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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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Tous les fous ne sont pas enfermés : The Bizarre comics of Boody Rogers

vendredi 30 avril 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

J’avoue que je ne savais rien de Boody Rogers dont Robert Williams, maître s’il en est de l’art dérangé dit :

« le travail de Boody Rogers est une espèce de typhon visuel qui nous oblige à tourner les pages, j’aimerais bien que nos grands artistes reconnus de tous et que les dictateurs de la culture contemporaine arrivent à descendre aussi bas que lui pour atteindre une épiphanie imaginative aussi puissante ».

Il a raison. En plus, le livre est présenté par Craig Yoe qui est une garantie en art follingue ces temps-ci.Tout ce qu’il publie, je vous ai déjà parlé de lui et je vous en reparlerai, a quelque chose de singulier et il fait des découvertes que parfois ma génération a râtée.

Boody Rogers est né en 1904, en Oklahoma, à une époque où il y avait encore des cow-boys, des indiens et des chercheurs d’or.
Sur un drap, le samedi soir, son père projetait quelques films muets en une ou deux bobines et Boody Rogers faisait la même chose, réalisant de petits livres qui ressemblaient à des films muets avec leur liberté, leur absurdité, leur invention constante et la folle naïveté d’un art qui naît.

Comme son père cherchait de l’or, il changea souvent d’école et finit à l’université de l’Arizona où il commença à dessiner des bandes dessinées pour le journal du campus, « The Arizona Kitty-Kat ».
Mais le plus étonnant c’est que presque aussi sec, il se retrouva à être publié dans des magazines respectables, comme « Judge », où il y avait les meilleurs humoristes du temps.
Avec l’argent il alla à Chicago, où on pouvait apprendre l’art y compris l’art de l’humour.
Son professeur s’appelait Shoemaker, il avait eu le Pulitzer.
Et parmi ses compagnons de chambrée, si l’on peut dire, se retrouvèrent Tex Avery, Harold Gray et Chester Gould. Bref, que des dessinateurs singuliers en somme.

Il fit quelques bandes dessinées dans les journaux, vint à New-York pour travailler pour Dell, fit quelques comic books, quelques pages de puzzle pas si éloignées en fait de celles contemporaines d’un autre grand excentrique graphique, encore méconnu mais qu’il faudra bien rééditer, George Carlson, puis se fut la crise et il se retrouva lui aussi à chercher de l’or.

Embellie soudaine : le grand dessinateur de comic strips oublié aujourd’hui, Joseph Patterson, fit venir à Chicago Zack Mosely qui produisit lui aussi un strip étonnant, drôle et dramatique, consacré à l’aviation, « Smilin’Jack » Boody l’accompagna comme assistant.

C’est alors qu’il créa son premier comics trip important, « Sparky Watts ».
C’était un super héros pas comme les autres, il était costaud mais pour voler il devait battre des bras comme un oiseau.

Mais « Superman » arriva : désormais les super héros étaient sérieux.

Et puis, il parti à la guerre. Ensuite, il revint au comic book, reprit un temps « Sparky Watts » pour des comic books de firmes minuscules comme Columbia Comics. Puis comme d’autres, comme Frazetta qui signait encore « Fritz », il s’inspira de « Li’l Abner », c’était le grand strip du moment, celui que tout le monde lisait même les gens sérieux, il appela ça « Babe ».

La censure n’avait pas encore frappé, c’était plein de blagues sexy, savamment dissimulées pour les petits, un peu comme dans le « Li’l Abner » d’Al Capp encore. Le monde étant petit, c’est là qu’il croisa Eric Stanton qui fut son assistant et plus tard un roi de la bande dessinée sado-masochiste et qui lui même si fit assister, mais ceci est une autre histoire, par un copain d’atelier, Steve Ditko.

« Babe » était publié par Crestwood qui publiait aussi du Simon et du Kirby et l’étonnant « Frankenstein » de Dick Briefer qui mériterait lui aussi une réédition.

C’était des histoires loufoques, sans aucune retenues. Et Craig Yoe, lui aussi a eu son épiphanie, puisqu’un jour il rencontra grâce à Ron Goulart, Boody Rogers dans une petite ville du Texas. C’était apparemment un personnage truculent à la Steinbeck.

C’est donc de l’humour dingo avec un dessin étrange où il y a un peu de Chester Gould, un peu de Gasoline Alley aussi, un peu de Carlson, c’était la même période et on ne peut pas dire que l’un a copié l’autre, c’est très bavard et la trame souvent absurde était l’équivalent des films muets qu’il regardait étant petit.

Il y a des pin-up, pas bien dessinées mais curieusement sexy qui jouent au baseball et pleurnichent, habillées souvent d’un court chiffon rouge à la manière de la « Daisy May » de Al Capp, il y a beaucoup d’hommes forcément obsédés, un peu baveurs, un peu suants qui font penser à ce que sera un jour le cinéma de Russ Meyer.

je vous le dis à propos des quelques pages de « Babe », mais le plus étonnant est que ce livre est surtout consacré à son personnage suivant, l’incroyable « Sparky Watts ».

Il y a des savants fous, des monstres avec œil et oreilles au bout de leur queue de lézard, des hippopotames géants qui se révèlent avoir un salon fort confortable sur le dos comme dans « Totoro » ou chez le « Dr Seuss » et plus de pattes que nécessaires, des gros hommes verts toujours souriants et des cyclopes avec des corps d’abeilles, des orchestres martiens dont les corps sont instruments et surtout deux femmes magnifiques jamais d’accord sur rien, une rousse et une platinée, cachées derrière un paravent : on découvrira ensuite qu’elles n’ont qu’un seul corps, très beau, très féminin au-dessus de la ceinture et assez monstrueux, dans le genre chenille en-dessous.

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Le héros va se faire écarteler par des espèces d’éléphants un peu maigres… j’arrête là l’énumération : ça continue avec des chiens qui dansent le Fox Trot, Babe le super héros pas super découvre une paire de pieds sans rien au-dessus, se lavant dans une baignoire, une femme à barbe une autre qui n’est qu’une paire de jambes magnifique à la Betty Boop sous un châpeau qui va se faire courtiser par une paire de pieds d’hommes avec un canotier à la Maurice Chevalier, sous l’œil d’un homme à tête de marteau.

Béni sois-tu Craig Yoe, avec ta chevelure ridicule mais qui te va bien, car tous les livres que tu publies sont aussi inutiles qu’indispensables et tu m’as donné une idée : il y aurait tant de choses en Europe dans le même genre que tout le monde a oublié qu’il faudrait rééditer. Des merveilles d’absurdités, de naïveté, d’étrangetés, espagnoles, italiennes ou françaises que souvent je montrais à Schlingo qui, dégoûté, me disait qu’il ne serait jamais aussi bête qu’eux.

Un de ces jours il faudra que je vous en fasse une compilation.

Le livre s’appelle donc « Boody », il est publié par Fantagraphics.

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