de la concentration.


Je lis ou entends souvent dire qu’analyser une œuvre est un acte purement intellectuel qui tue l’émotion. En réalité, c’est exactement le contraire qui se produit. Plus on entre dans l’intimité d’un dessin ou d’une création, plus on est touché par elle. On y découvre des richesses cachées exaltantes. J’essaie de transmettre à mes lecteurs ce plaisir de la découverte en espérant, qu’à leur tour, ils se lanceront dans cette chasse au trésor.  




Tags : Interviews