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Interview de Bachan, dessinateur de "Clones en série"

jeudi 3 octobre 2019

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Sebastian Carrillo, plus connu sous le nom de Bachan, est un artiste aux multiples facettes. À la fois grand amateur de bandes dessinées européennes, dessinateur de comics et illustrateur pour des agences publicitaires, il a œuvré pour les Humanoïdes Associés sur les dessins de Clones en série, scénarisé par Jean-David Morvan. Son engagement dans ce projet fut particulier : d’abord très enthousiaste à l’idée de travailler pour un éditeur qu’il voyait comme la « maison des géants », il fut vite pris d’un trac créatif qui l’empêcha d’avancer à son rythme habituel. D’abord publié pour être un triptyque du nom de Nirta Omirli, le projet fut suspendu après la publication des deux premiers tomes. Des années après, les Humanoïdes Associés lui ont offert la possibilité de terminer l’album, réunissant désormais les trois tomes sous le nom de Clones en série. Retour avec lui sur ce projet clé dans sa vie d’artiste.


Quelle était votre relation avec Jean-David Morvan ? Avez-vous créé ensemble l’aspect visuel du monde qu’il a imaginé ?

C’était d’abord cordial et distant. Nous avons commencé le projet sans même nous rencontrer ! Tout se passait par mail, nous travaillions comme des correspondants.

Je fus d’abord invité en 2001 avec d’autres artistes mexicains de bandes dessinées au festival d’Amiens (grâce à Pascal Mériaux). Je savais que Morvan était là, mais nous ne nous sommes pas vus. Il y avait une exposition de notre travail et Morvan découvrit quelques-unes de mes planches et demanda finalement à Pascal mon mail. J’étais déjà de retour au Mexique quand je reçus son mail me demandant si j’étais intéressé pour travailler dans l’industrie française et j’ai bien sûr immédiatement répondu positivement.

Il me demanda ce que j’aimais dessiner et je lui répondis « que dirais-tu d’un space-opera ? ». Il proposa donc l’idée d’une bande de « casques bleus » de l’espace coincés sur une planète extraterrestre hostile. Des idées commencèrent à germer dans mon esprit. Je lui envoyais des croquis, il les commentait, je faisais des arrangements en suivant ses notes, je rajoutais de nouvelles choses, quelques tanks… En général, j'apportais mes propres idées et Morvan les utilisait pour les rendre meilleures. C’était vraiment amusant ! À ce stade, il n’y avait même pas de script mais nous créions l’univers.

Au bout d’un moment, nous avons réalisé quelques pages et il est allé les montrer à des éditeurs. Je fus sous le choc lorsqu’il m’apprit que les Humanoïdes Associés étaient intéressés. Bien sûr, j'ai adoré l’idée et je mis à paniquer immédiatement ! Je ne crois pas qu’il réalisait à quel point je tenais les Humanoïdes Associés en haute estime (ce qui est toujours le cas). Au moment où nous avons reçu le feu vert, nous avions environ cinq pages déjà dessinées (les premières). Après ça, quand j’ai appris que le projet allait être édité par les Humanoïdes Associés, je fus littéralement pris par le trac ! Un trac dont je n’ai pas réussi à me débarrasser avant les trente dernières pages. 


Le laps de temps qui sépare ce qui devait être le tome deux et trois de Nirta Omirli est visible dans l’album final : il est évident que votre manière de dessiner et de coloriser a évolué. Comment êtes-vous parvenu à terminer cet album après des années d’interruption ?

Beaucoup de choses ses sont passées dans ce laps de temps. Cette série est un marqueur important dans ma vie d’artiste. Quand j’ai commencé, toutes les pages étaient faites sur papier, encrées à la plume et au pinceau, puis colorisées sur un Mac grâce à Painter. J’adore les couleurs numériques qui n’ont pas l’air d’être numériques. Quand elles semblent chaudes et organiques.

Mais tout ne s’est pas passé comme prévu… Je suis réputé au Mexique pour être un artiste très rapide, mais travailler avec les Humanoïdes Associés (la maison de Moebius, rien de moins) a causé chez moi l’unique blocage artistique de ma carrière pour cause de trac. Rien de ce que je faisais n’était au niveau, alors je me tuais au travail et retravaillais mes planches sans arrêt. Cela m’a vraiment ralenti, donc pour essayer de fluidifier mon travail, je suis passé sur du dessin entièrement numérique sur le premier tome de ce qui devait être Nirta Omirli (je vous mets au défi de trouver où cette rupture eut lieu ! – il faut chercher vers le début de l’album). J’ai alors augmenté la résolution sur mes dessins originaux, en pensant que j’aurais alors de meilleurs détails lors de l’impression. Certaines pages étaient dessinées en 1200DPI, ce qui était complètement fou !

Puis au moment où nous avons fini le deuxième tome, les Humanoïdes Associés ont traversé une période difficile et ont commencé à annuler certaines séries, dont la nôtre. Quand les Humanoïdes Associés se sont remis sur pied, je suis tombé malade. En 2006, on me diagnostiqua une leucémie lymphoblastique aigüe. J’ai passé la majeure partie de cette année traité en chimiothérapie et j’ai vécu presque entièrement à l’hôpital.

Des années plus tard, Fabrice Giger (le PDG et éditeur des Humanoïdes Associés, NDT) est venu au Mexique et j’appris qu’il était surpris que je sois encore en vie. Je crois qu’à l’époque tout le monde pensait que j’étais mort. Il est rentré en contact avec moi, et m’a proposé de finir l’album et bien sûr, à nouveau, j’ai dit oui. C’était l’occasion pour moi d’en finir avec ce blocage artistique. Le fait d’avoir pu terminer Clones en séries m’a permis de transformer un échec en un simple retard de longue durée.

Pour la troisième partie, j’ai de nouveau tout fait en numérique, mais cette fois-ci avec une résolution plus raisonnable (400DPI) et un ordinateur bien plus puissant, sur Clip Studio Paint. Plus important encore, j’ai arrêté de me soucier de ma « qualité artistique » et je me suis juste laissé porter par l’histoire, ce que j’aurais dû faire dès le début. Je me sentais bien plus à l’aise en dessinant ces pages et je me suis mis pour la première fois à véritablement « rencontrer » ces personnages. Je regrette simplement de ne pas avoir réussi à faire ça pour les deux premiers volumes.

Peu après avoir bouclé Clones en séries, j’ai fait l’acquisition d’un stylo plume qui m’a fait de nouveau tomber amoureux du dessin sur papier. C’est comme si ma relation artistique avec le numérique avait commencé avec ce projet et s’était achevée en même temps que celui-ci. Aujourd’hui, j’utilise le support digital seulement pour des projets publicitaires, mais je me suis remis à dessiner toutes mes bandes dessinées sur papier.


Jean Giraud disait souvent que sa courte expérience au Mexique avait mis en germe dans son esprit les thèmes qui l’amèneraient à devenir Moebius. Pensez-vous que le Mexique a influencé quelque chose dans votre manière de dessiner ?

Pas consciemment. Je suis Mexicain. C’est ici que j’ai grandi. Pour moi, tout ce qui est mexicain est normal ; je ne crois pas que je puisse éviter d’être influencé par ce que je vois. Le Mexique est mon « paramètre par défaut ». Moebius et François Boucq ont l’air d’adorer la magie de mon pays. Honnêtement, je ne la vois pas vraiment… À mes yeux, c’est l’Europe qui est exotique !


Vous avez dit à plusieurs reprises que votre amour pour les bandes dessinées a commencé lorsque votre mère vous a donné un album d’Astérix. Considérez-vous que la bande dessinée franco-belge ait influencé votre travail ?

Comment vous dire… oui, énormément. Plus que n’importe quel artiste mexicain que je connais. Voyez-vous, ma mère était une professeure de langue française et avait donc une large collection de livre en français. Bien sûr, je me suis dirigé spontanément vers ceux qui étaient illustrés. Je n’ai pas appris à parler français, mais j’ai réussi à convaincre ma mère de m’acheter les albums traduits en espagnol. Enfant, j’avais une collection complète d’Astérix, puis de Lucky Luke, Iznogoud et enfin, lorsque Star Wars est sorti en salles, Valérian et Laureline. En vérité, je ne lisais pas du tout de bande dessinées américaines ou mexicaines étant petit. Peut être à l’occasion Mafalda par Quino. Mon père avait beaucoup de vieux magazines de comics MAD qui trainaient, mais comme je ne comprenais pas alors l’anglais, c’était des choses d’adultes. Mes bandes dessinées à moi étaient françaises.

Quand j’étais adolescent, ma mère m’a emmené à l’exposition « L’Alliance française » à Mexico. Il y avait des planches originales de Moebius et Bilal. Certaines planches de La Femme piégée et de Sur l’étoile. J’étais complètement sous le choc.  Je n’avais jamais rien vu de pareil. C’est à cet instant que j’ai décidé que je voulais être un auteur de bandes dessinées, bien que je n’aie jamais pensé que je pourrais atteindre un tel niveau. Plus tard, j’ai découvert les magazines Métal Hurlant, et j’y ai retrouvé des dessins de Moebius et de Bilal. C’est ainsi que j’en suis venu à lire des bandes dessinées françaises adultes. J’appris alors que la plupart des œuvres présentes dans Métal Hurlant étaient publiées en France par les Humanoïdes Associés, et c’est ainsi que j’ai entendu pour la première fois parler de cet éditeur. Maintenant, je sais que les publications des Humanoïdes Associés comprennent aussi des traductions d’œuvres publiées chez d’autres éditeurs, mais cette maison d’édition reste pour moi celle des géants. D’où mon blocage artistique dû au trac, des années plus tard.

Bien sûr, au fil du temps, je me suis intéressé à des bandes dessinées américaines et mexicaines (j’ai obtenu mon premier emploi à l’âge de 18 ans en dessinant des bandes dessinées érotiques bas de gamme pour Novedades Editores au Mexique). Enfin, j’ai découvert plus tard les mangas, en adorant le travail d’Otomo, Masamune Shirow, Katsuya Terada… Je me suis retrouvé avec un drôle de mélange d’influences.

Mais je dirais que mon introduction à la bande dessinée s’est faite par la tradition franco-belge. Ce qui est amusant, c’est qu’aujourd’hui quand je travaille avec des éditeurs américains, ils trouvent mon style trop européen et j’imagine qu’aux yeux des Français, mon travail est trop américain. Mince.


Vous avez aussi travaillé pour des éditeurs de comics, notamment pour DC Comics. Comment s’est passée votre expérience là-bas ?

J’ai fait seulement deux livres pour DC Comics, grâce à l’éditeur Dan Raspler qui m’a donné ma chance. C’était sur un Justice League of America et un Doom Patrol. Mon expérience là-bas fut très proche d’un travail avec des publicitaires : beaucoup de petits ajustements sur mes dessins avec des commentaires comme « réduisez la tête de 10% » ou « augmentez la taille du logo sur la poitrine de Superman de 15% ». On ne me laissait pas encrer mes propres pages, donc quelqu’un d’autre devait s’en charger et puisque je n’étais pas habitué à séparer les tâches, je laissais des indications. C’était bizarre. Plus tard, j’ai eu l’occasion de travailler avec Boom et Marvel et c’était bien plus détendu. Je crois qu’ils ont davantage confiance en la vision des artistes. 

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