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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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Humbug, enfin - suite

mardi 26 janvier 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

C’était à Londres, j’avais appris qu’il était à une Convention.

J’y suis allé exprès. Il était déjà très malade. J’avais peur de le voir et en même temps envie. Il n’était pas à la Convention et on m’a dit d’essayer de le joindre au téléphone.

Il m’a dit de venir à son hôtel.

Quand je suis arrivé, j’ai demandé Monsieur Kurtzman. On m’a dit qu’il n’y avait pas de Monsieur Kurtzman, puis le concierge m’a montré un téléphone mural de l’autre côté de la pièce.

Au-dessus du téléphone, il y avait une petite flèche sur un post-it. J’ai suivi la flèche : sous le téléphone il y avait un petit mot plié, avec une tête qui riait, celle de Harvey, qui me disait dans une bulle de monter tout de suite à la 323.

 

Nous avons bavardé pendant une heure ou une heure et demie. Il était fatigué mais il l’a caché le mieux possible.

Il plaisantait comme si de rien n’était mais le je sentais désespéré, sachant qu’il n’en avait plus pour longtemps.

On a bavardé, de manière faussement enjouée, forcée au début, et puis le temps passant il n’a plus fait semblant : nous avons vraiment ri.

 

Tout ça pour vous dire que Harvey fait partie de ces personnages que je n’oublierais jamais, comme Will Eisner ou comme Roland Topor, qui étaient aussi grands et même plus grands que leur œuvre.

 

Je ne vais donc pas maintenant vous faire l’habituel discours prédigéré sur Harvey Kurtzman : un génie tyrannique avec qui il était difficile de collaborer, puisque quand il ne dessinait pas lui-même, il faisait les mises en pages, les mises en cases, y compris les bulles et la mise en place de tous les personnages, pour les dessinateurs avec qui il travaillait, pour les comics de guerre comme pour les parodies de Mad.
Ce n’était pas facile : certains s’en sont fort bien accomodés comme Jack Davis ou Will Elder, peut-être parce qu’ils avaient la même vision.
Pour d’autres, comme Alex Toth ou comme Krigstein qui envisageaient la bande dessinée autrement, ça a été l’enfer.

 

Toujours est-il que l’idée fixe de Harvey qui aurait pu devenir juste un immense dessinateur d’humour, c’était de lancer des magazines un peu à côté de la plaque, comme « Mad » donc ou comme ces comics de guerre qui, bien avant les mouvements pacifistes, montraient la manière dont les soldats jetés dans les conflits, réagissent, et en quoi leur destin individuel est bien différent du grand dessin assigné.

Harvey voulait changer la bande dessinée.

Il y est parvenu, surtout indirectement, au travers de ses descendants.

 

La suite demain.