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L'Ange du Bizarre - le blog de Jean-Pierre Dionnet

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LES MEILLEURES REVUES LITTERAIRES SONT PARFOIS DES CATALOGUES DE LIBRAIRES (4)

vendredi 6 août 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

A propos du dernier catalogue de Little Nemo, je vous avais parlé de l’ouvrage sidérant de Paul Iribe, « Choix ».

 

En gros je vous disais que nous sommes juste après la crise de 1929 et que les industries du luxe françaises se posent la question, nous sommes en 1930, de comment vanter le luxe français à un moment de crise où cela peut paraître indécent. Iribe va leur répondre en faisant aux éditions Iribe un livre qui s’appelle « Choix » tiré à 800 exemplaires où au contraire, il va rendre le luxe encore plus luxueux.

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Je l’ai enfin ! Avec ces cellophanes dorés sur des feuilles d’or représentant des vêtements féminins, ces chapeaux noirs encore sur des feuilles d’or, ces bijoux argentés recouverts d’un cache aérographié noir : traînées d’étoiles et surtout poissons d’argent, ajoutés sur quelques cuillères et à quelques verreries, et surtout il y a le texte qui m’a sidéré par sa modernité. Je ne vous le dirai pas dans son ensemble mais à période de crise nouvelle, il y a peut-être d’anciennes réponses qui fonctionnent encore. Il est impertinent d’abord en disant qu’il parlera ici du luxe et non des produits de première nécessité et surtout il se situe par rapport à l’Amérique et compare l’Amérique à la France.

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Prophétique sur l’Amérique : « L’Amérique perdit la tête pendant trois heures et elle sait ce qu’il lui en a coûté. Mais elle ne perdit pas la tête que pendant trois heures. A la quatrième heure, le clair programme était déjà tracé. Le mot d’ordre ne fut pas « résignation », il fut « combat ». Il ne fut pas « économie » qui veut dire : arrêt, qui veut dire : mort. Il fut « en avant » dans le plus grand, le plus total effort, et cet effort, chaque Américain l’a fait sien.

 

Et ce programme qui déjà se réalise, signifie qu’avant dix ans, le monde se trouvera devant la plus formidable puissance de production qui n’ait jamais été ».

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Réaliste sur la France : « Car nous ne sommes pas la quantité ; nous sommes la qualité ; nous ne sommes pas le nombre, nous sommes l’innombrable individualité. Nous sommes ceux qui créent en face de ceux qui exploitent ; ce que nous avons à vendre, c’est notre génie, et cela ne se fait pas à la machine et ne se vend pas au cube ».

 

Il fait donc l’apologie de l’Amérique mais il dit ensuite comment la France qui vient d’une autre tradition, d’artisanat, de luxe et de petits tirages, ne peut pas entrer en compétition avec l’Amérique mais doit choisir son chemin propre qui est celui de l’exclusivité et de l’artisanat. Je dirais que cela est encore vrai aujourd’hui et que la France d’aujourd’hui face à la crise d’aujourd’hui, est exactement dans la même position que la France d’hier face à la crise d’hier. Un livre qui serait à rééditer en plaquette, même sans les images, et à méditer car chaque mot est pesé et il y a bien des réponses à bien des questions qu’aujourd’hui nous nous posons, dont j’extrais deux citations encore :

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« Notre luxe, notre sens de la féminité, notre gaieté, notre invention créatrice, notre Art comptent parmi nos grandes industries françaises : un jour, ce seront peut-être les seules ».

 

Et prophétique encore : « Il nous faut décider soit de nous, soit de ces « Messieurs de l’Europe », de vouloir demeurer ou d’accepter de disparaître.

 

L’heure qui va sonner sera-t-elle l’heure du Méridien de Paris ou l’heure de l’Europe Centrale ? Le moment du choix est venu ».

L’IMAGE MYSTERE (4)

mercredi 4 août 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

 

Deux d’entre vous seulement ont reconnu l’image mystère.

 

Pour l’instant ce n’est pas beaucoup puisque c’est un best-seller, contre toute attente, et un livre formidable en plus : c’est « Quai d’Orsay » de Blain et Lanzac. Blain est un surdoué graphique. J’ai toujours eu très peur pour les surdoués, qu’ils s’appellent Boucq, Blutch, de Crecy ou Blain ou dans le passé Alexis : car ils risquent d’aller vers l’artistique où l’art devient du lard, mais dans le cas des gens que j’ai cités, seul le pauvre Alexis n’a pas eu le temps d’aller au bout de sa réinvention, ils ont tous réussi leur conversion et gardés leur talent mais en disant des choses au lieu de se contenter de faire de jolis dessins. « Quai d’Orsay » m’a ébloui.

 

C’est un grand album comique et politique et en plus admirablement dessiné, que dis-je, caricaturé. J’ai eu envie d’appeler Lauzier au téléphone mais soudain je me suis souvenu qu’il était mort : pour lui dire qu’il avait un successeur dans la manière éblouissante d’épingler merveilleusement l’air du temps.

 

Et puis il y a le scénario de Lanzac : le grand secret de l’album puisque Abel Lanzac est un ex membre du cabinet de Villepin. Ce qui m’a le plus étonné c’est la réaction de Villepin qui semble être un fou furieux dans le livre et qui dans une interview parue dans « Casemate » revendiquait le livre et non seulement s’y reconnaissait mais disait agir exactement de cette manière, épuisant ses collaborateurs par ses sauts d’humeur et ses changements de priorités. Cela ne m’étonne pas beaucoup, le nommé de Villepin m’a toujours intéressé : il y avait une photo devant sa bibliothèque qui est parue un jour et j’ai remarqué que derrière lui il y avait de vrais livres, des livres lus, et de plus des livres intéressants. L’opposé absolu de la photo de François Hollande en maillot de bain sur un bateau en train de lire « L’histoire de France pour les nuls », histoire de montrer qu’il était comme tout le monde et qu’il ne connaissait pas l’histoire.

 

En réalité j’ai eu l’impression en voyant la manière dont de Villepin ferme certains dossiers, passe à d’autres, revient sur les précédents, change ses priorités et bouleverse ses rendez-vous, que mener un gouvernement c’est un peu comme quand je faisais un journal qui s’appelait « Métal Hurlant » : un bouillonnement constant où on fait constamment des choix hâtifs, bons ou mauvais, mais qu’on est obligé de faire pour boucler le numéro suivant et dans le cas de de Villepin, passer à la postérité.

 

En tout cas « Quai d’Orsay » est un des plus grands livres de bandes dessinées que j’ai lu depuis longtemps et oui, un des commentateurs a raison de dire que Blain pourrait faire également un de ces jours, mais je n’en vois pas trop l’utilité, une excellente bande dessinée de science fiction dans le style de l’image que j’ai montrée, très « Metropolis-Alien ».

 

PS : En séries télé il y a aussi, bien sûr, sur le même terrain, l’excellente série « A la Maison Blanche », dont certains auteurs on finit par écrire des discours pour Obama : la boucle est bouclée.

 

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LES MEILLEURES REVUES LITTERAIRES SONT PARFOIS DES CATALOGUES DE LIBRAIRES (3)

mercredi 4 août 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

 

Je vais vous parler de deux de mes libraires préférés aujourd’hui, à l’opposé dans leurs choix.

 

D’une part la librairie Chrétien (178 Faubourg Saint-Honoré 75008 Paris – librairie_chrétien@yahoo.fr) tenue par Jean Izarn, qui édite régulièrement des catalogues, ses passions étant les artistes des années 20 / 30 essentiellement, mais pas seulement, et aussi tout ce qui concerne la danse et l’opéra.

 

Le dernier catalogue de la librairie Chrétien est un « ABCDaire du nu » avec en couverture un dessin de Domergue dont on oublie avec ses femmes girafes de la fin, toujours répétées et toujours semblables, qu’il fut un moment un grand illustrateur.

 

Quant au lettrage il est évidemment d’Erté issu de son célèbre alphabet fait de corps féminins dont par exemple le « B » est une femme autour de laquelle se love un serpent.

 

Dans ce catalogue comme dans tous ceux de la librairie Chrétien, se mélangent éditions originales parfois rarissimes, parfois enrichi d’originaux, peintures, dessins et quelques sculptures

 

Et ça balaye large, des pin-up récentes de Brenot aux illustrations de début du siècle, à la manière de Meissonier.

 

Ce qui m’a marqué dans l’exposition des œuvres, définitivement, c’est « Le Triomphe de Bachus », dessin en forme de médaillon à l’aquarelle et à la mine de plomb, de Gérard Cochet. On dirait l’esquisse d’une fresque jamais réalisée.

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Ou bien, loin de ce que je connaissais de lui, rigueur et dandysme, un dessin de Bernard Boutet de Monvel : un homme allongé, alangui, ambigu.

 

Mais aussi deux beaux dessins de Milo Manara pour « Genius », à l’époque où il était encore influencé par Crépax, un représente une Bardot qui marche nue dans un night club sur les tables et surtout une aquarelle de Boris Talberg qui travailla, entre autres, pour le métro de Moscou, maquette préparatoire à un grand décor mural représentant « un groupe d’enfants et d’adolescents, nus en maillot de bain, les pieds dans l’eau saluant le passage d’une patrouille d’avions ». C’est aussi bien que du Cornwell ou du Brangwyn, mais entre l’européen devenu américain, l’américain le russe, il y a plus de ressemblances que de différences et curieusement, si dans certains arts ces pays divergent immensément, dans l’art de la fresque, pas tant que ça.

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Il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour dire que c’est de l’art Stalinien en Russie, car quand on faisait la même chose en Amérique, on disait tout simplement que c’était de l’art américain. C’était des œuvres au premier degré, fortes, simples, pour être vues comme au cinéma, en cinémascope, sur des murs gigantesques, où l’on regardait l’ensemble de loin et puis où on s’approchait pour voir les détails.

 

Un autre libraire qui m’est cher car il fait dans le curieux et dans le bizarre, c’est la librairie Michael Seksik (8 rue Lacépède 75005 Paris – www.librairiemichaelseksik.com) où il y a toujours des découvertes à faire, ces temps-ci ils font plutôt dans l’affiche psychédélique de San Francisco, toujours dans la criminologie.

 

Dans le dernier catalogue 2010, « Grand Palais », il y a entre autres des collages ahurissants presque de science fiction pour « Forges et Laminoirs de Jemmapes », une plaquette publicitaire au sujet ardu donc, mais où les photomontages d’Alberto Arboleda sont de la grande science fiction ou du grand surréalisme, comme on voudra.

 

Il y a aussi un fou, pour moi ceci est un compliment, qui a fait des timbres autour de Bécassine, des vrais timbres faits à la main qui tiennent compte de la recommandation R30323 et qui ont donc été oblitérés, contre paiement d’un timbre véritable je présume, et qui ont servis pour la poste, et parmi ces timbres évidemment Bécassine.

 

Pour le reste ça balaye large, depuis une plaquette publicitaire pour la marque de voiture Simca, contenant des dessins et des photos dont certaines de …………………, jusqu’à un des premiers ouvrages de Mark Beyer édité en France, « Le Magicien », de cet exquis dessinateur un peu à part dans l’underground qui fait partie de cette longue ligne d’artistes dingos loin de l’académisme qui ont pourtant fait une œuvre raffinée et constamment fascinante qui fait jonction entre le douanier Rousseau et Drager.

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LES MEILLEURES REVUES LITTERAIRES SONT PARFOIS DES CATALOGUES DE LIBRAIRES (2)

lundi 2 août 2010 par "Jean-Pierre Dionnet "

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La librairie ancienne Clagahé à Lyon (38 rue Auguste Comte 69002 Lyon – www.librairie-ancienne-clagahe.fr) est plus parcimonieuse.

 

Elle fait un catalogue par an mais quel catalogue !

 

Dans celui de 2010, il y a des incunables qui sont aussi des curiosités palpitantes comme l’ouvrage de Sebastian C. Adams, « A chronological chart of Ancient, Moderne and Biblical History, Synchronized by Sebastian C. Adams », édité à Cincinnati en 1881 en lithographie : c’est un accordéon qui raconte l’histoire de l’Amérique en commençant avec Adam en passant par les indiens d’Amérique, il n’y a pas de noirs, un peu de bible, beaucoup de mythologie chrétienne et un peu d’histoire de l’Amérique alors contemporaine et surtout nombre de clichés historiques car l’histoire ici se résume en gros aux chariots des rois fainéants, à la bibliothèque d’Alexandrie brûlée par Jules César, on oublie la Révolution française, ici on parle de Marie-Antoinette guillotinée et il n’y a pas d’Afrique, il n’y a pas non plus d’afro-américains.

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J’ai été fasciné aussi par « Les Diaboliques. Le plus bel amour de Don Juan » avec des illustrations de Gio Colucci, paru en 1923 aux éditions La Connaissance à Bruxelles. Je ne connaissais pas ces images pour Jules Barbey d’Aurevilly mais on doit à Gio Colucci une des plus belles éditions quasi futuriste à l’italienne après coup, des histoires extraordinaires dont je vous montrerai quelques images un jour. C’est un grand génie méconnu. Il y a aussi « Les Diaboliques. La Vengeance d’une Femme » où on découvre les illustrations de Armand Rassenfosse, femme nue et squelette, et « Les Diaboliques. Le Dessous des Cartes d’une Partie de Whist » où on découvre les pointes sèches de Malo Renault, un squelette encore. Il y a aussi évoqué « Le Jardin des Supplices » de Gio Colucci dont j’ai eu tous les originaux entre les mains à un moment de ma vie. Ils sont pas mal mais ce n’est quand même pas du niveau de l’incroyable Raphael Freida ou des incroyables bois gravés de Eichenberg qui sont pour moi les deux illustrateurs les plus importants en ce qui concerne ce livre sidérant.

 

Et puis comme je ne peux pas tout citer, il va falloir que vous demandiez le catalogue, il y a « Sagesse » de Paul Verlaine, illustré par Hermine David, édité en 1943 par Creuzevault.

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Je n’ai pas de passion particulière pour Hermine David dont les œuvres sont inégales mais il y a ici une suite aquarellée à la main où elle rejoint presque William Blake. Et puis je vous signalerai aussi le « A la manière de… » de Reboux et Muller, ces deux spécialistes de la parodie du style des écrivains de l’époque, un genre qui a perduré jusqu’à aujourd’hui.

 

Ce livre est paru aux éditions Richard en 1927 et comporte des illustrations de tout le monde, de Laboureur à Joseph Hémard en passant par Fernand Léger, Chas Laborde, Charles Martin, Gus Bofa, Van Dongen, mais elles sont ici aquarellées par « le coloriste magicien » Jean Saudé.

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