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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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Allan Dwan chez Carlotta enfin - 8ème partie

jeudi 8 avril 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

« Le Mariage est pour demain » est un mélodrame.

Il y a une maison close « à la Maupassant » avec Rhonda Fleming en tenancière, il y a les rapports singuliers entre les deux hommes,

John Payne, cynique, hâbleur et dandy, et Ronald Reagan, homme de cœur naïf et sans détour : ils deviendront amis alors que Payne n’a jamais cherché à avoir des amis et que Reagan a toujours été un solitaire.

Le film est d’une splendeur absolu, on pourrait presque dire que, avec « L’Homme qui tua Liberty Valance » de Ford avec lequel il a plus d’un point commun (vous verrez), c’est un merveilleux regard nostalgique et mélancolique sur l’Ouest et la légende de l’Ouest.

Un des derniers grands westerns puisque juste derrière, ça commencera à dégénérer avec « Rio Bravo ».

Le film est visuellement splendide et fait penser aux grands peintres américains de l’Ouest comme Von Schmidt,

il y a des choses d’une élégance sidérante comme la manière dont John Payne se jette sur les méchants du haut d’un rocher, comme en dansant, qui font penser aux plus belles pages de « Blueberry », je parle ici pour les fans de bande dessinée.

Ah oui, j’oubliais, il y a à la fin un des plus beaux moments de dialogue de l’histoire du cinéma, quand Ronald Reagan meurt pour son ami John Payne et quand celui-ci réalise qu’il l’a toujours appelé par son surnom et ajoute : « je n’ai jamais su son nom ».

Pour moi, c’est aussi fort que dans Liberty Valance : « C’était mon steak Valance ».

Mais je n’en ai pas encore fini avec Allan Dwan, je vais y revenir une dernière fois pour vous parler du film que je préfère et qui échappe presque à Allan Dwan, le sublime, l’étrange, l’équivoque, « Deux rouquines dans la bagarre », c’est pour demain.

 

Allan Dwan chez Carlotta enfin - 7ème partie

mercredi 7 avril 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

« Le Mariage est pour demain » est le meilleur film de Ronald Reagan, un étrange triangle où l’on retrouve Rhonda Fleming, sublime, dont je vous parlerai plus longuement à propos du film suivant,

Reagan donc, juste et parfait, et dans le rôle d’un dandy joueur de poker, John Payne, absolument superbe.

Nous sommes en 1955 toujours, juste après les deux films précités : Dwan enchaînait les tournages.

C’est le film préféré de Allan Dwan dans toute sa collaboration avec Bénédict Bogeaus. D’abord parce qu’il a pu allonger la sauce d’une nouvelle superbe (c’était dans le domaine public, il n’y avait rien à payer), une belle histoire d’un grand auteur de nouvelles de westerns, Bret Harte, et du texte très court, il a tiré un grand scénario.

Et dans les suppléments, on en apprend de belles.

Par exemple le fait que Allan Dwan, pour que les acteurs soient concernés par les scènes fortes où ils jouaient ensemble, tournait généralement des plans séquence.

C’est la mode aujourd’hui, on les rend les plus spectaculaires possibles, des plans séquence un peu trop habiles et parfois frelatées de Johnnie To aux sublimes plans séquence de « Les Fils de l’Homme » d’Alfonso Cuaron.

Dwan donc tournait ses plans séquence mais ensuite au montage, il supprimait une partie pour alléger, pour obtenir plus de fluidité dans le récit, détruisant si on peut dire la maestria du plan séquence : il dit qu’il n’était pas là pour nous épater, mais juste pour nous convaincre.

Mais avant de revenir à « Le Mariage est pour demain », je vous dirais que sur ce DVD, il y a deux cerises sur le gâteau, deux téléfilms de Allan Dwan tournés pour la télé en 1955 et 1956, à la demande de la Screen Director’s Playhouse, pour apporter un peu d’argent à la Director’s Guild, le syndicat des réalisateurs.

Dwan ne voulait pas faire de télévision mais il voulait faire plaisir à son syndicat et il fit ces deux petits films avec sa technique habituelle, revenant en somme au format court de ses films du début du muet, en une ou deux bobines.

Il n’est pas seul à bord puisqu’il y eu également dans la même série (à chaque fois c’était le metteur en scène qui présentait avant que Alfred Hitchcock en fasse une habitude) : John Ford, Léo Mac Carey, Frank Borzage et parmi les acteurs, John Wayne, Buster Keaton, Rod Steiger, Errol Flynn ou George Sanders.

Au début de chacun d’entre eux, Allan Dwan sur sa chaise de metteur en scène avec son nom derrière, se tourne vers nous et nous annonce dans le premier cas, un drame entre père et fils avec William Bendix, une histoire de tunnels que l’on creuse sous New-York, dans l’air compressé à haute pression que l’on ne peut supporter que quelques heures, avec un gamin affolé, le fils de Bendix, terrifié de voir un homme qui remonte devenu fou, malade, victime du « mal des caissons », ce débutant s’appelle Dennis Hopper.

Dans le second film qui fait 25 minutes, on retrouve Fay Wray, la belle hurleuse de « King Kong », dans une histoire de prêtre et de vagabonds.

Mais revenons demain à « Le Mariage est pour demain » une dernière fois, pour de bon.

 

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Allan Dwan chez Carlotta enfin - 6ème partie

mardi 6 avril 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Puis viennent deux autres films que je n’avais jamais vus, « Les Rubis du Prince Birman » toujours avec Barbra Stanwyck mais cette fois-ci, en face, Robert Ryan, et juste derrière « La Perle du Pacifique Sud ». Deux films exotiques.

Entre 1954 et 1955, Allan Dwan va les enchaîner coup sur coup et dans un dialogue son avec Bogdanovich, Dwan raconte : il voulait tourner un film qui lui tenait à cœur et dont je vous parlerai plus tard car il l’a réalisé, « Le Mariage est pour demain », mais en attendant il était en studio et il fallait bien qu’il tourne.

Il avait encore Barbra Stanwyck sous la main : une vraie star.

Et de beaux décors empruntés à un autre film plus cher et une jungle de studios, et puis on lui donna Robert Ryan.

Quand Bogdanovich lui parle de Ryan comme d’un immense acteur, il était Ok, mais qu’en fait tous les acteurs qu’il a eus étaient Ok à part un qui était constamment saoul et qu’il a détesté pour cela, mais qu’il refuse de nommer.

En tout cas il arrive à refaire les Indes en studio, avec quelques acteurs anglais épatants qui, dit-il, étaient un  peu effarés par la vision américaine des Indes.

Et puis aussi, il s’est amusé, comme c’était son premier film en écran large, avec son budget misérable, à faire croire que c’était un gros film.

C’est un canard boîteux pour lequel il a de la tendresse. Le film n’était pas tourné en cinémascope mais au format normal et on rajoutait des bandes en haut et en bas de l’image pour faire croire.

Ca ne plaisait pas beaucoup à Dwan et il aurait certainement été content de voir que les gens de Carlotta ont préféré le mettre en plein écran.

Ah oui j’oubliais, ce procédé mensonger s’appelait le superscope.

Exotique, fauché, volontairement irréaliste, les couleurs de John Alton… avec une musique atmosphérique de Louis Forbes, dans un cadre exotique plutôt onirique, mental en somme, ça fait un peu penser à Fritz Lang et à ses chefs-d’œuvres fauchés de la fin de carrière (un autre maître du muet qui passa au parlant et qui lui aussi eut une carrière houleuse) : « Le Tigre du Bengale » et « Le Tombeau Hindou ».

Tous les deux y croient sans y croire et retrouvent l’exotisme des romans populaires, riches en magie, en merveilles et en mensonges chatoyants.

J’oubliais de saluer le travail admirable du directeur artistique habituel de Dwan, Van Nest Polglase, qui simule la richesse avec tous ces décors récupérés, repeints.

Cette jungle de fleuristes est belle, il y a un tigre, plusieurs éléphants.

Juste derrière donc, toujours tourné en studio, Dwan réalise « La Perle du Pacifique Sud » qui se passe à Tahiti, où Allan Dwan dit à Bogdanovich qu’il ne s’y rendit jamais : il envoya juste une seconde équipe tourner quelques scènes qu’il inclut, le reste fut tourné en studio et à Malibu Beach. C’est donc de la vraie série B avec ses charmes étranges et vénéneux.

Pour Dwan c’est une pitrerie, il dit qu’il s’est bien amusé, il avait encore David Farrar qui était déjà dans le film précédent et qui semblait complètement perdu, un directeur de production ivre mort qui finit par partir et pour lui le film fut un fiasco mais il s’amusa bien.

Là aussi on peut contredire Dwan et dire que ce film fait penser à ce style hawaïen qui fit un moment fureur dans les bars en Amérique, et pourrait être vu juste derrière la trilogie hawaïenne de Elvis Presley, il a les mêmes qualités, la même beauté un peu mièvre, les mêmes côtés paradis perdu.

Et puis il y a Virginia Mayo et des chansons et des pieuvres géantes.

Que demander de plus.

Ensuite vient « Le Mariage est pour demain », un chef-d’œuvre absolu, on en parle demain.

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Allan Dwan chez Carlotta enfin - 5ème partie

lundi 5 avril 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Le premier film du coffret c’est « Quatre étranges cavaliers », un film légendaire, mais qui miracle, reste un film extraordinaire : une ville composée de braves gens va se transformer en une foule lyncheuse, bestiale, apparemment Allan Dwan partageait l’opinion individualiste de Ford sur ces individus rassemblés qui deviennent foule qui soudain devenue hydre anonyme à ses plus bas instincts, forcément.

Il y a Lizabeth Scott, excellente actrice mais aussi femme de Bénédict Bogeaus, John Payne, acteur fétiche de Allan Dwan qu’il adorait et ça se voit, Dan Duryea, sublime.

Et dans les suppléments, de jolies choses dont une interview de Harry Carey Jr., fils d’un grand acteur du muet que John Wayne admirait, si bien qu’il proposa au fils de faire du cinéma et l’emmena voir John Ford : il fut dans « La Prisonnière du désert ». Il est vieux, chenu mais extrêmement vif, et puis il y a Stuart Withman qui raconte lui aussi comme, revenant de la guerre, un peu par hasard, il se retrouva à faire l’acteur. Il parle aussi de Ford, de Dwan bien sûr mais aussi de Raoul Walsh, un autre de ces maîtres qui réussit parfaitement le passage du muet au parlant, avec moins de succès que Ford mais plus que Dwan.

Au détour, on apprend que le nom du méchant, le marshall McCarthy auquel on a toujours vu une référence au tristement célèbre sénateur McCarthy qui fit la chasse aux rouges et détruisit un moment d’Hollywood pour se faire un nom sans doute et avec une grande mauvaise foi, n’est peut-être que le fruit d’un hasard : Bogdanovich n’a jamais osé poser la question à Allan Dwan.

On apprend aussi que c’est le premier film où se recontrèrent Bogeaus, industriel qui avait racheté les studios RKO et qui menaça de transformer lesdits studios en usine si on ne le laissait pas faire des films, et Allan Dwan qu’il alla chercher mais dont il ne fut pas content car il avait amené un scénario qui aurait demandé 40 jours de tournage, il n’y en avait que 15, si bien que Dwan dû tout réécrire et ils se brouillèrent.

Bogeaus essaya alors de travailler sans lui mais vite, dès le film suivant, il comprit que c’est Dwan qui avait raison, il vira le metteur en scène, récupéra  Dwan et ils ne se séparèrent plus, pendant quelques années.

Sur le second DVD, il y a « Tornade » et un autre des chefs-d’œuvres de Allan Dwan de la période, « La Reine de la Prairie ».

De « Tornade », Allan Dwan parlant à Bogdanovich, ne dit pas de bien.

Il a tort, c’est un joli film sur la Californie mexicaine du XIXème siècle avec Cornel Wilde, très bien, mais avec qui apparemment Dwan a eu peu de contacts et la belle Yvonne de Carlo.

C’est une histoire d’expropriation, de duels au couteau et de vengeance.

C’est à la fois un mélodrame et un western grandiose où les paysages du Névada et de la Californie, comme dans certains Ford justement, semblent préexister à la mise en scène : on a l’impression qu’on a tourné parfois à cause du lieu, ce que d’ailleurs Dwan confirme dans les interviews.

Il improvisait une scène car l’endroit était magique.

Dans le film, le personnage que je préfère c’est Raymond Burr, jeune et pas encore buriné, beau mais avec déjà toute sa puissance animale, il a des petits côtés Marlon Brando qui vont vite disparaître, il deviendra ensuite une brute magnifique.

Et puis il y a à la fin du film, Dwan reconnait que ce n’est pas mal, un final grandiose dans une neige noire qui fait penser à King Vidor.

(Tiens, un autre maître du muet qui survécut jusqu’au parlant mais on ne retrouva jamais sa stature d’avant, lui non plus, mais qui put faire encore des films aux budgets corrects et avec des stars).

Et puis il y a « La Reine de la Prairie » avec Barbra Stanwyck et Ronald Reagan, un acteur épatant, chez Dwan entre autres, qu’on essaya de ridiculiser lorsqu’il est devenu président en ressortant la petite comédie d’ailleurs charmante « Bedtime for Bonzo » où il jouait avec un chimpanzé, mais il était un bon acteur, c’est peut-être pour cela qu’il est devenu président : il a joué le rôle et convaincu tout le monde.

Allan Dwan apparemment n’aime pas le film que j’adore.

Les raisons qu’il évoque sont aussi diverses que picaresques et je vous laisse les découvrir, je vous dirais juste pour vous faire saliver qu’il est tombé sur des indiens millionaires qui changeaient de cadillac tous les deux jours, qu’il y a eu deux scénarios qui ont cohabités et des acteurs qui avaient appris un texte et à qui on disait le matin qu’on allait en tourner un autre.

N’empêche, « La Reine de la Prairie » est un film formidable,

Il y a aussi une jolie interview de Robert Bleiss qui raconte comment à un moment, mais peut-être est-ce une légende, Allan Dwan avait racheté un canyon et possédait la moitié de Bel-Air qu’il vendit ensuite à des promoteurs immobiliers.

Les deux films précités d’ailleurs parlent de la même chose, d’expropriation en somme, à un moment où on ne savait pas trop à qui appartenait l’Amérique et les terrains et où la loi était encore floue et où tout était possible.

Barbra Stanwyck triomphe en « reine la prairie », elle a quelque chose de la Joan Crawford de « Johnny Guitar », et de Nicholas Ray, et Reagan est parfait en héros américain.

C’est aussi une ode à la nature, au Montana, avec certaines scènes très gonflés de nuit où on ne voit presque rien mais où l’on devine tout.

Un film presque entièrement tourné en extérieur, qui a une saveur quasi-documentaire malgré les costumes des indiens façon Hollywood. Un western primal en somme.

La suite demain.

 

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Allan Dwan chez Carlotta enfin - 4ème partie

vendredi 2 avril 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

Quand Allan Dwan rencontre Bénédict Bogeaus, c’est déjà un vieux monsieur.

Bogeaus, lui, est un industriel, il fait dans la machine-outil.

Ca commenca par un mariage de raison le temps d’un film et ça deviendra ensuite un mariage d’amour.

Quelque chose d’aussi magique que la collaboration entre Val Lewton et Jacques Tourneur ou celle entre Michael Powell et Emeric Pressburger.

Dans le cas de Lewton, il y avait participation à tous les stades y compris celui de l’écriture, si bien que certains films produits par Lewton et réalisés par d’autres metteurs en scène comme Robert Wise sont presque aussi intéressants que ceux réalisés par Tourneur.

Dans le cas de Powell et Pressburger, ce sont deux artistes qui cohabitent même si un est devant la scène.

Dans le cas de Bogeaus, c’est le fait qu’il réalise qu’il peut faire de bons films avec de petits budgets en laissant la bride sur le cou à Dwan et en intervenant le moins possible.

Tous ces films, il n’en fera plus qu’un ensuite de science fiction, sont en technicolor, ce que Bogdanovich regrette même s’il remarque avec justesse que certains sont traités presque comme du noir et blanc, la couleur étant comme le son en plus.

Mais dieu que le technicolor était beau en ce temps là.

Ils seront tous tournés pour la RKO que Howard Hughes a racheté et qu’il veut revendre et l’idée est de dépenser le moins de sous possible désormais.

Ah oui, j’oubliais de vous dire l’essentiel, ce sublime technicolor est dû à John Alton, un grand directeur de la photo qui savait tirer magie de l’irréalisme du technicolor et qui n’hésitait pas à tourner certaines scènes presque dans le noir avec des ombres, si bien qu’à la télé aujourd’hui on dirait qu’on ne voit rien (avez-vous remarqué comme désormais tous les films sont suréclairés : à cause de la télé justement…).

Dans tout ce que dit Bogdanovich, une seule chose m’a gêné :

il attribue à Allan Dwan l’idée du chariot élévateur pour tourner un travelling dans « Intolérance » de Griffith qu’il avait rejoint à La Triangle. Il dit que Griffith avait dit à Dwan qu’il ne savait comment faire et que Dwan trouva le truc mais d’autres sources prouvent que Griffith avait vu le « Cabiria » de Pastrone d’après le livre de Gabriele d’Annunzio où on inventa le travelling justement et que c’est cela qu’il essayait de refaire.

L’autre chose qui me gêne sur ce coffret c’est justement une interview de Bénédict Bogeaus que j’ai peut-être rêvée car je ne l’ai jamais revue (peut-être était-ce pour « Cinéma Cinéma »), en tout cas Bogeaus faisait visiter sa maison, magnifique, celle où on a tourné « Deux Rouquines dans la Bagarre » dont je vous parle plus loin.

Puis on allait dans le jardin, dehors, sur la plage du côté de Santa Monica, joli avec quelques cactus et quelques arbres et il ajouta : « c’est là qu’on a tourné le film de jungle avec Jacques Tourneur, « Appointment in Honduras ».

(Cela me fait penser à ce pauvre palmier qu’on promenait devant la caméra pendant le tournage de « Le Salaire de la Peur » dans le sud de la France pour faire croire qu’on était quelque part là-bas en Amérique du Sud).

La suite demain.

 

 

Allan Dwan chez Carlotta enfin - 3ème partie

jeudi 1 avril 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

A propos de Bogdanovich et de sa passion pour le cinéma « d’avant », je réalise tout d’un coup qu’il fut le premier de ces cinéastes qu’on appelle maintenant post-modernes, lui qui fut encensé avec « La Dernière Séance », saluant la fin d’une époque autour d’un cinéma qui ferme faute de spectateurs : maintenant il y a la télé, on l’a un peu oublié depuis, lui pour qui le seul cinéma possible était celui qu’il avait découvert, les films de l’Age d’Or d’Hollywood à la télé justement, tard dans la nuit, car c’est là qu’on pouvait voir les films en Amérique, les splendeurs du muet et puis du parlant et les studios, les grands et les petits, jusqu’à la date à laquelle ils implosèrent et qu’il fixe en 1962, pourquoi pas ?

Son cinéma ne s’en est jamais remis puisqu’il a essayé de refaire à sa manière des films de studio comme « Et tout le monde riait », comédie lente et pas drôle, qui essayaient de retrouver la mélodie des comédies ultra speed de Howard Hawks, lui dont tous les films en vérité racontent la mort du cinéma. Ca donne envie d’un coffret Bogdanovich.

Il parle donc bien d’Allan Dwan, tant mieux, car Dwan quand il parle, comme tous les grands metteurs en scène américains, parfois il ne dit pas grand chose, une pudeur l’en empêche et raconte de sa gloire au temps du muet : il était une star véritable, quand il allait à New-York, la police l’escortait, quand il allait en Allemagne, un jeune homme qui voulait faire du cinéma plus tard et qui s’appelait Billy Wilder, lui faisait visiter la ville, il était le roi.

Avec quelques autres, comme Ford, ou Hitchcock en Angleterre, ou Walsh.

Avec le parlant il ne retrouva jamais sa place, pourtant il n’arrêta jamais de tourner : 400 films en tout.

Il dit dans les interviews qu’il aimait tourner, que si les scénarios étaient formidables, il les tournait, que quand ils étaient médiocres, il les améliorait autant que possible et il les tournait, et que dans certains cas les savant insauvables, il les tournait quand même.

Bogdanovich raconte bien aussi que, comme Ford justement ou Hitchcock encore, venus aussi du muet, il tenait à ce que ses films fonctionnent visuellement, les dialogues et le son ne venant qu’en plus.

Il aimait d’ailleurs les revoir une fois fini avec l’image seule pour voir si on comprenait l’histoire, magie du muet qui existait encore chez ces maîtres quand ils vinrent au parlant.

Magie hélas totalement dissipée aujourd’hui : quand je vois certains films aujourd’hui où des gens sont assis autour de chaises et parlent, sous une lumière banale, j’ai bien besoin des dialogues pour que cela existe, et pour comprendre.

Mais ce qui m’a extasié, c’est qu’à revoir certains films de Allan Dwan que j’avais déjà vus, souvent dans des copies pourries et en voyant les autres que j’avais, tous tiennent le coup : ce sont des merveilles de concisions, de précisions, des œuvres parfaites où il tire le maximum de ses acteurs, grands ou moyens, formidables même quand le scénario n’est pas tout à fait au rendez-vous.

Et comme Ford encore, il travaillait toujours avec les mêmes techniciens, la même équipe et arrivait ainsi à tirer plus de budgets réduits.

Sur ses 400 films, une centaine ont disparu totalement, une centaine que je n’ai pas vu sont paraît-il très moyens, mais une centaine sont des chefs-d’œuvres : à l’aune d’aujourd’hui, c’est inimaginable.

Il y a aussi un autre point commun entre tous ces maîtres du muet, et avec Ford par exemple, et pour passer à un autre domaine ça me fait penser à certains chanteurs de rock n’roll ou de rythm and blues qui enquillaient un 33 tours entier dans l’après-midi, il essayait presque toujours que la première prise soit la bonne.

Il détestait les acteurs qui ne connaissaient pas leur texte, l’obligeant à faire une seconde prise : c’était un cinéma dans l’énergie et quelque part, dans la magie de ce qu’on ne fait qu’une fois, sans trop réfléchir.

Si Dwan ne faisait qu’une prise, c’était aussi pour économiser,

Ford lui disait que c’était que pour les producteurs ensuite ne puissent pas lui tripatouiller ses films.

Il tournait juste assez pour qu’on puisse monter exactement ce qu’il avait prévu, pas un plan de plus, pas un plan de moins.

Demain, c’est juré, je vous parle des 7 films du coffret, que Allan Dwan tourna avec un petit producteur indépendant et démerdard qui s’appelait Bénédict Bogeaus.