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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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Le juge Bao : Un français + un chinois = un chef-d'oeuvre

mercredi 24 mars 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Comme je vous l’ai dit ailleurs, j’attends beaucoup, puisque c’est la géographie parfois liée à des circonstances politiques et économiques extrêmes qui change la donne, de deux pays essentiellement en ce moment, pour l’avenir du cinéma d’un côté et pour celui de la bande dessinée de l’autre : La Russie et la Chine.

Le metteur en scène russe Bodrov me paraît être un des metteurs en scène les plus intéressants actuellement, pour prendre l’exemple de la Russie, et il y a dans le « Mamouth Book of War » dont je vous parle ailleurs, deux ou trois dessinateurs russes extraordinaires, comme ce pays n’a jamais eu de culture de bande dessinée, c’est ce qui fera sa force.

La Chine c’est exactement le contraire, puisqu’il y a là-bas une longue, belle et vieille culture dans ce domaine.

Je me souviens que nous y allions autour de 1968 acheter chez Maspero des fascicules oblongs qui racontaient soit les légendes éternelles de la Chine ancienne, soit la marche valeureuse du parti, et les vies magnifiques des femmes en usines, avec un dessin classique mais une invention constante, ces bandes dessinées sans bulles utilisaient des cadrages très gonflés proches de l’illustration, un peu comme la grande bande dessinée d’aventures américaine des années 30.

Le dernier chef-d’œuvre en date chinois est récent : c’est « Le Juge Bao » ou plutôt sa première aventure dû à un scénariste français qui s’appelle Patrick Marty et qui sait penser comme un chinois (si je ne savais pas qu’il était français…), il a fait jusqu’à présent de l’audiovisuel réalisant des fictions pour la télévision que je n’ai pas vues, et le dessinateur c’est Chongrui Nie, un pékinois né à Calcutta, installé à Pékin depuis 1953 et donc pas un gamin. Il a travaillé dans l’animation comme beaucoup de chinois (et de russes d’ailleurs), qui vont là où le vent les porte.

S’ils peuvent faire de la bande dessinée, ils en font, s’ils peuvent faire de l’animation, ils en font, ils cherchent avant tout à survivre et à exister.

« Le Juge Bao » est la toute première série publiée par les éditions Fei.

Le premier volume s’appelle « Le Juge Bao & le Phoenix de Jade » et est sorti à Angoulême où une exposition lui était consacrée.

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Ca se passe sous la dynastie des song du Nord entre 960 et 1126, à une époque où déjà en Chine, le pouvoir centrale devait lutter contre la corruption locale. Et l’Empereur Ren Zong envoie jusqu’aux confins de l’Empire le Juge Bao, personnage historique qui a vraiment existé et qui selon la légende (où il y a sûrement une part de vérité), était un incorruptible qui savait punir les méchants jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat.

C’est peut-être pour cela que son personnage est toujours resté vivant, même pendant des périodes récentes peu tolérantes sur les héros du passé, car il était à sa manière un révolutionnaire.

Le Juge Bao découvrira des notables corrompus, un préfet fou qui rêve de construire une cité nouvelle pour être connu dans tout l’Empire, et de sombres machinations, chantages, menaces et meurtres. Avec en plus un shérif, pardon, un magistrat local, qui emprisonne tous ceux qui le dérangent. Le Juge Bao va mettre de l’ordre.

L’histoire est formidable et fonctionne admirablement comme « machine à explorer le temps ».

Je veux dire que vous n’avez pas besoin (même si cela vous en donne souvent envie), d’aller chercher des livres d’histoires pour en savoir davantage, il y a tous les éléments, dans les décors et dans les costumes, pour nous faire redécouvrir un moment de l’histoire de la Chine.

Ce qui est sublime (le scénario de Patrick Marty étant très bien), c’est le dessin de Chongrui Nie, réaliste mais libre, très détaillé par endroits, simplifié à d’autres, et utilisant des noirs et blancs fort contrastés, soit pointillistes, soit à « la carte à gratter » c’est-à-dire un dessin noir où l’on fait apparaître le blanc ensuite en grattant, comme au loto.

Les combats sont nombreux et bien menés mais ils n’ont rien de Kung-Fu au sens où on l’entend aujourd’hui, ils sont réalistes, et les femmes sont belles, et l’histoire picaresque à souhait comme dans tous les grands romans chinois.

C’est un des chefs-d’œuvres de ce début d’année avec un format bizarre qui donne encore plus envie.

Un livre à ne manquer sous aucun prétexte.

Patrick Abry qui fait tant pour la bande dessinée chinoise m’envoie à la suite du « Juge Bao » les deux ouvrages précédents de Nie Chongrui qui confirment qu’il s’agit là d’un auteur d’importance.

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Le premier, « Le Fils du Marchand », conte traditionnel chinois est l’histoire du petit Kou, fils de marchand dont le père est toujours en voyage et qui va combattre, je reprends le dos de couverture : « ce salaud de renard qui passe toutes les nuits avec sa mère », il m’a un peu déçu par son choix graphique quelque peu disneyien.

C’est d’autant plus dommage qu’il y a au début quelques images d’essais dans un style plus classique qui m’émeuvent davantage.

Par contre le second volume, « La Belle du Temple hanté » est « une histoire de fantômes chinois » admirable, un mélange d’épouvante et de grotesque, d’humour et d’épique qui m’a ravi et dont là aussi je vais vous montrer quelques images.

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Les deux ouvrages sont édités par Xiao pan (www.xiaopan.com)

 

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