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Naissance du tigre

Dossier Mœbius

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Bienvenue sur notre blog consacré au dessinateur Mœbius, focus sur sa vie, ses envies créatrices, ses inspirations...

Les Inspirations

La correspondance de Mœbius et Fellini


Tout deux pratiquaient des arts différents, mais étaient animés de la même passion créatrice. Le réalisateur de La Dolce Vita et de Satyricon louait en effet le talent du dessinateur Mœbius, de la même manière qu'il appréciait celui de Matisse ou de Picasso. Pour l'Italien, l'art de Giraud était du même niveau que ces grands maîtres de l'Art moderne. Chacun trouvait en l'autre un reflet tant spirituel qu'intellectuel, autant d'affinités qui achèvent de tisser entre les deux créateurs un fort lien artistique. Nous vous laissons découvrir des extraits de la correspondance des deux hommes, et imaginer ces deux rêveurs en pleine collaboration dans l'autre monde.

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Printemps, 1979

Federico,

Je voulais t'écrire le jour même de notre rencontre, puis le lendemain, puis chaque jour… mais, le programme d'un voyageur est imprévisible, le mien en tout cas est fort chargé. Et ce n'est qu'aujourd'hui que je peux enfin réaliser mon souhait.
Bien sûr, je pensais à exprimer les remerciements comme il est d'usage… mais la force de ce que j'ai vécu au cours de notre rencontre est telle que le cadre des usages me semble éclater en mille morceaux.
Je sens encore la bonne énergie qui m'a soudain enveloppé dès que nous nous sommes vus, comme si un ange nous entourait de son aura chaleureuse.
Je sens encore la bonté de tes bras lorsque tu m'as étreint contre toi, comme si j'étais soudain un jeune garçon serré affectueusement par un oncle gigantesque…
Quelle expérience ! J'avais rarement été plongé dans un tel bain de jubilation intérieure, avec une si belle mousse de satisfaction intellectuelle et un tel parfum de justesse spirituelle.
Je vais arrêter de violer ta modestie avec mes compliments, on a déjà dû te les faire mille fois. Sache cependant que tu as fait un très beau cadeau à Mœbius et que l'œil qui aide à choisir les bonnes lumières n'a pas été reçu sur le plan uniquement matériel. 
J'espère avoir encore l'occasion de te rencontrer… En attendant je te souhaite belle vie, avec amour, amours et lumières, et lumière !…

Jean « Mœbius » Giraud

Rome, le 23 juin 1979

Mon cher Mœbius,

Tout ce que tu fais me plaît, même ton nom me plaît. Dans mon Casanova, j'ai appelé Mœbius un personnage de vieux médecin, d'herboriste, d'homéopathe, mi-magicien mi-sorcier ; c'était une façon de te montrer ma sympathie, ma gratitude car tu es formidable, mais je n'ai pas le temps de te dire combien et pourquoi.
Je suis en train de tourner à la cadence fiévreuse de toujours, ou, peut-être, cette fois-ci, un peu plus fébrilement que d'habitude, car des fois j'ai l'impression que ce film*, je ne l'ai pas encore commencé, d'autres fois il me semble l'avoir déjà terminé il y a longtemps : aussi je vis comme suspendu dans un de tes univers obliques sans pesanteur.
De t'envoyer cette lettre hâtive et décousue, je le regrette d'autant plus que la joie et l'enthousiasme que me donnent tes dessins, exigeraient de moi la plus grande précision, voudraient que je te dise tout, tout de suite et tout à la fois.
Laisse-moi te dire, au moins, qu'en découvrant ce que tu fais et ce que font tes camarades de Métal Hurlant, j'ai immédiatement retrouvé ce sentiment poignant, face à un rendez-vous merveilleux qui nous est périodiquement promis, que je n'avais connu qu'enfant, entre deux livraisons du Giornalino della Domenica, porteur du récit des aventures de Happy Hooligan et de The Katzenjammer Kids.
Quel grand metteur en scène ferais-tu ! Y as-tu jamais songé ?
Ce qu'il y a de plus étonnant dans tes dessins, c'est la lumière – surtout dans tes dessins en noir et blanc : une lumière phosphorique, oxhydrique, lumière de lux perpetua, de limbes solaires…
De faire un film de science-fiction, c'est un de mes vieux rêves. J'y pense depuis toujours, j'y pensais bien avant la mode actuelle de ces films. Tu serais sans doute le collaborateur idéal, cependant je ne t'appellerai jamais, car tu es trop complet, ta force visionnaire est trop redoutable : qu'est-ce que je viendrais y faire, dans ces conditions ?
C'est pourquoi, cher Mœbius, je ne te dis que ceci : continue à dessiner fabuleusement pour notre joie à nous tous.
Buon lavoro e buona fortuna

Federico Fellini

* Il s'agit de La Cité des femmes avec Marcello Mastroianni
Sources : Open Culture & Arte